‹ Dalou; sa vie et son œuvreChapitre 35 sur 52 · TRAVAUX DIVERS · texte numérisé non relu

TRAVAUX DIVERS

Dalou ne dessinait presque jamais et ne savait dessiner que « en sculpteur ». Il massait ses esquisses directement sur la terre ou sur la cire et ne faisait que très rarement, des croquis au crayon ou, de préférence, à la plume. L’esquisse du « Mirabeau répondant à Dreux-Brézé », par exemple, a été établie sans un croquis, d’un seul jet, au bout du pouce à même la glaise.

Au moment de les utiliser il regardait ses croquis, puis, à tout hasard, les plaçait dans des cartons qu’il gardait dans son appartement. Là, de loin en loin, le soir, il les passait en revue, pour y chercher .dans le réveil des sensations passées les germes d’idées nouvelles, et aussi pour élaguer ce qui lui semblait, désormais, d’un encombrement inutile.

Et alors l’œuvre de destruction commençait. Mme Dalou y assistait, sans tenter de rien sauver de ces dessins, toujours maladroits d’exécution, mais souvent intéressants par la sincérité des mouvements.

Des études d’après nature plus complètes s’y mêlaient, faites d’après des modèles qu’on ne pouvait faire poser à l’atelier, — - des lions par exemple et qui étaient de vrais dessins; s’ils ne servaient plus, Dalou les mettait en morceaux comme les autres. Or, s’il jugeait ses dessins insuffisants pour être conservés par lui-même, à plus forte raison les trouvait-il impossibles à reproduire devant le public.

Une ou deux fois, il avait cédé aux sollicitations des éditeurs de catalogues ou de journaux illustrés et leur avait donné des croquis. Mais ayant vu le résultat de leur reproduction, il avait préféré s’abstenir désormais. Aussi, son refus ne se fit-il pas attendre lorsqu’on lui demanda de participer à l’illustration de l’édition nationale des œuvres de Victor Hugo, à laquelle tous les grands artistes du temps présent apportaient leur concours, honorablement rémunéré d’ailleurs.

A la fin on trouva un moyen terme ; il ferait un morceau de sculpture qu’un aquafortiste de talent reproduirait. Il accepta cette combinaison et choisit pour sujet le frontispice des Châtiments .

Il composa donc, en guise de page d’illustration, une plaquette rectangulaire, haute de 35 centimètres, large de 25.

Toutes les figures eu sont nues. En haut une figure d’homme s’élève dans

Frontispice des « Châtiments »

un mouvement d’envolée, et, au-dessous de lui, une grappe d’hommes semble jetée d'une cime dans le vide infini.

Ec groupement de leurs contorsions de terreur et de désespoir, l’assemblage des formes de leurs muscles michelangesques, donne, par la masse totale de ses lignes et de ses plans, 1 impression d’un éboulis d’Alpe emporté par un torrent.

Ee plus grand intérêt de ce bas-relief, ou, pour être plus près de la vérité, de <•<■ haut-relief, est dans son exécution, vraiment prodigieuse. Là, le « morceau » e-L et partout, d’une science telle qu’on le peut comparer à n’importe quelle (,,u\rc savante de n’importe quel maître.

Eon Irairemenl à tant d’autres, qui n’y avaient aucun droit, Dalou ne pensa point que celle collaboration lui permît de se présenter de lui-même à Victor Hugo. Son admiration pour le poète allait jusqu’à la peur, jusqu’à cette belle

OUVRAGES APPARTENANT A DES PARTICULIERS

peur, qui fit stupide Gérard de Nerval, paraissant pour la première fois devant Gœtlie.

D'ailleurs, le salon de l'avenue Victor-Hugo l’effrayait aussi un peu. On y rencontrait, dans les dernières années, beaucoup trop de thuriféraires irrespectueux et même parfois mal élevés. Par mansuétude et un peu aussi par amour de la flatterie, Hugo avait laissé envahir sa maison par une cohue de gens qui y venaient pour s’y faire voir, bien plus que pour le voir lui-même. Victor Hugo n’était, d’ailleurs grand, que vu de très loin ou vu de très près, dans l’intimité la plus étroite. Là il était lui-même. Entouré de cette Olympe de demi-dieux qui l’adoraient sincèrement, et de faux dieux qui le blaguaient en sortant, il donnait l’impression d’un Jupiter de théâtre; impression douloureuse pour ceux qui l’aimaient en réalité. Parmi les vrais croyants, les uns tenaient la cohue pour absente, les autres, moins endurants, désertaient le temple, Dalou avait senti qu’il serait de ceux-là et il s’était résigné à n’y pas paraître.

