LA STATUE DE LA CHANSON
L’unique ouvrage de Dalou que possède l’Hôtel de Ville de Paris, est une statue de marbre placée dans la salle à manger du préfet, et qui représente la Chanson , sous les traits d’une femme debout, le bras droit levant un verre, le gauche esquissant un geste, un peu en arrière. Elle est presque entièrement vêtue d’une sorte de robe, qui lient de la draperie antique et de la chemise moderne, et s’arrête à la hauteur des chevilles, laissant nus le bas de la jambe et les pieds.
A la place où elle se trouve on la voit fort mal, Dalou lui-même ne l'y a vue qu'une seule fois, lors de son installation, en janvier 1895, ou plutôt ne l'a pas vue, masquée qu’elle était par les préparatifs d’une fête. Quelques années plus tard, ayant autorisé la publication d'une réduction en bronze, de la Chanson , il
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eut l'occasion de constater que cette statue, commencée en 1893, à la veille d’une longue et terrible maladie, achevée en 1894, dans la fatigue d'une convalescence difficile, se ressentait de l’état de santé où il se trouvait lorsqu'il la fit. Elle présente des fautes de proportions, peu apparentes assurément, mais réelles néanmoins, phénomène peut-être unique dans l’œuvre de Dalou, qui ne quittait jamais son compas, prenait les mesures de tout et les contrôlait sans cesse, et, souvent, de plus, les faisait encore reprendre et contrôler par ses élèves ou par ses ouvriers. Rien de ce qu'il faisait n’échappait à cette loi de travail; elle était absolue pour lui. Ce n'était pas une sinécure de faire faire son buste par lui, il vous demandait le plus généralement jusqu’à vingt-cinq ou trente séances de pose et, souvent plus que cela, et vous mettait, tout le temps, les pointes de son compas à un demi-centimètre de la peau.
Comme il avait interdit aucune fonte de la reproduction de la Chanson avant réfection complète du modèle réduit, il s’apprêta à en refaire complètement le petit modèle, dont la réduction avait encore aggravé les défauts ; son travail eût été une réexécution totale, mais il mourut sans avoir pu l’accomplir. Sur l'avis de ses exécuteurs testamentaires tout projet de reproduction de la Chanson a été abandonné.
LE MONUMENT D’ AL Pli AND
Quelques jours après la mort d’Alphand, survenue fin 1891, un groupe d'hommes, composé d’administrateurs, d’ingénieurs, d’architectes, d’artistes, d’écrivains, de savants, d’industriels et de travailleurs manuels, qui tous pouvaienl réclamer Alphand comme un des leurs, se réunissait pour former le Comité du monument à élever à sa mémoire, sur l’initiative prise par l’un d’eux, M. Théodore \ illard. Il choisit pour président M. Mesureur.
L’Etal, la A ille de Paris, le département de la Seine, diverses communes de Erance, en reconnaissance des progrès que le génie d’Alphand leur avait permis d'accomplir, souscrivirent pour constituer la somme nécessaire à l’érection de ce monument :
La grandi* admiration que professait Alphand pour le talent de Dalou, et aussi pour son caractère, l'indiquait dores et déjà comme l’artiste auquel devait incomber l'honneur de perpétuer son souvenir. Dalou, de son côté, admirait en Alphand, l’homme de science et de volonté qui avait su transformer Paris, et lui donner l’air, l’eau, la lumière, la propreté, la salubrité ; il admirait également en lui, le grand jardinier, le grand artiste, qui y avait fait verdir et fleurir le Bois
LES MONUMENTS DE LA VILLE DE PARIS
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de Boulogne, le Parc Monceau, le Parc de Montsouris, et celui des Bulles-Chaumont ; les dizaines de squares où, grâce à lui, les pauvres gens pouvaient maintenant respirer sainement parmi les fleurs et les arbres. Àlphand, comme il Fa dit lui-même, « entendait n’être pas un personnage en bois assis sur une chaise « directoriale, mais un directeur en chair et en os, agissant, ayant une initiative « personnelle. » Et Dalou admirait vivement la simplicité avec laquelle il participait de sa personne à tous les travaux qu’il commandait. Armé de son inséparable parapluie, il arrivait sur les chantiers, se joignait à tous ses collaborateurs de tous rangs, se mêlait aux ouvriers et, au besoin, se faisait chef d’équipe. Plus d’une fois, aux jours d’inauguration, on l’avait vu, sans idée de pose, endosser la blouse et, allant de l'un à l’autre, veiller aux travaux de la dernière minute, se retrouvant partout à la fois, et ne craignant jamais de mettre lui-même la main à la pâte, rangeant ceci, alignant cela, déplaçant telle autre chose. Puis, quand approchait le cortège officiel, il enlevait son vêtement d’ouvrier, se gantait en hâte, et, tel que l’y obligeaient les convenances de sa fonction, il réapparaissait en habit noir et la plaque de la Légion d’honneur au côté.
Dès les premiers mois de 1893 on put envisager la certitude de réunir une somme assez grosse pour permettre d’élever un monument très important. Dalou, tout heureux de ce résultat, se mit à rêver â cette œuvre nouvelle.
