‹ Dalou; sa vie et son œuvreChapitre 40 sur 52 · I.II.DK l'ÂRTirciXK iZlOCOlUÎIIK · texte numérisé non relu

I.II.DK l'ÂRTirciXK iZlOCOlUÎIIK

LE MONUMENT AUX OUVRIERS

son effort sur ce détail, n’était-ce point un indice de l’insuffisance de la contexture générale de l’œuvre et de la nécessité de la sauver par des qualités de

détail.

Mais, pas plus là que jadis lorsqu'il s’acharnait sur les détails de son malheureux Cache-cache , il n’eut la notion de son erreur totale; seulement cette fois, il s’engageait à faux non sur un bibelot sans intérêt, mais sur un monument de toute première importance.

11 ne tarda pourtant pas à sentir, que, n’ayant jamais quitté Paris ou Londres, il n’avait ni aucune notion, ni aucune conception personnelle, d’ouvriers autres que ceux qu’il avait rencontrés dans les villes et que c’élait une façon singulière de faire la part aux ouvriers des champs que de les représenter par un cavalier des plus bizarres. Quant à la population ouvrière qui vit de la mer, elle se trouvait presque totalement omise, dans le projet primitif. Ainsi compris, le monument ne pouvait avoir la belle ampleur d’idée généreuse que comportait la pensée d’où il était né.

Au cours de l’été 1891, Dalou voulut aller voir de près les ouvriers de la mer qu’il ignorait complètement, et s’offrit, — grand événement dans sa carrière — une sorte de congé d’une dizaine de jours ; il se logea dans un petit port de pêche, voisin de Sainte-Adresse et y lit des croquis et des bouts de modèles, lien revint plein d’admiration pour cette héroïque population maritime, aux gestes puissants et très simples, aux attitudes sculpturales.

Il apporta avec lui les vêtements dont elle s’habille et quelques-uns de ses outils et résolut de lui faire, bien plus large la part qu’il lui avait vouée à l’origine. L’année suivante, sun ami Liouvillc l’emmena pendant une dizaine de jours à Toul où il passa le plus clair de son temps à visiter les ateliers de métallurgie et à prendre des notes. Comme il s’était l'année précédente enthousiasmé pour les ouvriers vainqueurs de l’eau, il se passionna cette fois pour les ouvriers vainqueurs du feu, eux aussi, sans cesse au danger et le bravant, parce que telle est leur destinée de faire à toute minute œuvres de héros.

Et, une fois de plus la pensée s’élargit.

L’année 1893 qui fut celle de sa grande maladie lui fournit l’occasion d’apercevoir de nouveau les gens de la mer et d’entrevoir ceux de la campagne. Lorsque revenu à la santé relative il retrouva son esquisse à pyramide rectangulaire, il en compris tout le mal venu et il résolut de la transformer entièrement.

L’été de 1894 lui apporta une véritable révélation. Pour la première fois il vécut à la campagne et, cette fois, il s’éprit de l’ouvrier vainqueur de la terre. A

Quelques figurines d’études d'ouvriers df.s champs

Grenonvillers, il passa les plus heureux moments de sa vie, il en revint avec une moisson de joie cl de santé ; il en revint aussi avec une moisson de chefs-d’œuvre. C’est de 1894 que sont datées ces figurines hautes d’une dizaine de centimètres qui sont le casseur de cailloux , la faneuse , le rebal leur de faulx , la bolleleuse, vingt autres encore dont chacune est comparable aux plus sincères et aux plus impérissables des œuvres de Milet. Toutes sont faites en vue du Monument aux ouvriers. 11 les notait d’abord sur un carnet, dans les champs ou dans ses flâneries à travers le village, où il s’était bien vite attiré les sympathies de ses voisins; il les ébauchait en terre, puis, quand il avait l’occasion de passer quelques heures à Paris, il convoquait un modèle, lui faisait donner le mouvement d’après ses premières ébauches sur nature et exécutait le nu de la figurine. Il ne s’en tenait point d'ailleurs étroitement aux seuls ouvriers champêtres; au village il trouvait des terrassiers, des paveurs, des ouvriers du bâtiment, des bouchers, que sais-je encore, et la collection des figurines s’augmentait sans relâche des études faites d’après eux. C’étaient autant d’études préparatoires poursuivies méticuleusement el qui devaient servir, et souvent d’une façon très indirecte, à l’établissement des études définitives, soit dans les statues qui entoureraient la base de l’édifice, fût dans les scènes en bas-relief qui orneraient le piédestal, quelle qu’en fut éventuellement la forme et l’aspect. Telle ou telle de ces figurines terminée, ne servira qu’à pénétrer plus complètement la psychologie plastique de tel type d’ouvrier auquel il sera donné un mouvement tout différent. Parmi ces ouvrages terminés en ronde-bosse, la majorité sera utilisée comme la « leçon à apprendre » avant de tenter des équivalents partiellement indiqués dans des compositions d’ensemble en bas-relief.

