‹ Dalou; sa vie et son œuvreChapitre 36 sur 52 · IG · texte numérisé non relu

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d'une corniche très vaste aux moulures larges et épaisses; sur leur entablement se dressaient deux groupes : La Paix et la Science.

Et, au-dessus du portique, et comme sortant de la muraille qui lui servait d'encadrement, un grand groupe s’élançait : La Poésie chevauchant Pégase, suivie par l’Amour, précédée par la Justice et la Vérité et servie par laLiherté. De chaque côté un grand groupe allégorique, placé, à la hase et, vers le haut, des bandcrolles et des attributs en bas-reliefs discrets, reliaient les plans extérieurs du portail au pan de mur qui le bornait de toutes parts. Au centre du portail, un cénotaphe colossal s’étendait couvert de draperies et de Heurs, sur lequel reposait en un lit de parade le cadavre du poète.

Ce monument gigantesque n’a jamais existé qu’à l'état d’ébauche. Il faut donc, pour s’en faire une idée, le voir à travers le rêve même d’où il est sorti, le sentir dans l'harmonie de ses grandes lignes, en suivant les méandres des formes massées ou indiquées, et le lire dans ces masses indiquées, comme on lit dans les nuées, au soleil couchant.

Seul le modèle du lit de parade a été exécuté à nouveau, passant de l’état d’ébauche à celui d’esquisse. Sur un grandiose sarcophage de pierre, Victor Hugo repose sur un matelas, la tête soulevée par des oreillers, le haut du corps est vêtu de la chemise de la nuit qu’il portait sur son lit mortuaire, les jambes sontcou- \ertes d’une vaste draperie, qui couvre le sarcophage et s'étend en plis larges sur le sol; sur la draperie et tout autour d’elle, des palmes, des couronnes, des Heurs, sont répandues à profusion.

Dalou, contrairement à ses habitudes formelles, avait exposé l'esquisse, de ce grandiose monument, demeuré à l’état de projet, qui est déjà en soi une œuvre considérable. Contrairement à sa déplorable habitude, il ne l'a. point détruite.

A la lin de l'année 1885, sur la demande de Charles Garnier, Dalou modela, en vue d’une représentation extraordinaire à l’Opéra, une série de masques deslinés au modelage en carton. Dans cette représentation, qui eut lieu le 26 janvier 1886, I histoire de la musique dans tons les temps avait été reconstituée par le 1res savant, li és malchanceux et trop fantaisiste compositeur Charles de Sivry, (pii avait, pour cette solennité, reconstruit les principaux instruments de la musique ancienne de toutes les époques. Les masques de Dalou au nombre de six coneouraienl à la représentation d’une pièce de Haute.

Ils <loi\enl exister encore dans les magasins d accessoires de l’Opéra.

Au Salon de 1891 ligu rail un grand modèle de fronton, à corniche très sur-

Fronton de la façade de la maison Dufayel

plombante, développée en arc hélicoïdal, aux bas côtés, avançant pour rejoindre et dominer la corniche à profils rentrants, d’une double colonne. Du tympan, très profond, sort un vaste haut-relief.

Le centre de la composition était occupé par une grande figure d'homme, l’étoile au front, assis sur un petit chariot Louis XIV, à la façon de ceux qu’on voit dans les compositions de Lebrun. La draperie qui le couvrait en partie s’échappait en plis volants comme au souffle du vent et formant derrière lui une sorte de volute tenant lieu de repoussoir. La face tournée en arrière, du côté des deux personnages allégoriques du Commerce et de l’ Industrie , accourant à son appel, il leur montrait, de la main droite, la route à suivre, en avant. Le Commerce était représenté par Mercure, portant le casque et le caducée obligatoire ; l'Industrie était personnifiée par une femme, de tôte et de coiffure modernes — toujours le même portrait que Dalou refaisait, qu’il le voulût ou non — vêtue d’une longue chemise dégageant, seuls, l’épaule gauche et le bras droit, elle se précipite en hâte, tenant d’une main un vulgaire marteau et de l’autre une vulgaire tenaille de chez le quincaillier. L’une et l’autre figure émergent des nuages qui servent de sol au haut-relief dans toute son étendue. En avant du char deux chevaux cabrés s’élancent, les reins ornés d’un lambrequin, à leur droite, perdu dans l’arrière-fond, se tient un personnage ailé qui les guide. A droite et à gauche du grand sujet, assis sur la partie avançante de la corniche, on voyait, sous la courbe de l’arc-mourant le torse baissé, les jambes pendant dans le vide, deux superbes statues, l’une la Science avec sa mappemonde au méridien orné des signes du zodiaque, l’autre l 'Art, avec ses attributs ordinaires, la palette et la masse.

Ce modèle eut un très réel succès, et parmi le public et parmi les amateurs éclairés. Mais Dalou, plus sévère qu’eux, l’ayant revu exposé en écrivait :

« (22 août 1894). — Je ne suis pas fier de moi ! Mon client, en me forçant

« à exposer, m'a certainement joué, sans s’en douter, un bien vilain tour. » Le client était la maison de vente à crédit Dufayel, dont ce fronton devait orner la façade principale, boulevard Ornano.

Comme toujours, Dalou entendait que l'exécution se fit sur place et sous sa direction. Mais, pour des raisons d’économie sans doute, T architecte, M. Rives, ne crut pas devoir se conformer à cette façon de procéder et la pierre fut mise au point en carrière et amenée, à* peu près terminée, à Paris. Grande colère de Dalou qui refusa de s’occuper de l’achèvementd’un travail, commencé en dehors de lui et mis en route en dépit de tout sens artistique.

M. Dufayel et M. Rives, son architecte, insistèrent, disant que : « Un père ne peut pas se désintéresser de son enfant », et Dalou consentit à aller jeter un coup d’œil sur ce qui se faisait boulevard Ornano, moyennant une faible rétribution, en compensation de « la longue suite de dérangements » que cette besogne allait lui causer.

Mais, arrivé devant le travail qu’il a promis de suivre, il en reçoit cette impression :

« (3 janvier 1805). — Été ce matin voir le fronton Dufayel. Quel massacre ! « Vu Rives qui prétend ne pas pouvoir supprimer les figures d’angles, Dufayel « ue le lui permettant pas. Elle est bien bonne cette blague-là! »

Il décide de ne plus retourner voir ce travail. Mais :

« (23 janvier 1805). — J’ai eu celte après-midi la visite de Rives et de « Dufayel, lesquels ont insisté fortement pour que je retourne diriger l’exécu- « lion du fronton massacré. Je vais, chose convenue, réfléchir et écrire à Rives « à quelles conditions seules je puis le faire. »

« ,J25 janvier 1805). — Ecrit à Rives les conditions à l’acceptation desquelles « je subordonne ma reprise de la surveillance du fronton Dufayel : 1° Modifica- « lion du personnel ; 2° modification de la baraque ; 3° le travail ne portera pas « ma signature ; 4“ j’aurai les 2 000 francs que Dufayel me propose. Enfin, mise « ;i l'étude immédiate de la suppression des figures d’angles, qui ne pourraient « jamais s’arranger, quelques dimensions qu’on leur donne. »

El voici commcnl et pourquoi le monumental haut-relief du boulevard Ornano, ne donne aucune idée du modèle qui a servi à le faire, pourquoi les deux belles figures d'angles ne s’y trouvent pas; pourquoi enfin il ne porte pas cl n'a pas le droit de porter la signature de Dalou.

l’ar une heureuse chance, le vrai modèle a été conservé intact et figure à l'intérieur de l’établissement.

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