Mais, en mai 1893, une maladie terrible s'abattit sur lui, et pendant plus de deux mois, le tint, â tout instant, entre la vie et la mort. Pendant de longs mois encore, elle le plaça dans l’impossibilité d’oser envisager la perspective d’un travail considérable.
Ce ne fut que dans les derniers jours de l’année 1893 que lui revint la pensée d’entreprendre une tâche aussi longue et aussi pénible que devait, fatalement, l’être celle du monument d’Alphand.
Quelques notes prises dans son journal de 1894 — le premier qu’il ait jamais tenu — vont nous permettre de suivre, d'après lui-même, la violence de la maladie qui l’abattit alors et le laissa pour toujours dans l’état contre lequel, héroïquement (le mot n’est pas de trop, et vous allez le reconnaître par vousmême) il lutta pour conduire, jusqu’à l’achèvement final, l’œuvre, que son admiration pour Alphand et sa reconnaissance pour l’aide paternelle qu’il avait toujours rencontrée près de lui, inspirait à son talent et dictait à son cœur.
Ceci étant écrit en 1894, on y trouvera parfois, en parallèle avec le tableau de l'état passé, la constatation de l’état présent et, ainsi, on aura un aperçu du calvaire que Dalou dut gravir depuis avril 1894, date de début du travail d'étude d’après nature, jusqu’au 19 juin 1896, date du moulage final du monument.
Jetons d’abord un coup d’œil sur les anniversaires de la maladie de mai et de juin 1893.
« (17 mai 1894). — 11 y a un an aujourd’hui, que j’allai consulter le D1' Huti- « ncl sur les premiers symptômes du mal que je ressentais. Il me promit de « venir chez moi le lendemain pour m’examiner plus à l’aise et me pria de lui « faire tenir dans la soirée de mes urines. En sortant de chez lui, je fus pris « d’une violente crise qui ne me laissait pas marcher, même à petits pas. J’étais « ce jour-là assez inquiet et n’avais que trop sujet de l’être. La suite me l’a prouvé.
« (18 mal 1894). — 11 y a un an que le Br Hutinel est venu me voir, au matin ;
« il s’est refusé à prendre au sérieux les symptômes, pourtant assez graves,
« que j’éprouvais. J’ai fait le dernier déjeuner avec des amis, dont Carriès, entre « autres, que j’ai pu faire depuis ce temps. J’ai cruellement souffert quelques « jours après1 el ne sais nullement remis encore. A /’ engourdissement physique qui « m accable se joint une torpeur intellectuelle que je n ai pas même le désir de secouer « et qui fait ma désolation. Rien ne me dit plus , je n ai envie de rien , tout cause « mon ennui.
« (25 mai 1894). — Il y a un an je m’alitais, après une crise violente, qui « durait malgré les soins ordonnés par Hutinel depuis la veille, à 10 heures « du soir. On dut me faire ce jour-là ma première piqûre de morphine et faire « monter deux de mes ouvriers pour me mettre au lit, sans que je bouge. J’étais « sur un fauteuil depuis une partie de la nuit, me trouvant là moins mal. 11 « fut décidé ce jour-là qu’une consultation aurait lieu, pour laquelle on dut « appeler le D1 Potain. J’ai dû rester au lit jusqu’au 14 juillet après de nom- « breuses et douloureuses péripéties. La hase de mon alimentation ne fut plus « < | ne du lait. C'est encore aujourd'hui ma seule boisson. Depuis ce jour et pendant « près de deux mois le médecin est venu tous les jours et souvent deux fois,
« quelquefois trois.
« (29 mai 1894). — Il y a un an j’étais dans mon lit où j’eus une consulta- « lion avec trois médecins : Potain, Hutinel et Martin de Guimard. Mon ami le « I)1' Didier y assistait également.
« J’apprends, en janvier 1899, que Potain avait diagnostiqué un rhumatisme « cardiaque.
« lcl juin 1894). — L’an dernier à pareille date je perdais non seulement. « les pulsations du bras gauche, lesquelles ont été supprimées pendant plu-
1 l’ouï <'■viI.it toute confusion dans l’esprit du lecteur on a mis ici en italiques ce qui est i < l.il if ;i I Y-i.al de saule de halou à la date (mai et juin 181» 4) où il notait ses souvenirs.
LES MONUMENTS DE LA VILLE DE PARIS
« sieurs mois, radicalement, mais encore, la jambe droite semblait paralysée.
« Aujourd’hui le battement artériel réparait faiblement , avec une lenteur pro- « gressive qui laisse cependant à espérer que cela reviendra tout à fait ( peut-être ). « Quant à la jambe, elle est également , et surtout quand je marche ou me tiens « debout , dans un état d’ engourdissement qui me gêne infiniment. Je ne puis m as- « seoir que de la fesse gauche le plus souvent.
« (21 juin 1894). — C’est, il y a un an, que je fus subitement pris, dans mon « lit, d’une violente congestion au cerveau, sans rien, absolument rien, avoir « fait pour cela ; j'ai depuis ce jour la vision altérée et malgré l' affirmation du « médecin que cela serait long , mais passerait, je crois qu'il y a une légère atténua- « lion . Mais c’est tout.
