I ROISIEME ESQUISSE DU MONUMENT AUX ORATEURS
de la Restauration
drame.
« (8 janvier 1898)
recrudescence de petites douleurs au côté gauche du
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« ventre, faiblesse accentuée des jambes, je me sens parfois nauséeux, assez fré- « quemment même. Quand cela va-t-il finir? N importe, j’irai aussi longtemps « que je pourrai, je désire cependant ne pas trop souffrir. La mine semble me « trahir, j’ai la mort dans le flanc gauche, et il me paraît que chacun s’en « aperçoit ».
« (9 janvier 1898). — ~ N’ai pu descendre à l’atelier, j'ai dû garder le lit. Après « une nuit de souffrances atroces j’ai continué à souffrir la plus grande partie du « jour. Ma pauvre Irma a été, comme toujours admirable. A quatre heures du « matin, je l’avais été chercher, n’y tenant plus ».
« (10 janvier) . — N’ai pu aller à l’atelier encore aujourd’hui. Souffrances aiguës « mais place très endolorie. Dr Richer venu faire une visite, par hasard, m’a « examiné. Heureuse coïncidence. Il essaie de me rassurer et dit ne rien voir de « grave ».
« (11 janvier). — Nous avions fait demander le docteur recommandé par « Hutinel; il est venu et, après un examen des plus attentifs, il déclare égale- « ment ne rien trouver de sérieux. Nous verrons bien.
« Je suis descendu à l’atelier dans l’après-midi pour environ deux heures. Le « point endolori va, peu à peu, s’effaçant ».
Les jours suivants, une accalmie se produit, qui lui permet de descendre quelques heures à l’atelier. Le* buste d’IIovelacque est l’objet des félicitations de sa famille — et d'ailleurs quoique fait sur documents il est d’une ressemblance frappante — mais lui, non encore satisfait, le reprend pour le compléter encore. L’esquisse du Monument aux orateurs de la Restauration a été approuvée' par la commission des Beaux-Arts, mais lui : « dans l’espoir d’améliorer par certaines modifications que j’entrevois » ce qui a été trouvé excellent par d’autres il en refait une esquisse nouvelle — la troisième — au sixième de la grandeur d’exécution, et, figure par figure, reprend une nombreuse série de modèles.
« J’ai pataugé », écrit-il à propos de l’une de ces séances.
Des reprises de maladies l’interrompent, puis il se produit un petit mieux ; « 26 février ». Depuis deux ou trois jours je vais passablement. C’est un temps d’arrêt ».
Et cependant ce Monument aux orateurs de la Restauration ne « l’amuse aucunement » ni les hommes, ni l’époque ne l'intéressent; la formule obligée de ce monument, destiné à un emplacement spécial, la composition dominée par la nécessité d’un accord avec le monument qui lui fera pendant, lui causent des regrets de tous Jes instants ; néanmoins il ne marchande, ni son temps, ni ses dépenses, il ne permet pas à son intérêt, si urgent qu’il soit, de céder le pas à
sa probité d’artiste, il donne à cette œuvre toute la part qu’il donnerait à un ouvrage issu de ses rêves. Vers la fin de mars sa troisième esquisse du Panthéon est moulée, et la commission des Beaux-Arts l’approuve à nouveau. C'est une œuvre des plus importantes. Dalou est mort avant d’en avoir terminé le modèle destiné à l’exécution en marbre. En voici la description sommaire.
Dans un entre-colonne, un obélisque, en haut-relief monte jusqu’au niveau des chapiteaux et porte en intaille le nom des Carrel, des Foy, des Manuel, des Casimir Périer, etc., et devant cet obélisque est un piédestal avançant. Quatre statues se dressent sur ce piédestal : en avant Casimir Périer et Manuel, en arrière Carrel et le général Foy, formant un groupe d’hommes debout. Casimir Périer est en costume de député, les autres sont en redingote. A gauche de Casimir Périer et les pieds posant sur le sol, un sténographe écrit, son papier posé sur la hase du piédestal. Au-dessus de ce groupe et couvrant toute la partie inférieure de l'obélisque une statue ailée en ronde-bosse, la Liberté , s’envole, le corps projeté en avant, dans un mouvement, dont la victoire de Rude, à l’Arc de Triomphe de l’Etoile peut donner une idée-assez juste. Son bras gauche est entièrement tendu et porte en avant un flambeau allumé. Elle est complètement drapée et ses ailes, de leur vol très large, rompent la nudité du pan de mur à l’en tre-colonnement.
