‹ Dalou; sa vie et son œuvreChapitre 39 sur 52 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LE MONUMENT AUX OUVRIERS

C'était bien Pâme de Dalou qui demeurait désormais emprisonnée sous l’épaisse dalle de granit.

Du jour où il cessa de voir et d’entendre celle dont le silence ou l’absence était pour lui la plus cruelle des épreuves, il cessa de rêver des œuvres nouvelles, il cessa de s’intéressera celles qui, jusque-là, l’avaient le plus vivement ému et passionné. Le grand Paysan , dont il s’était fait un « régal », (c’était son mot), où il avait accumulé, durant quatre ans, tout son savoir et tout son amour de la vérité, fut, par lui, relégué dans un coin; il ne l’envoya ni au Salon de 1901, ni à celui de 1902. Le jour de ses obsèques, le président de la Société nationale des Beaux-Arts ayant demandé à ses exécuteurs testamentaires de faire déposer au Salon, qui ouvrait le lendemain, quelques œuvres qui marqueraient la place de Dalou, ceux-ci ne trouvèrent en fait de travaux prêts à être envoyés que la Boulonaise de 1894 et une étude de tête d’homme ; aucun d’eux n’avait connaissance du grand Paysan.

Plutôt qu’à tout autre, Dalou aurait pu faire part de l’existence de cette œuvre à l’un d’eux, le D1 Paul Richer ; il le voyait couramment et cet ouvrage devait l’intéresser d’autant plus particulièrement que, lui-même, a fail, dans une formule d’art analogue, de fort belles statues de campagnards, que le bronze a popularisées. Ce fut pourtant par une circonstance toute fortuite que le Dr Richer découvrit le Paysan , à l’atelier, derrière un grand rideau. Il s’empressa de le

faire porter au Grancl-Palais. Ce n’est pourtant pas une de ces petites statues qui peuvent passer inaperçues , puisqu’elle mesure 2 mètres environ de hauteur.

C’est simplement un paysan quelconque, pris dans les champs, tête nue, le col de la chemise ouvert, laissant voir un peu la poitrine, creusée par le travail, inclinée bas, les jambes prises dans un pantalon de grosse toile, les pieds chaussés de sabots ; sa manche gauche est déjà relevée jusqu’à la saignée et il fait le geste de retrousser l’autre manche. Sa tête glabre, fendillée de rides, comme une terre desséchée par la bise et par le soleil, regarde, du regard neutre el tenace de l’homme des champs, avec une expression de recherche et d’hésitation ; les mèches de sa chevelure, peu fournie, conservent encore la trace de la main qui y a passé avec ce sentiment de : que faut-il faire ? qu'on lit sur son visage. Les mains sont alourdies et déformées par le maniement de l’outil champêtre, dur à arracher de la terre résistante, les veines s’y inscrivent saillantes et tendues, les ongles sont épais et collent à la peau. Sur le bout de bras nu, sous les plis des vêtements, les muscles aux attaches doublées saillent sans souplesse, rudes, maigres, épais en chair ferme. A ses pieds une houe couchée sur le sol attend qu’il la reprenne.

Contrairement aux craintes que Dalou avait annoncées, les dépenses qu’il a faites pour cette statue n’ont pas été perdues. Des réductions en bronze en ont été faites el la manufacture de Sèvres l’a destinée à son musée sous la forme d’un grès moulé, à grandeur de l’original et qui, par une heureuse coïncidence, aura pour pendant un paysan très remarquable du à lébauchoir du D1 Richer.

Il est curieux de comparer ce Paysan à celui du monument Boussingault. Celui de Boussingault est fait d’après un modèle et se ressent de la nature du modèle; son caractère agreste n’est que voulu; celui-ci est non seulement voulu mais vu el vécu. Là est la différence et celte différence est tout.

Que Dalou, une fois son Paysan terminé, ne l’ait plus considéré que comme une étude préparatoire, une sorte d’exercice d’entraînement en vue de l’exécution de sou Monument aux Ouvriers , là n’eut été qu’un demi-malheur; mais que Dalou ail abandonné désormais tout travail nouveau en vue de ce monument, c'est ce dont il est impossible de se consoler.

Du jour où Mmc Dalou fut morte, il ne travailla plus que très rarement à ce monument, bien qu’il fût entré dans la période définitive d’exécution depuis le déduit de 1897 date à laquelle il écrit :

« (28 avril LS!)7). — Je prends la résolution d entreprendre, sans plus « attendre, le monument que je rêve depuis 1889 à la glorification des travail-

LE MONUMENT AUX OUVRIERS

« leurs. Ce sujet est dans l’air; il est d’époque et sera quelque jour traité par a un autre, H faut prendre date. L’avenir est là, c’est le culte appelé à remet placer les mythologies passées. »

C’était en effet en 1889, au sortir de la cérémonie d’inauguration de son groupe de la place de la Nation, que l’idée de ce monument avait pris naissance dans le cerveau de Dalou.