« Chose étrange, je répondais à ce qu’on me disait sans en avoir conscience, « ni souvenir. Je ne reconnaissais personne. Je fus ainsi de 2 heures à 9 heures « du soir à peu près. Je me retrouvai, sentant des brûlures aux jambes et aux « cuisses et une sensation de fraîcheur à la tète. C’était de l’eau sédative et des « sinapismes. J’avais près de moi, chacun d’un côté de mon lit, assez tristement, « ma femme et mon ami F. Calmettes, je leur serrai à tous deux la main, heu- « reux de retrouver auprès de moi des visages amis. »
Par quel miracle les docteurs Hutinel et Martin de Gimard et aussi le savant ami de Dalou, le docteur Richer, arrivèrent à le ramènera la vie, par quels prodiges de dévouement et d’intelligence Mme Dalou les seconda, c’est ce qu'il serait difficile de dire. Après quelques semaines de séjour en Normandie, où il avait accepté l’hospitalité de son ami Auzoux, il alla dans un village voisin de la mer. Il y rencontra de la glaise, et l’envie lui prit de voir, si ses pauvres mains affaiblies pourraient encore la pétrir et la modeler. Il avisa un petit crabe et une valve de cardite, improvisa des outils, et tout angoissé, se mit à copier servilement la nature. Et il y réussit si complètement, qu’il fit de ce bibelot un petit chef-d’œuvre de méticuleuse vérité, comparable à ceux des maîtres animaliers japonais. Il en fut satisfait et ce lui fut une joie immense. Il pourrait donc encore travailler! Vivre, sans travailler à toute heure, eût été pour lui la pire des tortures. Et puis, vivre sans travailler lui eût été impossible. Que fût-il devenu? A cette heure il ne possédait rien, absolument rien d’autre que ses deux mains pour gagner le pain de chaque jour.
L’espoir lui revint tout entier et, dès l’automne, il se déclarait prêt à entreprendre le monument d’Alphand. Dans quelles conditions? C’est par le discours prononcé par M. Mesureur, lors de l’inauguration du monument en décembre 1899, qu’elles ont été connues du public. Après des remerciments à Dalou il
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dil : « . Qu'il me permette de dénoncer aussi le désintéressement qu’il a
« apporté dans l’exécution de ce monument ; il lui a donné son temps, son talent « son cœur et beaucoup de sa santé, sans accepter aucun profit personnel, au- « cune rémunération de son travail.
« C’est ainsi que déjà, dans sa générosité, en revenant d’un exil injuste, il « s'était vengé de sa patrie ingrate en la peuplant d’œuvres immortelles. »
Un autre que lui, M. Formigé, l’architecte qui a achevé l’IIôtel de Ville de Paris, l'auteur du Palais des Beaux-Arts et du Palais des Arts libéraux(1889) et d’autres monuments importants de Paris, inspiré par un même culte de son ancien chef avait, de même, donné gratuitement pour cette œuvre son temps et son talent.
Dans les premiers jours de 1894, ou tout à la fin de 1893, l'esquisse était prête et acceptée dans son principe général.
Elle comportait un exèdreà large rayon, placé sur une estrade élevée de deux degrés bas, dessinés en courbe, et terminé, de droite et de gauche, par des pilastres carrés presque sans ornements, sobrement moulurés, coiffés d’un chapiteau bas, (pie couvrait un motif uni, en pointe diamant; ils portaient à leur face, pour unique ornement, un petit cartouche discret et, se mariaient à l’exèdre, à la hauteur de la main-courante qui en bordait le dossier. De la face externe de chacun, partait, à la base, une console couchée posée sur un profil de moulures rejoignant le plancher. Leurs lignes servaient de contrepoids' à celles du piédestal. carré, évasé, aux moulures d’une extrême simplicité, qui se dressait au milieu de la courbe de l’exèdre, n’ayant pour unique ornement qu’un écusson lauré portant les armes de la Ville de Paris.
De chaque coté du socle se trouvent deux pierres de taille, l’une continuant le profil de la grande base, l’autre, superposée sur celle-ci, y formant une sorte d’escabeau qui s’aligne à la base du dé.
Sur chaque escabeau, sont deux statues d’hommes, soit : à droite, e'n avant un architecte développant un plan et, derrière lui, un peintre dont la vaste palette s’appuie sur la main courante et, à gauche, au premier plan, un ingénieur lenanl un crayon el un carnet à la main et, au second plan, un sculpteur dont la silhouette se dégage par un mouvement de marche vers la droite, le bras allongé Hir la main courante et armé d’une masse. Le sculpteur a revêtu la longue blouse de toile blanche, l’ingénieur, l’architecte, portent, l’un une redingote, l’autre un \eston ; le peintre a une blouse fermée. Chacun est là tel qu’il est, ou fut, dan< sa \ic de travail quotidien, hormis pourtantque, juchés sur des pierres peu larges, iL ont un certain air d’y faire des exercices d’équilibre assez difficiles.