Dalou se reposait de l’effort de cette esquisse, en s’occupant de trouver la forme définitive de son Monument aux Ouvriers et en s'exerçant à l’exécution de son grand Paysan , une statue haute de plus de 2 mètres. En même temps, il faisait une série d’esquisses dont plusieurs sont poussées fort loin, parmi lesquelles M. Paul Gervais, (le fromagier), retint un groupe représentant l’enlèvement d’une femme par un centaure, que Dalou s’engagea à exécuter dans le délai d’une année, en marbre d’une hauteur de 80 centimètres. Et, toujours mu parce scrupule de faire payer ses travaux au delà de ce que sa sévérité pour eux les estime, il demande pour prix de ce groupe qu’il va faire uniquement « pour gagner de l’argent » huit mille francs, somme qui, défalcation faite de ses frais d’études, du prix du marbre et celui de la pratique, lui laissera une rémunération d’autant plus insuffisante qu’il est incapable d’un travail assidu et suivi. Nous possédons, relaté par lui, le résumé de l’état dans lequel il se trouve alors.
«. (3 avril 1898). — Séance payée, mais non faite. J’étais mal en train, « ayant des malaises de ventre, sans compter la tache que j’ai sur l’œil droit « (mon meilleur) depuis trois jours et qui, bien qu’allant en décroissant din- - te n si té , n’en trouble pas moins la vue. C’est ainsi que, chaque fois que je « commence à m’accoutumer soit à une gêne, soit à un malaise, il en surgit
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« un nouveau, à une autre place et revêtant une forme nouvelle, afin de me « rendre la vie de plus en plus désagréable. Si encore cela ne m’empêchait pas « de travailler, ma patience en viendrait peut-être à bout. C’est l’intestin presque « continuellement, les pieds toujours, les oreilles qui, tantôtbourdonnentet tantôt, « pendant plusieurs jours, me paraissent pleines d’eau, ce qui m’assourdit un peu « plus que je ne le suis, et, enfin, les yeux toujours troublés en plus ou en moins. « Au-dessus de tout cela le caractère chagrin de ma femme qui, torturant les « paroles, leur attribue un sens qu’elles n’ont pas, s’en attriste, pleure à s’en « rendre malade, et qui, finalement depuis quinze jours, me prive de sa pré- « sence à table, le matin et le soir, les seuls instants que je. la pourrais voir et « un peu causer avec elle ! C’est fort triste. La vie est une calamité. »
Comme nul n’est parfait, les terribles bouderies étaient le péché mignon de Mme Dalou, mais au cas présent, ce que le pauvre Dalou ne soupçonnait pas lorsqu’il se plaignait du caractère chagrin de sa femme, c’est que la bouderie n’avait qu’une trop grave raison d’être. La malheureuse était déjà en proie à la maladie effroyable dont lui, à tort,Jl se croyait atteint. Elle l’ignorait peut-être encore, mais elle souffrait et s’usait en efforts pour cacher ses souffrances.
