‹ Dalou; sa vie et son œuvreChapitre 32 sur 52 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

OUVRAGES APPARTENANT A DES PARTICULIERS

Vivant très retiré, se couchant de bonne heure, pour se lever dès l’aube, fatigué après sa journée faite, Dalou ne détestait rien aidant que d’être le soir hors de chez soi et, en dehors du petit cercle qui composait l’entourage de son ami Liouville, jamais il n’acceptait aucune invitation.

Mais jamais il 11’allait, dans ce que le jargon courant appelle « le monde ».Les gens dits : « du monde » ne le connaissaient que de loin et ne pensaient jamais à s’adresser à lui pour avoir leur portrait ou pour embellir leurs collections. Pour devenir un artiste à la mode, il faut, de nos jours, frayer avec les gens que gouverne la mode. Comme il détestait ce genre d’individus et manquait de la souplesse nécessaire pour leur faire bonne mine, il s’abstenait de les voir et môme de les connaître. Son petit chez soi lui suffisait amplement, et le reste ne lui valait pas la compagnie qu’il trouvait là.

Sa femme, qui, à Londres,, s’était vue obligée d’aller « dans le monde » et y avait eu un grand succès d’esprit et de charme, n’aimait rien moins que de se mettre en toilette de soirée, et d’entendre des gens qui ne lui étaient de rien, débiter, dans les salons, des banalités dont l’esprit sonnait faux à ses oreilles. En outre et au-dessus de tout, son devoir maternel la retenait à la maison.

Dalou n’allait donc jamais, comme tant d’autres y vont sans cesse, à la pêche aux commandes et, comme il ne tendait pas sa ligne, les commandes ne venaient point à lui.

Au fond, il en était enchanté. Cela l’eût empêché de travailler pour soi. Sa femme trouvait qu’il en était bien ainsi et que le métier des artistes est de faire de belles choses, comme le devoir de leurs femmes d’organiser leur vie pour qu'il les puissent faire.

2V part un groupe qu’il lit pour le duc de Grammont, en 1890-92, il 11'existe, en France, chez les particuliers, aucun ouvrage important de lui.

La date à laquelle il a accepté de faire ce travail concorde avec celle où il avait à solder les billets souscrits à Bingen.

Ce grand groupe exécuté en marbre orne le bassin d’une serre; il représente un homme très vigoureux, enlevant dans ses bras une femme à laquelle il fait franchir un fleuve. Le fleuve est figuré par l’homme à longue barbe, à chevelure ornée de roseaux de la tradition. La statue de l’homme entièrement nue garde, malgré la justesse de son geste, un faux air du modèle qui l’a posé, celle de la femme, est nue également, hormis les jambes, enveloppées d’une draperie ; elle a grand peur de se mouiller, et est d’une souplesse et d’une vérité de mouvements charmants. L’arrangement d’ensemble de ces deux personnages fait penser à Paul et Virginie — un mauvais plaisant dirait Hercule et Virginie — Le fleuve, condamné à la forme traditionnelle, est « un morceau » de premier ordre.

D’autres ouvrages de Dalou existent dans des hôtels particuliers. Ils sont pour la plupart d’une époque plus proche, voisine du retour de Londres. On n’a trace que de quelques-uns. On trouve, cité en 1881 sur le registre du mouleur Bertault, un groupe de trois figures; deux enfants et un faune, celui-ci ayant plus de 2 mètres de hauteur. Ce groupe, qui, paraît-il était fort beau, a été fondu à un exemplaire unique, en bronze. On ignore ce qu’il est devenu. 11 ne reste pas trace du plâtre original. En 1882 fut moulé un polit modèle de miroir, formant vide-poche. Il avait été conservé par Dalou. C’est un délicieux pastiche des plus charmants bibelots de l’époque Louis XV; il se compose d’une gracieuse figure de femme nue, d'une facture parfaite, versant de haut l’eau d’une urne dans un bassin fait d’une valve de coquillage, où trempent ses pieds. Elle s’appuie sur le liant de l’encadrement d’un miroir de style rococo, rehaussé d’herbes et de roseaux, placé debout et perpendiculaire à la coquille.

On trouve également chez le céramiste Haviland, outre la trace d’une réduction de la Liseuse, celle d’une figure non moins intéressante et qui en forme le pendant. C’est une Parisienne allaitant son enfant. Les qualités de la Liseuse et celles du llockiny Chair s’y trouvent asssemblées. lia été fait jadis quelques exemplaires en grès de ces deux figurines.

Dalou reprit vers 1881-1882 du travail de sculpteur-décorateur dans l’atelier de M. Cruchet.

Là il lit tout ce (pii concerne son état, des compositions avec des figures cl leurs accessoires, des masearons, des dessus de portes, des frontons, des télés humaines ou des tètes d’animaux. Certains modèles étaient faits par lui seul, d’autres l’étaient en collaboration avec les sculpteurs spéciaux d’ornements. Il stupéfiait les plus vieux routiers par la facilité de ses esquisses, par l’habileté

OUVRAGES APPARTENANT A DES PARTICULIERS

et la rapidité de son exécution et les connaisseurs par la sûreté de son savoir; il désolait. ses patrons par ses excès de conscience. Peu lui importait qu’un travail lui fût payé plus ou moins cher et qu’il fût destiné à disparaître, anonyme, moulé en pâtisserie ou en plâtre dans l'immense décrochez-moi ça de la bâtisse universelle; dès qu’il y] avait mis la main, il le faisait de son mieux et pour en