LES MONUMENTS DE LA VILLE DE PARIS
Alphand, tel qu’on le vit, à toute heure, parmi son armée de travailleurs, se tient debout, de pied ferme, sur le piédestal. Il est là dans sa jaquette accoutumée, sa main gauche, qui tient le petit chapeau rond qu’on lui vit si souvent, est appuyée en arrière sur son légendaire parapluie. De l'index, Alphand indique à ses collaborateurs, ce qu'il leur demande de faire. Tous quatre, les regards tournés vers lui, l'écoutent avec cette attention qu’on prête aux chefs clairs, précis,
Le monument d’Alpiiand (d'après l’esquisse)
avec lesquels on a toujours tout à apprendre et qui ne disent jamais, ni un mot de trop ni un mot de ‘moins. Telle est l’impression qui se dégage du geste de chacun dans celte esquisse.
Tout autour du piédestal qui porte Alphand, aux côtés de ses collaborateurs éminents, Texèdre développe sa courbe brodée d’une frise en bas-relief où travaillent ses collaborateurs, plus humbles, mais moins aimés de lui. Sur l’esquisse la coloration générale résulte de la variété de leurs attitudes, de celles de leurs vêtements de travail et de la forme des outils ou des objets qu’ils manient. Elle y est déjà complètement visible. Les masses sont simplement indiquées, mais on y distingue déjà les maçons, calant un seuil, les charpentiers portant des poutres, et les serruriers, et les menuisiers, puis ce sont les groupes des terrassiers et des jardiniers, traînant la brouette, défonçant le sol de leurs bêches ou portant dans des paniers des plantes et des arbrisseaux.
Tout était donc prêt au début de 1894 et il n’y manquait plus que les longues études et l’exécution tenace.
Ces éludes et cette exécution il nous est possible de les suivre dans les notes de Dalou lui-même.
Pour bien voir le monument et le bien connaître que pouvons-nous faire de mieux que regarder l’artiste l’exécuter, pour ainsi dire de tous nos yeux, et de participer par la pensée à chacun de ses efforts.
« (2 avril 1894). — J’ai commencé aujourd'hui ma première étude d'après « nature pour le monument cl’Alphand.
« Apprendre sa leçon d’abord, avant de vouloir la réciter en public, c'est le « meilleur moyen d’ânoner le moins possible. »
« (3 mai 1894). — J’ai eu modèle pour les études du monument d’Alphand, « j’ai travaillé sans entrain et ne suis pas trop content de moi. La santé ne « s'améliore guère ».
En juin, le mal va s'accentuant. Le travail d’étude ne s’en poursuit pas moins activement, mais il ne peut avancer que lentement, Dalou ayant à faire de nombreux travaux commandés. De gré ou de force il est bien obligé de prendre un peu de repos et il loue pour la première fois de sa vie une maison de campagne à Grenonvillers sur la ligne d’Orsay. Ce n’est point un château, rassurez-vous. Le loyer en est, pour la période de juillet à octobre, de 173 francs. Avant de partir, il loue une case de coffre-fort et y dépose ses premières économies ; montant à 3000 francs. Et il part, avec l’espoir de retrouver au grand air, la force de faire, sans d’ailleurs en tirer un centime de profit, un monument qui lui demandera des efforts énormes et interrompra ses autres travaux rémunérateurs pendant près de trois années.
En octobre il revient de Grenonvillers après trois mois d’un repos qui l’a reconstitué et, sans perdre un jour, il va nous donner un avant-goût des belles (dioses que la campagne lui a enseignées. La partie droite du bas-relief de l’cxèdre du monument Alphand, où l'on voit à la tâche les ouvriers de la terre créant les jardins elles squares sera la première manifestation émue de cette inspiration.
Se sentant plus fort, il peut donner plus de temps à son monument et, dans la dernière quinzaine de décembre, l’architecture du grand modèle étant montée, il va pouvoir s’atteler sérieusement à celle tâche. Alors dès l’entrée de cette année 1893. dont il écrit, au 1er janvier, « qu’il n’en verra peut-être pas la fin », il se fixe comme règle, de donner uniquement, autant qu’il en aura le courage, les dimanches et jours de fête seuls à son œuvre tant aimée. Et le jour même :
« I"' janvier 1895). — J’ai travaillé quatre heures environ, en l’absence de
« mes ouvriers sur l’exécution du monument d’Alphand; c’est la première fois. »
LES MONUMENTS DE LA VILLE DE PARIS
A partir de là il serait facile de relever chacune de ces journées dominicales où il se réjouit, chaque fois, à nouveau, des séances de quatre et cinq heures passées sur ce travail «journée tranquille et recueillie » « bon Dimanche », « bonne journée » répète-t-il de sept en sept jours. La note du dimanche 3 février est particulièrement intéressante :
« Encore une excellente journée ; cela me rappelle le bas-relief de Mirabeau,
« auquel, pour commencer, je ne travaillais que le dimanche, puisse ce travail « faire le même effet; je n'en demande pas davantage. Je voudrais bien réussir « ce monument, car les éléments qui le composent me charment et m’enthou- « siasment. Mais comme je m'applaudis d’avoir fait des études d’avance ! ».