Mais il n’était point d’épreuves qui pussent arrêter Dalou dans ses travaux ; il en accepta même de nouveaux. M. Rives, architecte, lui propose une tâche tout au moins bizarre. Il hésite d’abord, puis il accepte de faire : « Un monument « à une victime de l’automobilisme : la somme est maigre et le sujet peu ten- « tant. »
Il ne croit nullement déroger en acceptant ce travail, il ne se plaint 'pas d’en prendre le souci ; il s’en égaie, tout au contraire, comme d’une bonne farce dont il va tacher de faire quelque chose d’intéressant :
« (14 mai 1898). —11 s’agit de faire là, un monument-réclame à l’automo- « bilisme. Progrès sur l’affiche illustrée. Celle-là sera en marbre ; la pluie ne la « délavera pas. Enfoncé les affiches électorales ! »
Et le voici qui se met en quête d’établir une esquisse intéressante, malgré l’étrangeté du sujet. 11 accumule les essais sur les essais. Sur un petit carnet de croquis, on trouve jusqu’à treize versions diverses de la même idée, en partant de l’allégorie pour arriver graduellement à un haut-relief réaliste, d’une simplicité et d’une sincérité qui en font une œuvre tout à fait originale, intéressante par la couleur et par le mouvement :
Par l’embrasure d’une porte de ville, en forme d’arc de triomphe, on voit accourir, se présentant de face, en raccourci, les lanternes dardées, une voiture automobile dans P attitude de lutte contre la force de l’air déplacé; un
homme coiffé d’un chapeau rond, vêtu d’un ulster, la conduit, très attentif, le corps en avant. Au fond, la foule accourt, gesticulant et poussant des hourrahs ! Dans le lointain, c'est-à-dire vu dans la courbe de l’arc et la comblant, on aperçoit le feuillage des arbres de la route.
La maquette étant acceptée, Dalou établit une esquisse de plus de 1 mètre de hauteur, non compris le portique et le terrain.
Mais son œuvre sans cesse reprise et choyée est son Paysan , malheureusement son modèle devant s’absenter, il se trouve obligé à une hâte pénible, et il s’en désole ainsi :
« C’est bien ennuyeux de travailler de la sorte sur un objet rêvé ; on ne voit « plus rien et cela devient une corvée. »
Au bout de trente-sept séances de modèle, il s’arrête, épuisé, résolu à partir, dès le surlendemain, pour Neauphle, mais il a excédé ses forces.
« (15 juin 1898). — Je devais partir aujourd’hui à la campagne, mais une « nouvelle crise me retient à Paris. Encore des troubles de la circulation, « troubles vaso-moteurs, paraît-il; j’ai failli être paralysé de tout le côté droit. « Cette nuit, réveil horrible. Je tombe de mon lit, etc..., paralysé que j’étais du « bras et de la jambe droite; ce n’est qu’au matin que tout cela s’est un peu « rétabli. Néanmoins, mon bras droit reste incertain dans ses mouvements « et ma main tremblante. »
Deux ou trois jours plus tard, il peut enfin partir pour Neauphle, où il reste comme les années précédentes jusqu’à mi-octobre et, sensiblement réconforté, sans délai, il s’attaque à l’exécution du modèle des lions du pont Alexandre 111. A ce moment un essai lui a réussi : « Sixième dose de café ce matin, résultat « toujours admirable ; cela semble stimuler et régulariser les fonctions vitales « en moi. J’aimerais mieux vivre ainsi trois mois, que dix années dans la tor- « peur où j’étais plongé depuis si longtemps et qui s’accompagnait d’un ennui « profond ainsi que d’un dégoût de tout. »
Les Lions et la surveillance de l’exécution de Y Alphand occupent les derniers mois de 1898; et, aussi, l’exécution des nombreuses figurines préparées en vue du Monument aux Ouvriers , et le plus particulièrement les figurines d’ouvriers des champs, parmi lesquelles deux ligures de Semeur , l’une lançant le grain dans le sillon, l’autre puisant dans sa musette et réfléchissant avant de le lancer. Maintenant c’est à l’une ou l’autre d’entre elles qu’il destine le socle fait à l’origine, en vue du grand Paysan , leur symbole de fécondation s’accorde avec le mouvement d’activité de la composition du socle plus intimement que le geste placide de la grande statue qui seulement aborde le travail.
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A partir de 1898, les agendas cessent de donner la balance des dépenses et recettes totales de l’année.
