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LES BUSTES

Si Dalou n’a guère fait en France, avant 1893, des portraits de commande, il a fait, en revanche, un grand nombre de bustes d’amis; ils sont généralement d’autant plus beaux que leur auteur a mieux connu les modèles cta pris plaisir aux séances do pose. Tous, ou presque tous, ont été faits à titre de souvenir personnel et en témoignage d’amitié, quelques-uns en reconnaissance de services rendus. Il serait fastidieux d’essayer de décrire, une à une, les physionomies de ces bustes, dont aucun ne se distingue par un arrangement particulier, les figures de la plupart des modèles, sont d’ailleurs, assez connues. Citons, un peu au hasard : le buste du critique d’art et vaudevilliste, Albert Woltï et celui du poète Armand Renaud, (pii fut chef du service des Beaux-Arts de la Ville de Paris. Dans un concours de laideur, il eut été difficile de ne pas partager ex-æquo, le prix, entre l’imberbe Albert Wollï et le chétif Armand Renaud, à la barbe pelée. Ces deux tètes, qu’on sent bien trop petites pour les corps sur lesquels elles reposaient, pourraient porter l'une et l’autre cette épigraphe de Shakespeare : « Le beau est horrible, l’horreur est belle ».

Le buste de Renaud, dont le marbre a été légué à la Ville de Paris, est devenu l’objet d’une lutte entre le Petit-Palais qui voudrait le posséder et le Musée Galbera qui, nommé dans le testament de Renaud, avant qu’existât le Petit-Palais, i ci use à tout prix de s'en dessaisir.

On doit souhaiter que soit de même légué à la Ville de Paris, mais ceci le plus tard possible — le bronze à cire perdue du buste de son caissier, M. E. Courbet, l’érudit au grand savoir et au goût parfait duquel les Lettres doivent les précieuses éditions des vieux écrivains français du xvie siècle, auteurs préférés de Dalou, livres de chevet de Mme Dalou.

L'illustre homonyme — le parent je crois — de M. Courbet, et son compatriote Franc-Comtois, le peintre Gustave Courbet a aussi son buste par Dalou ; exécuté sur la demande de Castagnary, alors directeur des Beaux-Arts, ce marbre c>l placé dans le musée de Besancon. L’auteur de la « Retraite des chevreuils » y

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est vu jusqu’à mi-torse, sa longue barbe couvrant la poitrine. C’est un fort beau morceau de sculpture, assurément, mais il inspire à quiconque a vu Gustave Courbet, le regret que Dalou n’ait pu exécuter son œuvre que d’après des documents, parmi lesquels un moulage posthume et des photographies. Ce buste restera comme portrait historique, mais les seuls portraits vivants de Courbet demeureront ceux qu’il a faits de lui-même et en particulier Y Homme à la pipe.

Buste d'Albert Wolff

L’œil habitué à prendre tout ce qu’il voyait, sans rien ni au delà ni en deçà, et l’esprit exercé a arraché à la nature visible toute la substance de la nature invisible , Dalou n’était pas l’homme des résurrections et des reconstitutions ; les photographies et les moulages ne lui révélaient rien ni lTine ni l’autre. Il a écrit, à ce sujet, dans ses notes, une petite page qui donne là-dessus son sentiment tout entier :

« (23 octobre 1897). — Ni moulage sur nature ni photographie ne sont et ne « seront jamais de l’art. Celui-ci n’existe que par l’interprétation de la nature, « quelle qu’elle soit d’ailleurs. Angles droits d’Egine ou lignes tourmentées du « Puget sont deux interprétations qui, tout en étant différentes et diamétralement « opposées, n’en constituent pas moins des œuvres d’art d’une incomparable

« puissance. C’est l’esprit de la nature qu'il faut trouver, à sa façon et suivant les « besoins de son sujet, et aussi de son temps. Mais s’efforcer d’en rendre stricte- « ment la lettre est une erreur grossière.

« Et voilà pourquoi la rose nature, peinte sur la porcelaine avec, et y comte pris, la fameuse goutte de rosée est une ineptie, tandis que les fleurs interpré- « tées, peintes sur les faïences persanes sont des merveilles. »

De môme que le buste de M. E. Courbet, celui de M. Fernand Calmettes a été dédié en souvenir des relations de fous les instants, affectueuses et dévouées qui ont uni sa famille à celle de Dalou. M. Fernand Calmettes, peintre, dessinateur paléographe et littérateur, était proche voisin de Dalou. il venait souvent passer les soirées auprès de lui et lui apporter le plaisir et le profit de sa conversation d’érudit et d’artiste.