De ces études préparatoires faites d’avance, il ne reste plus beaucoup de traces; néanmoins, il a été retrouvé quelques dessins, très médiocres d’ailleurs, mais d'une précision absolue, qui sont les écorchés des cinq grandes figures du monument, chacune dans son mouvement, (cela va sans dire), et la terre cuite à l’échelle d’une trentaine de centimètres du nu complet de chacune d’elles, et, aussi le nu de l’une refait à une dimension double. Le fout sans préjudice des études définitives, non plus que dirnu des grands modèles.
Bientôt, Dalou cède à l’entraînement et ajoute à ses fatigues de la semaine, des séances de modèle sur l’Alphand, mais, le dimanche venu, il se ressent de ce surmenage :
« ( Dimanche 10 février 1895). — J’ai travaillé encore au monument d’Al- « phand, mais pourquoi ai-je été moins heureux que les dimanches précédents? « Serait-ce que les difficultés augmentent ou que chez l’un de mes voisins, « peintre idiot, on a toute l’après-midi battu de la caisse et sonné du clairon. « Quelle après-midi troublée ! »
Eli se forçant il s’épuise de plus en plus et, dès le lendemain, il commence à ressentir l’effet de son imprudence.
« (11 février 1895). — J’ai travaillé, mais sans entrain, sans forces, je suis « d’une mollesse qui fait mon désespoir. Ah la santé ! »
« (13 février 1895). — Je suis désolé. Je travaille sans force et sans entrain, « pourtant les travaux que je fais m’intéressent, ou devraient m’intéresser. Je « me retrouve dans un état de torpeur désespérant, presque ainsi qu’après ma « maladie. J’ai absolument besoin d’un repos à la campagne, mais le temps s’) « prête si peu ! il fait toujours grand froid, la Seine est prise et la neige couvre « la terre ».
Les dimanches suivants redeviennent heureux, malgré des incidents graves, tels que des troubles de la vue, suivis de douleurs céphaliques. Il serait oiseux
de citer toutes les exclamations de joie : « Je crois avoir fait de la bonne « besogne. Quelle heureuse journée ! » et autres semblables qui de sept jours en sept jours, se retrouvent écrites par Dalou. En voici pourtant encore une :
« (17 mars, dimanche) . — Encore une excellente journée passée, comme tou- « jours d'ailleurs, lorsque je travaille au monument d’Alphand : j’ai joui d’une « quiétude parfaite, qu’un frappement à ma porte est bien venu troubler vers « quatre heures, mais je n’ai pas répondu, et tout a été dit. Et quel beau jour! « J’ai, avec un peu de feu, pu avoir, toute l’après-midi, mes fenêtres ouvertes. « Que de parisiens ont dû aller à la campagne par ces premiers beaux temps. »
Cette dernière réflexion laisse deviner que la fatigue approche. On l’avait déjà senti poindre dans la note du mardi précédent qui disait :
« 13 mars 1895). — L’après-midi, fait une nouvelle séance sur le monument
« d’Alphand. Journée superbe, temps printanier. C’était un peu dur de travailler, « enfermé avec du feu, par un si beau temps. Il faut vraiment que ce travail me « plaise autant qu’il le fait pour que j’aie ce courage ».
Aux deux dimanches suivants on voit la fatigue s’accentuer, puis, deux notes du début d’avril l'indiquent nettement.
« (5 avril 1895). — Séance de modèle sur l’Alphand. J'ai commencé tout « un bonhomme. Est-ce mieux? Ah! l’incertitude, le doute! »
« (6 avril 1895). — Je me sens le système nerveux bien fatigué ; un repos « serait bien nécessaire, mais comment le prendre quand tout conspire pour « vous en empêcher ».
Ce qui conspirait pour l’empêcher de se reposer, c’était surtout la commande du buste de Me Cresson, l’ancien bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris. Le vendredi, il était venu le lui demander et, ayant hâte de pouvoir partir enfin pour la campagne, Dalou avait fixé la première séance de pose au lundi suivant. 11 s’y mit sans relâche, donna àM. Cresson trente-trois heures de séances, et, malgré ses souffrances, retarda de trois semaines le jour de l’indispensable repos.
Profitant du contre-temps causé par le buste de Me Cresson, il commença une série de portraits destinés au monument d’Alphand.
Il avait, en effet, estimé que, puisqu’il y plaçait un peintre, un architecte, un ingénieur cl un sculpteur, le plus près de la vérité serait de leur donner la physionomie réelle de l’un ou l’autre des hommes de chacun de ces métiers. 11 pria donc le peintre Roll, l’architecte de la ville de Paris. Bouvard, et l’ingénieur Nucl, directeur des travaux de Paris, de vouloir bien lui en fournir les types. Chiant au sculpteur, il trouva le plus simple de ne déranger personne et de se xTsir à soi-même de modèle.