Les mois qui suivent le repos à la campagne, ceux de la fin de 1898 et du début de 1899, ne sont pas trop pénibles. Aussi quelle poussée de travail! les
Maquette du monument a l’automobilisme
Lions , le Monument de F loquet , le groupe du Centaure enlevant une femme , l’achèvement des retouches chez Thiébault, pour le monument de la place de la Nation, la reprise avec modèles de l’exécution en pierre du monument Alphand, se succèdent.
Pour la première fois de sa vie en 1899 (exception faite pour la Brodeuse — et c’était alors dans des conditions très spéciales) , pour la première fois de sa vie, donc, Dalou finit par céder aux sollicitations auxquelles il résistait depuis des années et consentit à laisser faire des reproductions en bronze de deux ou trois de ses œuvres. Jusque-là, il avait été intraitable sur ce point, refusant tous
les bénéfices qu’il pouvait tirer de l’édition de ses œuvres : « Un ouvrage est fait « pour une matière et pour une dimension et l’en changer est le dénaturer », telle était sa doctrine, mais, le plus souvent, lorsque ceux qui connaissaient ses idées là-dessus essayaient timidement d’en raisonner avec lui, il évitait toute insistance, en répondant que, selon lui, les reproductions de ses ouvrages ne rapportaient aucun profit appréciable. Cetle autorisation de reproduire fut un gros événement pour sa conscience d’artiste et aussi, je le suppose, un grand sacrifice fait à l’avenir des siens. Elle a eu pour conséquence de permettre aux exécuteurs testamentaires de Dalou d’autoriser, à leur tour, d’autres reproduclions qui feront rejaillir sur son nom une gloire à laquelle lui, vivant, s’était toujours refusé et qui constitueront des revenus importants dont bénéficiera désormais l’Orphelinat des Arts.
Jusqu’en mai ses forces le soutiennent, mais, le 20 mai, en revenant de travailler à la baraque de l’avenue du Bois-de-Boulogne, il reçoit un premier et terrible avertissement, ce qui ne l'empêche ni d’y retourner les jours suivants, ni de prendre sa 48e séance de modèle sur 1 & Paysan. Mais bientôt, il est obligé, faute de force pour travailler, de ne pas faire les séances payées.
Qu’importe, il ne quitta Paris que le 10 juin; lorsqu’il eut tout mis en règle pour l’achèvement du monument d’Alphand ; il resta à Neauphle jusqu’au 29 octobre, travaillant toujours à ses croquis de paysans, d’animaux domestiques, d’outils champêtres.
Mais cette villégiature ne ressembla aucunement à celle des années précédentes. Les belles promenades, telles que jadis, n’étaient plus possibles. Mme Dalou, ne pouvait plus supporter ni les marches prolongées ni les moindres efforts. Son mari s’en était préoccupé depuis plusieurs mois déjà.
« (21 mars 1899). — Depuis plusieurs jours, la santé de ma femme me donne « de vives inquiétudes, d'autant plus vives qu’elle se renferme dans un mutisme « absolu sur ce sujet, mais je la vois qui se traîne et a- bien mauvaise mine. « Quand je l’interroge, elle se tait, quand je la prie de consulter, elle me « répond que ce serait inutile. Que veut-elle entendre par là? »
Cet été-là, ce ne fut plus qu’à grand’peine, et par intervalles, qu’elle put •s'en aller à travers champs. Et, toujours avec la même tenace volonté, elle refusait de se laisser soigner. Il y a pire : ayant fait, pour son plaisir, quelques éludes de médecine, elle prétendait se traiter à sa façon; mais elle s’en cachait, elle attendait, pour se donner quelques soins, les jours où son mari allait à Paris surveiller ses travaux. De loin en loin, elle vintàParis aussi, et comme son plus vieil ami el la femme de celui-ci, l’une des femmes qui l’ont le plus tendrement
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aimée, et pour qui sa perte est, et restera une douleur inconsolable, lui faisaient là-dessus de la morale, et la suppliaient de consulter un maître, elle nous répondit en riant : « .l’ai trouvé là-bas un tout jeune médecin charmant, nous « nous accordons très bien. Il m’ordonne tout ce que je veux. »
Le retour à Paris ne s’effectua cette fois qu’à la lin d’octobre seulement.