Miroir Louis XV

tirer le meilleur enseignement possible. On raconte encore chez M. Cruchet une scène qui se renouvela plus d’une fois. Lorsque Dalou travaillait à un ouvrage, déjà amené à un degré de perfection plus que suffisant pour l’usage auquel il était destiné, on essayait de lui épargner la peine de s’y attarder plus longtemps et sans plus de profit, mais lui, s’y acharnait jusqu'à l’heure du départ. Alors, dès qu’il avait tourné les talons, M. Cruchet connaissant son habitude de démolir et de refaire en entier ce dont il n’était pas satisfait, appelait le mouleur. Et, lorsqu’il arrivait le lendemain matin, ayant roulé dans sa tète tous les moyens de rendre son travail meilleur, Dalou le trouvait pris dans le

L'Automne (dessus de porte exécuté pour M. Cruchot.)

plâtre. On Itii servait une explication quelconque : un architecte pressé, ou toute autre invention ; il se donnait l’air de la croire et l’accueillait d’un mot de regret. Puis il entamait autre chose.

De cette masse énorme de productions variées où rien n’indique le nom de leur auteur, on retrouve encore, chez M. Cruchet fils, et moulés, soit en plâtre, soit en carton ou autres matières fragiles, quelques modèles, entre autres, une paire de grandes cariatides, de très belle allure, le torse nu, les jambes perdues dans une gaine, elles avaient été faites, à l’origine, pour le théâtre du Caire on peut les voir, aujourd’hui, en double exemplaire, dans la salle du théâtre de la Renaissance â Paris, bordant les deux grandes loges de milieu et soutenant ni galerie supérieure; un jeu de quatre médaillons ronds, de style xviiC siècle, de 80 centimètres de diamètre environ, sans intérêt d’ailleurs; un fronton d'écurie comportant une très grande tête de cheval, émergeant de nuages et deux enfants volant placés en écoinçons à la mairie de Saint-Omer.

Parmi les travaux exécutés pour M. Cruchet se trouve une série nouvelle des Quatre-Saisons faite pour un hôtel appartenant à la famille de Rothschild. Ce sont des bas-reliefs rectangulaires, destinés à des dessus de porte. Rs sont conçus dans l’esprit du xvin1' siècle et présentent quelque analogie avec les célèbres bas-reliefs de Clodion du Palais de la Légion d’honnèur. Deux d’entre eux sont dénués d’intérêt; les deux autres, Y Automne et l 'Hiver, sont vraiment exquis de composition cl d’une exécution très personnelle quoique se ressentant de la ha n I ise de Jean Goujon et aussi de Clodion ; la hâte avec laquelle le travail a dû être exécuté s'y laisse'voir.

Comme dans les bas-reliefs de Clodion les saisons sont représentées par des femmes assises sur le sol, les jambes allongées ou â peine repliées. L 'Automne c-l figuré par nue femme tenant de sa main gauche une coupe: derrière elle, un enfant prend du raisin dans une corbeille; auprès d’elle, en arrière, un autre enfant écrase des grappes dans la coupe, et à l'angle droit un troisième i nfant, assis sur un tertre, les jambes pendantes, joue de la double (Rite; dans

L'Iliveu (dessus de porte exécuté pour M. Crùchct.)

le fond on aperçoit des vignes. L’allégorie de Y Hicer est emmitoutlée des pieds à la tète dans une draperie, dont le vent tord les plis autour d’elle, malgré ses mains croisées pour les retenir. De son visage, on 11e voit que le front, les yeux et le nez, tout le reste est enfoui dans l’étoffe. De la gauche, s’avance vers elle un enfant nu portant une gerbe de branches mortes, tandis que, dans le fond débouche, en volant, un amour, la flèche posée sur l’arc tendu. A droite, à ses pieds, un enfant allonge au-dessus d’un brasier qui flambe doucement, ses doigts rendus gourds par le froid.

Pour le même M. Cruchet, Dalou a modelé, pour le fronton triangulaire de l’hôtel Henri Pereire, au parc Monceau, un haut-relief conçu dans l’esprit de ceux des frontons du Garde-Meuble et du ministère de la Marine, place de la Concorde, mais d’une vie et d’une modernité qui en font une œuvre d’un charme spécial et d’une grande beauté. Il comporte, au centre une femme drapée, décolletée, bras nus, allongée et les genoux redressés. Derrière elle, à gauche, dans la partie baissante du triangle une figure d’enfant. Du côté opposé, deux autres enfants jouant.

A ce même atelier, a été encore fait par Dalou, le groupe important que l’on voit au milieu du cadre de rideau au théâtre du Palais-Royal. De chaque côté d’un grand cartouche ovale portant le vers de Rabelais :

Mieux est de ris que de larmes escrire

deux grandes figures nues de Folies, sont suspendues, d’un mouvement de vol, l’une agitant un arc, et l’autre une marotte. Au bas de l’écusson se trouvent des groupes d’enfants nus. Des guirlandes relient les Folies, les Amours et l’écusson porteur de la dédicace rabelaisienne.

On a cru, un instant, que ce groupe n’ornerait jamais la salle du théâtre du Palais-Royal. Au moment de le mettre en place, on s’aperçut qu’il était trop pesant pour les charpentes qui devaient le porter. Les deux longs corps de femmes, que leur chute presque perpendiculaire font paraître plus lourds qu’on ne le voudrait, sont assurément des morceaux de sculpture d’une science extraordi-

naire, mais cette science, justement, se voit trop pour disposer à la gaîté. On y sent, comme dans le premier modèle de la Bacchanale, l’habitude de faire pour les élèves du South Kensington Muséum, des ligures de démonstration où renseignement de l’anatomie l’emporte sur tout le reste, on y sent surtout et dans la composition et dans l'exécution, l’influence directe de Carpeaux, pour ne pas dire l imitation de sa manière.

Page 1