LES MONUMENTS DE LA VILLE DE PARIS
Il commença la série par le buste de Roll. Ces séances de pose lui firent oublier sa fatigue et la tristesse de ne pouvoir aller au grand air, dont il avait si violemment besoin, physiquement et moralement :
« (16 avril 1895). — J’ai commencé, cette après-midi, une étude de tète « d’après mon ami Roll, en vue du monument d’ÀIphand. Il est venu à une « heure et demie, il est reparti à cinq heures. Nous avons beaucoup causé, car « il y avait bien longtemps que nous ne nous étions vus. J’ai été, pour ma part, « très heureux de le revoir car je l’aime beaucoup. »
Jusqu’au 3 mai, il travailla au buste de Roll, puis il partit pour la campagne. Après onze jours, il en revint et il écrit : « Je m’y suis bien reposé pendant ces « quelques jours et reviens avec une grande envie de me remettre au travail. « Ce n’était partout que fleurs et parfums; quels beaux jours de printemps! » Et il reprend, à travers tous ses autres travaux, le buste de Roll. Mais ses notes disent : « cette tête ne va pas » et, plus loin : « j’ai fait une seance avec Roll. « Cette étude fait mon désespoir. »
11 aboutit enfin au portrait fort intéressant, qui se trouve à l’arrière plan du côté gauche du piédestal d’Alphand. La terre cuije de cette étude est là pour prouver que son auteur l’a jugée trop sévèrement.
L’étude faite d’après l’ingénieur Huet le fut aussitôt après celle de Roll, en six séances.
A elle seule, elle suffirait à montrer combien heureuse fut l’inspiration de choisir un professionnel comme type de sa profession. Avec sa redingote serrée et d’une correction parfaite, d’où émerge un cou maigre, supportant, en ligne droite, une tète au front haut, à la face anguleuse, au nez long, mince et comme créé pour le binocle; avec la moustache militaire barrant une bouche intelligente et sévère, rebelle aux mots imprécis, cette statue, faite d’après cet ingénieur, semble la synthétique personnification du polytechnicien de haute valeur.
Plus tard, M. Huet vint demander de transformer cette étude en un buste de marbre. Dalou accepta, et comptant sur quelques retouches à faire sur l’estampage, il calculait que son travail ne devait durer qu’une quinzaine de jours environ ; mais, il avait tablé sans ses scrupules d’artiste, et ce fut seulement après vingt-quatre séances qu'il en eut terminé le modèle.
Cette étude d’après M. Huet, faite en vue du monument Alphand étant terminée le 10 août 1895, Dalou partit, le lendemain, pour la campagne. Il n’en revint qu’après un séjour de plus de deux mois, émaillé de « quelques promenades délicieuses » : il se sentit moins faible; ce repos lui avait : « fait comme « toujours le plus grand bien. »
El dès son retour, il pria M. Bouvard de venir poser le type de l’architecte et, avec une ardeur nouvelle, il s’occupa de l’Alphand. 11 fît monter, d'urgence, l’architecture du monument et masser les bas-reliefs, qui sont ce qu’il préfère à tout dans ce travail, dont toutes les études préparatoires ont été par lui caressées depuis de longs mois. Et le voici qui oublie les belles promesses qu'il s’est faites à soi-même. Non seulement, il y travaille dans le recueillement de chaque dimanche, mais, encore, il multiplie les séances aux jours de semaine. En même temps qu’il s’occupe du choix de l’emplacement, il va sur les chantiers, dans les ateliers, au Fleuriste de la Ville, voir travailler les ouvriers divers, qui travailleront dans son bas-relief et, après chaque visite, vite, il s'efforce d’en fixer les souvenirs ; il rassemble autour de lui les outils et les accessoires qui devront être mis en œuvre dans sa composition. Bientôt, il en arrive à prendre modèle chaque jour sur ce bas-relief; il fait, défait et refait plusieurs fois, les mêmes figures. 11 y travaille passionnément. L’état de sa santé ne se ressent pas de cet entraînement, tout au contraire, dans les derniers jours de 1895 il se sent mieux portant qu'il ne l’a été depuis des années.
Le bas-relief du monument d’Alphand n’est, au fond de sa pensée, et à son insu peut-être, qu’une étude de quelques détails de l'œuvre colossale qui germe dans son esprit : son Monument aux ouvriers, par ce travail il « apprend sa leçon avant de la réciter devant le public », avant de la réciter devant soi-même.
Et c’était là qu’il voyait tout l’intérêt du monument et là qu’il portait tout son effort. Il ne négligeait, d’ailleurs, en rien les statues — il était incapable de rien négliger. L’étude à faire d’après M. Bouvard lui avait pris, à la fin de l’automne, toute une série de séances et, dans ses notes, il s’en montre assez satisfait. Bar la suite il en fît un exemplaire à cire perdue complété par ses reprises de travail sur la cire.
Le portrait d’Alphand, le seul portrait indispensable au groupe, eût dû être de tous le meilleur. Mais il ne pouvait, bien entendu, être fait que d’après des documents. Or 1 talon n’avait pas le don de reconstituer une figure d’après des pièces, si excellentes qu’elles fussent. Bien que nulle ne pût être supérieure au portrait peint par Roll, « d’une tournure absolument vraie » — ainsi le définit I talon lui-même — qui se trouve à l’Hôtel de Ville de Paris, et bien qu’il eût sous les veux le dessin fait par ce maître, d’après nature, en vue de ce portrait, il ne p ii I obtenir qu’un résultat insuffisant. Malgré l’aide des photographies et relui des souvenirs personnels, qui auraient pu fixer dans ses yeux les traits d’Alp 1 1 a 1 1 < I , il ne put donner satisfaction ni à soi-même ni à l'intérêt général de son moiiumeiil . A propos de ce portrait d’Alphand:
LES MONUMENTS DE LA VILLE DE PARIS
« Ce n’est pas — écrit-il le 27 janvier 189(3 — la partie la plus intéressante de ce monument, je manque absolument de renseignements ».