Le semeek et sox soci.e
Dalou reprit alors avec acharnement les travaux en cours et en particulier l’exécution du modèle du Monument aux Orateurs.
Il consacra le plus de temps qu’il peut à son Paysan qu’il conduit jusqu’à sa 51e séance de modèle. Ses travaux ne sont interrompus que par la Journée du Triomphe et par la matinée d'inauguration (V Alpha nd. 11 poursuit avec plus de ténacité que jamais les études du Monument aux Ouvriers et déjà il exécute des figures à grandeurs du modèle, dont la base architecturale est prête.
Enfin, c’est avec une joie profonde, une joie d’enfant, qu’il reçut la commande du monument à la mémoire de Scheurer-Kestncr. Là, le Comité le laissait absolument libre de faire ce qu’il croirait le mieux. Il le notait ainsi :
lü
« 11, y a pour l’ériger une soixantaine de mille francs. 11 peut être ronde- « bosse ou adossé à un mur. »
Et le voici trouvant presque sans effort la composition de ce monument.
L’exécution en pierre, des groupes de lions du pont Alexandre lui impose de dures fatigues, et des dérangements considérables. Au retour à son atelier, et bien que, ayant pleine conliance dans son praticien, il exécute de ses mains le travail d'achèvement d’un marbre haut d’une soixantaine de centimètres destiné à un amateur anglais et dont le modèle est de création toute récente. Cette statuette représente une femme nue, surprise, qui se pelotonne de son mieux, les jambes rassemblées, la droite posée sur la gauche, le torse penché en avant, les deux bras l’un sur l’autre, les mains étendues et s’efforçant de cacher la poitrine.
De plus, il termine, et avec quelle peine, le buste de M. Huet, et, comme s’il n’avait pas déjà du travail plus que ses forces n’en peuvent supporter, il accepte de faire pour l’escalier du château de Vallières, appartenant au duc de Grammont, un chasseur retenant un chien qui s’élance. Ceci est un groupe de plus de o mètres de hauteur.
Il multiplie, sur ce travail, les études et les esquisses: non content de faire le nu du chasseur, il modèle, de mémoire , l’écorché complet de ce chasseur.
Le moulage de ce petit écorché, haut d’une trentaine de centimètres, et qui devait servir à surveiller les anatomies du grand modèle, a survécu. Quoiqu’il soit incomplet par la jambe droite, il n’est pas téméraire de dire qu'il serait d'un usage précieux dans les cours d’anatomie artistique.
El pourtant ce Chasseur pour lequel il poussait la conscience et la science jusqu'à leur extrême limite, n’était rien moins qu’une œuvre rêvée. C’était l’exemple frappant de ce que Dalou appelait des pensums. C’était un énorme bonhomme tout nu, sauf des draperies inévitablement quelconques, accompagné d'un chien, dressé dans une attitude renouvelée du cerf de l’antique Diane chasseresse. Ce gros travail n’amusait point l’artiste, mais malgré cela, ou plutôt à cause de cela, il lui coûtait un temps et des fatigues énormes.
La santé de sa femme l’ inquiétait de plus en plus. Souvent elle ne pouvait même plus vaquer aux soins de son petit chez soi. Elle cachait de ses souffrances tout ce qu’elle en pouvait cacher, mais elles étaient parfois telles que sa Nolonté de fer tombait vaincue par I excès de douleurs.