Dans son Triomphe de la République il avait voulu magnifier le Travail, la Justice, la Liberté et l’Abondance, et voilà que pour célébrer l’achèvement de son œuvre, on n’avait rien trouvé de mieux que de faire défiler autour d’elle l’armée de Paris et d’en écarter ceux-là même à qui sa pensée l’avait dédié, en y symbolisant l’œuvre des hommes dont le travail crée toutes choses, enrichit le monde et le conduit, par plus de bien-être, vers plus de justice. Ouvrier par ses origines, ouvrier par son amour du travail et de quiconque travaille, ouvrier par la nature même de sa profession — qui est une profession d’ouvrier, — il eut la sensation pénible d’être lui-même exclu de la fête, par l’exclusion de la grande famille ouvrière dont il se considérait comme l’un des fils les mieux partagés par le sort, et rien de plus. Son Triomphe de la République , il avait voulu qu’il fût érigé, non sur une des places du centre de Paris où les visiteurs du monde entier le verraient, mais au sommet du faubourg Saint-Antoine où i! serait salué, dès l’aurore, par la foule des ouvriers qui se rendent à l’usine ou à l’atelier, comme il s’y rendait lui-même, ou chez son empailleur, ou chez ses orfèvres, ou chez ses décorateurs, et comme il était prêt à s’y rendre encore si le travail lui en présentait l’occasion. Pendant dix ans il avait travaillé avec la pensée de le faire le plus beau qu’il pourrait afin de leur donner fout ce qu'il était capable de leur donner de la part de joies ct’Art qu’il tenait comme l’un des premiers de leurs droits. Et voilà que, au jour de leur remettre officiellement cette œuvre qu’il avait créée pour eux, née de la fraternelle affection, de l’admiration qu’il professait pour eux, on les en écartait et on leur substituait d’autres hommes qui n’avaient que faire à leur place.

Dans la forme donnée à la fête du 22 septembre 1889, Dalou vif une sorte d’usurpation, et, de ce jour, il résolut de rassembler tout ce qu’il aurait de talent et de savoir pour enfanter un monument qui glorifierait les soldats de l’œuvre d’amour, de paix et de travail, et, qu’il rêvait plus superbe qu’aucun de ceux qu’on éleva jamais aux ouvriers de l’œuvre destructrice de la guerre. Mais, cette fois, il le ferait en une forïne telle, que toute équivoque serait rendue impossible. Plus de symboles, plus d’allégories, les hommes eux-mêmes figurés tels qu'ils sont dans la réalité en seraient le seul ornement.

El sans larder il s’était mis à chercher des esquisses, mais, ne voulant faire part à quiconque de son idée il dut établir seul la forme architecturale que sa sculpture ornerait. Dès les premières tentatives, il conçut d’un jet, la composition de tout ce qui était œuvre de sculpture, et si bien, que par la suite, sa donnée générale n’eut plus jamais besoin que de modifications secondaires uniquement commandées par les combinaisons d’ordre général. Dans le premier projet l’architecture était des plus déplaisante, voire même quelque peu ridicule. Elle rappelait singulièrement celle d'une statue équestre de je ne sais plus quel général anglais qu’on voit à Londres, à l’entrée de Hyde-Park.

C’était une sorte de pyramide tronquée rectangulaire, ayant les côtés deux fois et demi plus longs que la face et d’une hauteur égale à quatre fois et demi celle même face.

Au sommet était juché un cavalier aux allures de paysan montant un cheval de labour. A la base, seize statues d'ouvriers de tous genre formaient une frise très haute et très saillante. Au-dessous, et séparé d’eux par une moulure, un bas-relief cerclait les quatre côtés d’une broderie ininterrompue représentant des scènes de la vie de travail des ouvriers de l’usine, de la terre, de la mer, du sous-sol. Enfin le tout s’appuyait sur une sorte d’estrade de trois marches.

Cela avait sensiblement (cavalier mis à part) la forme d'un grand catafalque sur la base duquel on aurait mis côte à côte, en faction, des gens, placés le dos

au mur. Autant le monument était mal venu dans sa grande silhouette, autant, en revanche, était intéressante 1 indication des statues qui l’entouraient et l’ébauche encore très confuse du bas-relief formant bague à la base.

En 1891, Dalou fit monter, à l’échelle de 2 mètres environ, un premier modèle, établi d’après cette malencontreuse esquisse et commença l’exécution de ce modèle. fl fut très particulièrement préoccupé par l’idée d’exécution du cheval, et, bientôt, ce fut à ce cheval — venu là, sans que vraiment, on comprenne de prime abord pourquoi il s’y trouve — qu'il dévolut tous ses soins; il en indiqua d’abord un squelette, en fit un écorché, complet , en refit, encore en écorché, diverses parties, et à des dimensions variées.

Cet intérêt dominant qu’il portait sur une figure tout à Ih if accessoire aurait pu lui être un avertissement. S’il se trouvait porter tout

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