Regardez-le, ce buste à la tète démesurément grosse, à la chevelure très épaisse, rude et bouclée, au front haut, construit par plans, au nez long et planté d'aplomb, aux yeux, regardant bien en face, à la bouche large, aux lèvres pleines, à la barbe fourchue au menton, bouclée et broussailleuse aux joues, et vous verrez que c’est celui d’un brave homme, franc, droit, intransigeant ; l'écorce rude et le cœur tendre. Ce buste est un exemple de ce que Dalou entendait par interpréter « l’esprit de la nature. »

C’est encore une tète de brave homme que celle du comédien Cornaglia. Elle ressemble, — et même beaucoup, mais en des formes plus pleines, — à celle du Diderot de Houdon. Il n’est pas besoin de dire le plaisir que Dalou eut à la faire. Cornaglia fut, en ces dernières années, le seul humain contre les visites duquel il ne maugréait pas, à part soi, dans ses notes. Loin de là, il y manifeste, à plusieurs reprises, soit le plaisir qu’elles lui font, soif le profond regret qu’il a eu lorsqu'il les a manquées. Ce buste est resté jusqu’ici à l’état de plâtre, un faux mouvement suffira pour le réduire à néant.

Le buste dcM. André Theuriet qui a eu les honneurs du bronze et celui de Philippe Cille, existant en marbre, Lun et l’autre, dignes du maître qui les a sculptés, ont, en plus de leur valeur artistique, le mérite de l’absolue ressemblance.

Le buste de Floquet, n’est pas seulement ressemblant, il est parlant. Il existe en bronze sur son tombeau et en marbre dans les galeries du Palais- Bourbon. Il avait été fait, à l'origine, uniquement à titre gracieux, comme souvenir de l’amitié qui unissait l’homme d’Etat à l’artiste.

A mentionner le buste de M. Lozé, l’ancien préfet de police, celui du chansonnier Jules Jouy et celui du vieux peintre Jean Gigoux, dont le marbre appartient au Musée de Besançon

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Les trois bustes que Dalou semble avoir considérés comme les meilleurs qu’il ait faits — et, ici, il paraît avoir été injuste pour ceux de Cresson, de Liouville, d’Armand Renaud et d’Albert Wolff, et d’autres peut-être, — ses trois bustes, en apparence préférés, dis-je, furent ceux du docteur Charcot, d'Auguste Vacquerie et de M. Henri Roche-fort. Il avait même fait fondre à cire perdue un exemplaire de chacun des deux premiers : et avait placé celui de Vacquerie sur la cheminée de son salon et celui de Charcot sur le poêle de sa salle à manger. C’étaient, d’ailleurs, à part quelques petites esquisses et de menues terre cuites, les seuls ouvrages de lui qu’on rencontrât chez lui. Il avait fini par reléguer le plâtre du troisième buste en haut d’une étagère, l’homme (auquel il avait cru pendant longtemps) étant arrivé â lui inspirer une grande répulsion. Quant au buste définitif, il l’avait mis à la disposition de M. Rochcfort qui lui avait répondu de Londres (en décembre 1889).

« ... Si vous voulez bien, Vaughan, l’administrateur de mon journal « enverra, un de ces quatre matins, prendre mon buste, car je ne prévois pas « pour moi une rentrée trop prochaine. Il me l’apporterait â Londres où je le « mettrais dans mon salon â la place d’honneur. — Mille amitiés.

« Henri Rociiefort.

« 55, York Ter race Rec/cnt' s Park. »

Si belle que soit la collection d’objets d’art de l’auteur des Mystères de l'Hôtel des Ventes, le buste de Dalou y sera partout â la place d’honneur. Il ferait bonne contenance, même â côté du Mirabeau de Houdon. La figure de Henri Rociiefort est trop connue pour qu’il soit besoin de la décrire; l’intéressant, dans le buste du célèbre polémiste, est qu’on y lit, mélangés dans les yeux, qui paraissent bleus, le scepticisme implacable et l’inconsciente naïveté, la poussée de l’audace et la titillation de la peur, le masque est d’une pâleur rendue grise par les jeux d’ombre et de lumière, des trous de variole, les cheveux se dressent sur le front avec des fureurs de coq de roche en rut et des mateurs de laine â matelas.

On ne se contenta pas de donnerait buste de Rociiefort la place d’honneur dans le salon de York Terrace ; pendant près de dix ans il fut le seul ouvrage de Dalou qui ait été vulgarisé par la reproduction, car jusqu’en 1898, jamais Dalou n’avait voulu entendre parler d’édition d’une quelconque de ses œuvres, il se fâchait même lorsqu’on émettait devant lui l’idée de faire une réduction de l’une ou l’autre d’entre elles.

Un jour pourtant — on n’a jamais su ni pourquoi ni comment —

il céda

n AL OIT, SA VIE ET SON OEUVRE

aux instances de l’administration du journal de M. Rochefort — alors exilé en Angleterre — et permit qu’on fit quelques exemplaires d’une réduction du buste. On en fit trois modèles de dimensions différentes et qui ne gardaient plus rien de la saveur de l’original.

Des moulages en plâtre, fabriqués à la grosse, furent offerts par une combinaison d’abonnements, comme primes, à prix soi-disant réduits, qui laissaient sur chaque moulage un bon bénéfice. Le buste devint ainsi une opération des plus fructueuses — pour le journal bien entendu.