Elle refusait, toujours avec le même acharnement, de recourir à l’avis d’un médecin. Ce fut seulement en juin qu’on parvint à obtenir qu’elle consentît a se prêtera une consultation. Ces médecins lui déclarèrent ne rien trouver de très
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sérieux ni d’irrémédiable. Mais, le lendemain, l’un d’eux vint à l’atelier et ne se crut pas en droit de laisser ignorer à Dalou la lamentable réalité. Ce jour-là son carnet porte ces seuls mots :
« (11 juin). — Horrible certitude ! ! »
La femme surprise
Le 23, dans une lettre à son ami Charles Auzoux, il écrit : « Quelle douleur! « cher ami! J’ai, en votre absence, acquis une certitude qui m’a bouleversé : « ma femme, depuis longtemps malade, serait atteinte du même mal qui a « emporté le malheureux L... avec, en plus, qu’elle se tord el crie dans des « souffrances atroces. Quelle cruauté de la nature ! »
Plus elle était horrible, cette certitude, et moins il la fallait laisser soupçon-
ner, mais Mme Dalou était d’aulant moins facile à tromper, qu'elle, était, depuis trop longtemps, certaine de sa fin prochaine; elle savait que la vie de son mari ne tenait qu’à un fil et envisageait l’heure où leur fille serait seule au monde. Avec celle mâle et calme résolution qui était le fond de sa nature, elle s’entretint avec son mari, des mesures à prendre; lui, de même, bravement en parla comme on parle d'un devoir suprême et dont nulle faiblesse sentimentale ne doil entraver ni l’élude, ni l’accomplissement. Le 24 septembre Dalou note : « J'ai déposé ce « malin le testament de ma femme, de ma fille, ainsi que le mien chez M De- « manche, notaire à Paris, rue de l’Odéon. »
Dès le début de septembre, le journal de Dalou ne contient plus que rarement des indications de travaux, et encore ne sont-elles que des notes de comptabilité, l’énoncé du temps passé et des dépenses faites sur le Scheurer-Kestner et sur le Paysan , qu’il vient d’achever et que l’on moule. 11 stipule son remords des dépenses faites sur cette œuvre et note :
« (2 octobre) . — Le Paysan et son socle m’ont déjà coûté au moins 1 820 francs « d’argent déboursé"; somme jetée là, puisque en pure perte. »
Il néglige de se souvenir de la valeur des heures de travail données à cette simple statue depuis plus de quatre ans.
La rage de travail qui emportait Dalou durant cet automne 1900, n’était qu'un dérivatif à l’atroce torture morale qui le tenaillait.
A partir du 24 septembre les pages de son carnet restent blanches, sauf que, au bas de chaque page, on lit uniquement les indications que voici : D’abord ces mots : « une visite, une piqûre » ; puis bientôt : « deux visites, une piqûre », puis : « deux visites, deux piqûres », et cela continue; puis : « trois visites, deux piqûres » et ainsi de suite; bientôt le libellé s’abrège : « 2 visites, 2 P. », puis « 2 V - 2 P. », et alors, tous les jours, sans exception, ces signes se répètent. Bientôt l’écriture claire de Dalou devient vague, presque informe. Enfin en novembre, el bien que se multiplient plus que jamais les visites et les piqûres de morphine, les feuillets de son agenda sont vides de toute mention quelconque.
Pendant plus de deux mois il assiste impuissant à l’épouvantable torture que l’art des médecins ne peut atténuer, et que bientôt, la morphine ne couvrira plus de son engourdissement ; la nuit il se glisse pour aller voir, sans être vu, ni entendu, si la malheureuse a besoin d’aide, car elle ne veut supporter ni qu’on \eille, ni qu’on se fatigue pour elle. A certains moments, le courage de son mari fléchit et, alors, c’est (‘Ile, qui, refrénant la violence de ses douleurs, se ressaisit cl le console. Aux instants oit elle éprouve quelque répit, elle s’occupe des mesures à prendre pour l’avenir. Le mercredi 14 novembre elle dit à Dalou :
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« J’ai bien réfléchi, et décidément il vaudra mieux envoyer des lettres de « faire part, seulement voici comment je les voudrais. Assieds-toi et écris : »
Et de sa voix la plus naturelle elle dicta, et lui, sur un carnet à croquis, il inscrivit, d’une écriture navrante à regarder : « Vous êtes prié d’assister au conte voi et enterrement de Madame Dalou, née Vuillier, décédée, en son domicile,
« à l’âge de . de la part de M. Dalou, son mari et de Madl [sic) Dalou, sa
fille. »
Le jeudi, 15, elle trouva, pendant plus de deux heures, l’énergie de lire et d’examiner le brouillon d’une lettre à l’Orphelinat des Arts, qu’elle m’avait, quelques jours auparavant, prié de rédiger, sur ses indications très précises et où elle réglait le sort de sa fille, au jour où Dalou, ayant à son tour disparu, elle se trouverait seule, et en face de difficultés trop pesantes pour son inexpérience.