Cette déconvenue, dans laquelle l’état de fatigue de l’artiste a eu certes une part, est d’autant plus malheureuse que c’est, logiquement, vers la statue d’Alphand, — raison d’être du monument, — que les regards se portent tout d’abord, et, si l’impression qu’elle donne dispose mal à admirer le reste qui, tout excellent qu’il soit, n’en est, somme toute, que l’accessoire, il perd le plus clair de son intérêt. Pour comble de malheur, le mouvement de la tête tel qu’il est sur l’esquisse et qui permettait de voir la face, a été abaissé, après coup, et si malencontreusement, que dans le monument, tel qu’il existe, c’est le haut du crâne qui apparaît tout d’abord. Pour voir la physionomie, il faudrait se baisser et encore n’en resterait-elle pas moins dans l'ombre, sauf à quelques instants de la matinée. Cette inclinaison de la tête compromit l’effet de tout le reste.
Daloiinel’a pu voir que trop tard, c’est-à-dire la veille même de l'inauguration :
« ("2 décembre 1899). — Le sort en est jeté. L’Alphand est terminé et découvert.
« Mon impression, plutôt pénible et inquiète, hier après-midi, s’est sensiblement « modifiée ce matin; l’éclairage de la matinée étant de beaucoup le meilleur « (c’est le jour dans lequel j’ai fait le modèle à mon atelier, je m’en suis souvenu « aujourd’hui). Enfiti il est fini c’est toujours cela. »
Quant au type de sculpteur, — - (pour lequel il s’était choisi lui-même) — contrairement à ce qu’il avait fait pour le peintre, pour l’architecte et pour l’ingénieur, il procéda directement sur le grand modèle. Etant de ceux qui ne perdent pas leur temps à se contempler dans des miroirs, il avait simplifié l’étude préalable en faisant mouler sa propre tête.
On se ferait une idée très fausse de Dalou, en se l’imaginant morose. Il l’était lorsqu’il souffrait trop, il était même, comme il l’écrit plus d’une fois dans ses notes « grincheux, » mais il aimait à rire et à se détendre, lorsque sa santé ou son esprit, inquiet de son travail, lui laissaient quelque répit. 11 ne dédaignait même point la plaisanterie tintamarresque. Commerson, l’auteur des « Pensées d’un emballeur » lui eût envié cet apophthegme : « 11 est à remarquer que dans les « nuits blanches ce sont surtout les idées noires qui se présentent. Drôle de « coïncidence!
Ce moulage de sa tête et l’idée de cette bonne farce de faire lui-même, à' l’insu de tous, sa propre statue, lui avait été un sujet de gaîté.
« (25 mars 1895). — Eté chez Bertault me faire mouler ma tête. Opération « très bien conduite. Il fallait du reste que ce fût lui pour que je lui aie confié « mon chef. »
Si Dalou riait de cette aventure, Bertault au contraire, n’en riait nullement. Pendant tout le cours de son opération, il était tremblant, à l'idée des accidents d’arrachage auquel son patient était exposé, et des dangers d'introduction de plâtre dans les yeux, les oreilles, le nez ou la bouche. A la fin, Dalou n’avait en rien souffert, mais son ami Bertault était malade de peur.
« (20 mars 1895 ) — On m’a, ce matin, rapporté ma tête en plâtre. C’est « admirable! Bertault est décidément un grand liomme! »
11 avait toujours fui les photographes, évincé l’excellent Grévin qui voulait le mettre dans son musée, évité toute reproduction de son image, et ne ressentait nulle crainte d’être reconnu, hormis parles camarades que cela amuserait aussi. Et alors, on en rirait ensemble.
Il ne se mit à son portrait que lorsqu’il eut fini celui de tous les autres. Cet examen de sa personne l’amène à formuler cette constatation :
« (20 novembre 1895). — Crâne pelé, mâchoire édentée, voilà où j’en suis à présent! sans compter le reste. » Cela ne l’amuse pas moins de « se payer sa propre tète ». Mais un jour un événement survient :
« (8 mars 1890). — Le soir, une tête — la mienne — est tombée!... Encore un « jour ou deux de travail à refaire. » El il le refit si bien et l'acheva si bien, et avec une telle conscience, que de cette fantaisie est né un portrait de lui-même qui peut tenir sa place à côté du portrait qu’a sculpté Rodin. Celui de Bodin nous montre Dalou aux prises avec sa pensée d’artiste, le sien nous le montre avec sa pensée d’ouvrier. L’un complète l'autre.