Les termes imprécis de l’autorisation bénévole, donnée par Dalou, ne lui eussent pas donné gain de cause s’il s’était avisé d’arrêter cette opération. 11 ne tenta point de s’y opposer et, si on lui en parlait, il haussait les épaules d’un : « Ça n’a aucune importance ». Il en avait fait son deuil. Cent mauvais moulages de plus ou cent de moins n’empêcheraient pas les milliers d’autres déjà vendus d’être dans la circulation. 11 avait bien reçu des promesses de participation aux bénéfices de l’affaire, mais rien n’ayant été écrit il n’en toucha jamais un sol ni ne le réclama.

En 1899, lors de l’inauguration du Triomphe de la République , le journal de M. Rochefort, par la plume de M. Rochefort lui-même, le couvrit d’injures.

Il était d’une extraordinaire beauté, le visage de Charcot, entièrement rasé, le front très haut, très large, où venaient se plaquer les cheveux plats, relevés à la chinoise, formant, au milieu, une pointe très aiguë et retombant jusqu’à la nuque, à plat, derrière la tête ; le nez était légèrement busqué, un peu long; des \eux phophorescents, illuminaient le fond d’orbites creux et largement modelés ; le menton était celui des bustes de Napoléon. Il y avait dans cette tête les signes du dompteur d'hommes et ceux du visionnaire. Tel apparaissait Charcot, aux heures de délassement, où il laissait se détendre, dans le charme des Lettres et des \ rts, sa nature instinctive. Tout autre était-il lorsque sa haute raison et l'acuité dii sa psychologie étaient aux prises avec son savoir et lui arrachaient un à un tous ses pourquois, les cristallisait en des vérités. scientifiques. Travail d’auto-dissedion intellectuelle et morale, analyse involontaire de son moi, où il trouvait le secret de « l'involontaire moi », à la merci duquel demeuraient les malheureux «pii n’avaienl pas, comme lui, pour le dominer, cette double force : la science et la volonté.

\ ces heures de lutte entre son génie inné et son savoir laborieusement acquis. Charcot paraissait un autre homme; alors le rayonnement du masque s’é- Iciguail. le Iront se faisait plus lourd et penchait en avant, les yeux regardaient

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en dedans, le bas du visage se rassemblait comme pour soutenir cet édilice de volonté, où la Science, durement, peinait dans la coupole du cerveau. C’est de ce Charcot là, que Dalou a immortalisé le souvenir. Ses épaules portent la robe de professeur et sont déjà voûtées, les excès de travail ont déjà marqué l’heure de la fatigue, sa tête est inclinée en avant; mais, si relevant le buste, on place les

Buste d'Auguste Vacquerie 'Exemplaire de la Comédie-Française).

traits de la face en plein jour, la physionomie de l’autre Charcot se retrouve et projette sa lumière.

La fonte de l’exemplaire du buste? de Charcot, dont Dalou avait retouché la cire, et qu’il avait fait couler pour lui-même peut être comparée aux meilleurs ouvrages des fondeurs du xvi° siècle.

Celle du buste de Vacquerie, exécutée aux mêmes fins, lui est encore, et de b e a u cou p , su p é ri e u r c .

Cet exemplaire du buste de Vacquerie diffère sensiblement de celui qui orne le cabinet de l’Administrateur général de la Comédie-Française. Il ne comporte que la tête, le cou nu et un très petit commencement île la poitrine; celui du

Théâtre-Français se présente, iln côté de la face et jusqu’au creux de l’estomac, revêtu d’un paletot ouvert sur un gilet boutonné haut; le cou est pris dans un de ces cols droits et souples, largement évasés, et cerclé d’une de ces cravates à bouts flottants qui étaient, l’un et l’autre, particuliers à Vacquerie, faisaient pour ainsi dire, partie de sa physionomie et formaient le complément accoutumé de son visage. Visage curieux que celui d’Auguste Vacquerie : large du sommet, presque pointu à la base; le haut du front barré de longues traînées plates de cheveux couchées sur le côté, ou rejetées en arrière; un grand nez pointu, des pommettes saillantes, une barbe courte aux mèches rigides et contrariées ou se tordant à rebrousse poil ; le regard très franc et direct, avec un air de dormir en se traînant dans un rêve. Figure anguleuse et rude, et pourtant pleine d'une linesse qui donnait à sa forme générale un accent spécial.

Celle nomenclature des bustes, faits à peu près tous pour la satisfaction d’un sentiment personnel, a bien moins pour but de tenter de les décrire en euxmêmes que de faire mieux connaître les affinités intellectuelles de leur auteur, de montrer quel plaisir il prenait au commerce des esprits supérieurs et de faire sentir le plaisir que ceux-ci trouvaient à leur tour en sa compagnie. Ce fils d’ouvrier, qui avait dù travailler de ses mains, dès son plus jeune âge, savait écouter et comprendre les plus savants et les plus distingués et savait se les attacher, les intéresser et leur plaire par le seul jeu de ses facultés naturelles et avec le seul bagage de savoir qu’il avait acquis au jour le jour.

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