Il vit pour la première fois Victor Hugo quelques instants après sa mort. Dans les rares salons où il fréquentait, chez les Liouville, chez les Charcot, chez quelques autres personnes du même groupe, se retrouvait le cercle des hommes éminents et des femmes supérieurement intelligentes qui étaient les familiers les plus intimes de l'illustre salon rouge. Là Dalou laissa entendre que son ambition serait de faire un buste de Victor Hugo.

Victor Hugo promit de poser, mais, à peu de temps de celte promesse, il tomba gravement malade. Lorsque tout espoir de l’arracher à la mort fut perdu on demanda à Dalou, au nom de la famille de Victor Hugo, de modeler son portrait posthume. Il y consentit volontiers. Il se tint prêt à toute éventualité.

Le vendredi qui précéda la mort il recevait le mot suivant :

« Vendredi , 9 heures. — Je trouve V. H. très mal ce matin et je vous « demande de venir aujourd'hui. Vous aurez l’obligeance de me faire demander, « Mrae Lockroy ne quittant pas le malade. Je vous tends mes deux mains.

« Prévenez votre mouleur.

« Alice Ménard-Dorian. »

Une selle et de la glaise furent apportées dans la chambre mortuaire et Dalou y sculpta un masque du grand poète. Il l’emporta, et l’envoya sans délai au euiseur, puis le lit remettre à Mme Lockroy qui le remercia en ces termes :

« Cher Monsieur Dalou,

« C’est admirable. Merci pour mes enfants. Cela leur a fait mal. C’est d’une « vérité navrante, mais c’est grand et beau et quand leur douleur sera calmée « ils reverront votre œuvre avec un grand bonheur.

« Merci de tout cœur, - A. Lockkoy. »

Ce masque de terre cuite, précieux document d’histoire littéraire, est resté entre les mains des petits-enfants de Victor Hugo et n’a jamais été vu par personne en dehors de l'intimité de la famille.

Il a été également fait par M. Bertault un moulage sur nature, de la figure, mais, si bien que soit un moulage, il n’est jamais qu'une chose morte. En outre, M. Bertault a fait un moulage de la main de Victor Hugo, main de forme absolument particulière et que n’oublieront jamais ceux qui ont eu le bonheur de la serrer. Dalou en possédait une épreuve.

Souhaitons que ces reliques aillent un jour, prendre place dans le musée de la place des Vosges.

C’est d’après le moulage de la tète de Victor Hugo, d’après des photographies que, en 1901, Dalou a exécuté le buste du poète qui figure au foyer de la Comédie- Française. Il ne paraît guère bon dans le voisinage des Caffieri. Les maigreurs et les contractions du moulage, d'après le mort, avaient largement trompé l’artiste (pu, n’ayant jamais vu Victor Hugo vivant, ne pouvait pas même réparer par le souvenir, les imperfections des documents.

Enfin, dans la chapelle ardente de l’Arc de Triomphe, et ensuite sur le corbillard des pauvres, qui conduisit Victor Hugo au Panthéon, figurait un médaillon monumental de la République, moulé en carton-pâte, œuvre décorative exécutée en hâte. Dalou l a gardée plusieurs années comme souvenir, puis l’a détruite. Elle était sans intérêt artistique.

A la vue du catafalque gigantesque, édifié sous l’Arc de Triomphe de l’ Etoile , cl au pied duquel reposait le cercueil de Victor Hugo, Dalou eut cette idée que rien de plus grandiose ne pouvait servir de thème au monument que la postérité dcM ait élever en souvenir de Victor Hugo. 11 semble que, à la lumière rouge et flottante des torches, aux feux verts dos lampadaires funéraires, il ait vu, comme une fantasmagorie de figures, s’animer sur le fond noir des draperies flottantes qui fermaicnl cette colossale porte de gloire et faire cortège an cercueil de celui qui les avait mises hors de son cerveau géant pour en emplir à tout jamais l’âme

OUVRAGES APPARTENANT A DES PARTICULIERS

du genre humain. Et alors, en quelques jours, il improvisa un portique, dont le fond était habité par un bas-relief fantastique où, d’un amoncellement de nuées,

PriO.IET DE MONUMENT A VlCTOK IlUGO

sortaient, les uns après les autres, en leurs gestes synthétiques et divins, les êtres créés par le poète, cependant qu’à leur base, le soleil s’enfoncait dans la mer, dont les flots rebondissaient jusque sur le flanc du portail. De chaque coté du portail, était un avant-corps, soutenu par deux colonnes tout unies et surmonté

Page 1