Le surcroît de travail, occasionné par la chute de sa tète, arrivait mal, car après des mois de santé relative, voici que les malaises sérieux reparaissaient. Le sentiment de sa faiblesse lui suggère cette réflexion :
« (1 1 mars 1890). — Chacun de nous, en naissant, apporte sa constitution phv- « sique et intellectuelle, c’est le premier acte de la Destinée ainsi que son point de « départ. Tant mieux pour les robustes; leur existence entière s’en ressentira, la « santé esl une longue vie sans souffrances . Malheur aux débiles! Aux autres les « réussites de foutes sortes, les trouvailles heureuses et les traits d’esprit sans « nombre. La maladie est une défaite, la bêtise une autre. Aux hommes de génie, « il faut souvent ces deux forces : intelligence, santé.
« Alphand me dit un jour ignorer la fatigue des jambes, Rochefortne connaît « pas le mal de dents, Chapelet ne sait ce qu’est la colique. Heureux mortels! »
Le besoin absolu de repos va encore retarder l’achèvement de son travail. 11 va, avec sa femme, chercher une campagne : ... « La promenade a été bonne, nous « sommes rentrés, à sept heures, très fatigués cela m’a donné un bon sommeil.
LES MONUMENTS DE LA VILLE DE PARIS
« J’ai toujours les mêmes malaises, comment cela finira-t-il? Je suis bien las « de souffrir ainsi depuis mon enfance et particulièrement depuis ma maladie, « voici tantôt trois ans » (13 mars 1896).
Mais on dirait que travailler au bas-relief d’Alpband lui rend la force et la vie. « (23 mars 1896). — - J’ai fait une séance de modèle sur l’Alphand, ce matin,
Statue de Dalou par lui-même (M- Iluet.) (Fragment du monument d'Alphand).
« et une autre sur le groupe de Leclaire cette après-midi. Journée splendide ! J’ai « passé cette journée sans aucun malaise et avec beaucoup d’entrain, j’ai, sans « m’en apercevoir, monté mes quatre étages, deux à deux marches, ainsi « qu’autrefois. Il y avait trois ans que cela ne m’était arrivé. Quelle joie si c’était « fini pour tout de bon! »
La sensation d’arriver à la fin d'une œuvre d’aussi longue baleine et qu’il avait tant craint de ne jamais terminer, le soutenait aussi.
Il invita le comité Alphand à la venir voir. Mais il ne mentionne sa visite que par ce seul mot : « Félicitations ».
Profitons de cette visite pour examiner ensemble, sur le modèle à moitié
d’exécution , ce bas-relief, que personne ne verra, en son exécution définitive, aussi longtemps que subsistera la disposition du terrain sur lequel il se trouve, en arrière d'un tertre de gazon qui ne permet point de le regarder de près. 11 est, d’ailleurs, non moins impossible de le regarder à distance, grâce aux consignes qui interdisent aux piétons de stationner sur la large allée cavalière qui passe devant lui.
Il se développe en formant une frise, interrompue, en son milieu, par le piédestal, et les quatre statues qui l’accompagnent. A~ droite de ce groupe la frise comporte les ouvriers du bâtiment. Au premier plan, un carrier, debout, équarrit une pierre de taille, et, en arrière de lui, au second plan, on voit passer quatre charpentiers, portant sur leurs épaules une longue poutre, devant lui un charpentier, armé de sa bisaiguë, établit une mortaise ; un peu plus loin, et finissant au pilastre, un groupe de maçons prépare un scellement, tandis que, derrière eux, les compagnons leur apportent en hâte des sacs de plâtre. Le côté gauche est occupé par les ouvriers des jardins. Près du pilastre sont groupés, un jardinier posant des plaquettes de gazon, qu’un autre, posté un peu en arrière, muni d’un arrosoir s'apprête à humecter, on aperçoit, derrière ceux-ci, dans le fond, des jardiniers â la tâche. Un autre groupe a pour point central un homme qui porte, d'un geste de bel effort, une superbe plante logée dans une manne à terreau ; devant lui, son camarade appuie du sabot sur la bêche qui creuse la place de cette plante, et un autre, en large pantalon de treillis et le torse nu, amène en bâte la brouette qui déblaiera la terre enlevée. Plus loin, dans le fond, un
ouvrier tient un manche de pioche, un autre, vu de dos, et â peine mis en relief, semble se perdre dans le lointain.
Tel est, â l’état de nomenclature, sèche comme un constat de robin, la teneur de la frise. Tout le charme en est dans la justesse des types, pris tels qu'ils sont sur le chantier ou dans les squares, avec leurs habits de tous les jours, et leurs gestes de chaque instant, choisis et combinés, assemblés pour faire surgir de leur réunion un jeu harmonique de lignes et de plans.
On éprouve une sensation étrange lorsque les regards, se rassemblant vers le centre de la composition, y revoient Alphand, debout sur son piédestal, donnant des instructions à ses quatre collaborateurs : â M. Huet, a sa droite, en avant, avant, derrière lui, Dalou esquissant le geste d’un homme en marche qui s’apprête à revenir sur scs pas, â M. Bouvard, à sa gauche, qui, appuyé d’un bras
Étude faite rouit* l'homme