Le vendredi et le samedi, elle ne cessa de souffrir que lorsque la morphine, toujours de moins en moins efficace, finissait par l’abattre.
Le dimanche 18 novembre, vers onze heures, elle eut une crise. Ne parvenant pas à se déplacer, elle dit à Auguste Becker :
« Aidez-moi à me soulever, mon mari est trop fatigué, il n’a plus la force. »
La pauvre martyre! elle s’illusionnait. De cette créature, dont la grâce énergique avait inspiré tant de chefs-d’œuvre, il ne restait plus qu’un pauvre être si frêle, si maigre, si léger, qu’un enfant l’eût emporté dans ses bras.
Becker la souleva. Ses grands beaux yeux, limpides et loyaux, restés toujours les mêmes, eurent un dernier regard de bonté; un dernier souffle effleura ses lèvres pâlies. Et elle cessa à tout jamais de souffrir.
Ses obsèques furent, telles qu’elle les avait réglées en tous leurs détails, très simples. Le cortège, peu nombreux, fut composé seulement d’intimes. Les couronnes et les bouquets posés sur le char funèbre furent des plus modestes. Le corps fut déposé tout au fond d’un caveau provisoire à huit ou dix places. Quelqu’un eut cette idée poétique, de prendre parmi les bouquets deux gerbes de chrysanthèmes blancs et d’en distribuer, une à une, les fleurs à chacun de ceux qui défilaient devant la tombe ouverte. Et ce fut alors une pluie continue de fleurs et de feuillages qui, avec un bruit rythmé, très discret et très doux, tomba sur le cercueil et bientôt le couvrit d’une couche de verdure et de blancheur vivantes.
Mais Dalou ne voulait pas la laisser là, au fond de ce puits sinistre; il voulait, avant de quitter le cimetière, avoir choisi une place où l’inhumer au plus vite. Sa fille était partie, en hâte, pour remplir son devoir de maîtresse de maison et tout faire préparer pour le recevoir lorsqu’il rentrerait fatigué et transi. 11 resta
seul avec la famille Calmetteg, mon lils aîné et moi-même. Et, avec un sang-froid tragique, il parcourut, accompagné par nous, tous les espaces disponibles du nouveau cimetière Montparnasse, devisant sur Remplacement qui serait le plus convenable. 11 m'expliqua que s’il n’avait pas acquis plus tôt un terrain, c’était : « parce qu’elle aurait dit que c’était une dépense inutile ». Il s’occupa de la forme qu’il donnerait au monument et ne rentra chez lui que lorsqu’il se fut entendu avec son marbrier.
Luis il obtint du Préfet de la Seine, et avec une exceptionnelle rapidité, une parcelle de terrain situé à l’angle de deux routes du vieux cimetière; il n’eut plus dès lors de cesse que lorsque le caveau, où deux places étaient réservées à luimème et à sa fille, fut au plus tôt terminé et que la morte y reposât à sa place définitive. Il dessina le monument qui marquerait cette place ; il consiste en une épaisse dalle de granit de Bretagne, sans ornement, ni moulures d’aucune sorte, posée tout à fait à plat, hormis l’intime inclinaison nécessitée par l'écoulement des pluies. Il y fit graver en intaille, rehaussée de rouge, ces seuls mots : Mi cidame Dalou 1 848- 1 900 .
A cette mention brève, la postérité pourrait ajouter cette épitaphe :
« Ci-gît l'àme d'un homme de génie.
Les ouvriers i>e la mer
.Maquette de l'un des bas-reliefs du Monument aux ouvriers.