Pour l’instant Dalou ne sait que d’une façon absolument vague à quoi servira particulièrement chaque figure qu’il fait, et il cherche l’aspect d’ensemble de l’architecture de son monument. L’exécution en grand du modèle primitivement conçu lui a révélé tout ce qu’elle avait ainsi de malencontreux.

Quelques figurines d'études d'ouvriers des villes

Dans son carnet, au retour, il ne dit rien de ces ouvrages faits là-bas, mais avec quelle joie il parle de « la paix et du charme profond de la nature » et des « belles choses à faire là ».

Et chaque fois maintenant, qu’il retournera vers cette nature que jamais jusqu’alors il n’avait connue, il aura les mêmes extases. Parfois il éprouve le besoin d’écrire sur ses carnets de croquis :

« Temps superbe. Depuis plus de quinze jours, on fauche de tous côtés. A « perte de vue la plaine est jonchée de javelles et de moyettes. C’est vraiment « beau! Je m'estime bien heureux de savourer tout cela ».

Et maintenant, par des vingtaines de croquis, il essaie de donner à l’architecture de son monument une forme, grandiose par les lignes et par l’idée, et digne de la pensée qu’il lui voudrait imprimer.

La haute borne à quatre pans inégaux, le faux catafalque d’autrefois se trouve bientôt remplacé par une colonne en octogone régulier, à la base de laquelle figure une couronne de niches, arrondies du haut, à profils plats, placées, à raison de deux niches par chaque pan coupé. Et dans ses seize niches viennent prendre place les seize principales statues du premier projet.

La colonne octogonale repose sur une base octogonale enrichie d’une bague ornementale comportant un bas-relief représentant des scènes de travail, et rehaussés par des moulures; elle présente maintenant aux yeux ses huit faces richement ornées.

Comme, aux monuments de Victoire, les grands décorateurs du xvic et duxvne siècles, attachaient des « trophées en breloque » faits de casques, de sabres, d’armures, de boucliers, mêlant la gloire des armes meurtrières à celle des hommes qui les avaient maniées, de même, à son tour, Dalou composa des trophées où sont harmonieusement groupées les armes que manie l’ouvrier pour vaincre la matière et pour arracher à la terre ou à la mer, ce qui répandra la vie parmi le genre humain.

Et alors, de chaque face de celte pyramide octogonale pendent, tels les trophées d'armes qui pendent tout autour du dôme des Invalides, les outils des laboureurs, ceux des pêcheurs de la mer et de la rivière, ceux des tonneliers, des forgerons, des charpentiers, des mineurs, de tous les hommes enfin qui

sont présents, soit à la hase, soit dans les basreliefs.

Cent fois peut-être Dalou reconstitue les proportions, à sa colonne, tantôt elle est trop haute et prend des aspects de flèche, tantôt elle est trop courte et se fait trapue et lourde. Il la veut énorme, mais il la veut harmonieuse, svelte, il la veut simple, robuste et puissante.

Enfin en 1895, il établit un modèle conçu en vue d’une hauteur de 25 mètres et ayant environ 8 mètres de base. Les statues du pied devront avoir 2m50.

Dans les niches, on voit, esquissés très lisiblement, le puddleur, le cingleur, le débardeur, le boulanger, le paveur, la balayeuse, le scaphandrier, le tonnelier, le tueur, le semeur, le charretier, le terrassier, le bardeur avec son cric, le pêcheur, le fort de la halle.

Les bas-reliefs, plus sommairement indiqués laissent deviner : le travail des champs, les pêches maritimes, les travaux du bâtiment, celui des forges ou des mines.

Les trophées indiqués sommairement distribuent sur les faces de la colonne la couleur et le mouvement.

Désormais Dalou a trouvé la formule générale de son Monument aux ouvriers et à la fin de novembre 1895 la colonne octogonale est moulée.

Mais Dalou n’est pas définitivement satisfait de son modèle qui lui semble manquer de sobriété et de simplicité. Pendant encore deux ans, il accumule documents sur documents, projets sur projets pour donner à son monument plus de modestie. En même temps il étudie l'art spécial auquel son projet le eou\ie : en faisant le Semeur et son socle, en faisant le Paysan, en perfectionnant

Deuxième modèle du monument

AUX OU Mil ERS

LE MONUMENT AUX OUVRIERS

les bas-reliefs de Y Aiphand. Partout enfin où il en trouve l’occasion, il butine des sujets d’études en vue de ses Ouvriers.

L’été dans les champs il copie brindille à brindille les plantes, les fleurs, les diverses espèces d’épis, seigle, blé, avoine, les bottes de paille ou les rrioyettes ; il note la forme des nœuds des liens, fait des dessins précis de tous les outils qu’il pourra avoir à loger dans ses trophées ou dans ses bas-reliefs, il ne néglige ni une corde ni un clou, il prend de tout les dimensions géométriques, fait des plans de chaque instrument et en chiffre les proportions.

Et ainsi se passent les années 1896 et

En 1897 il prend la résolution formelle de se mettre à l’œuvre et ses recherches deviennent de plus en plus actives.

A la forme octogonale de la colonne de 1895 il substitue la forme cylindroconique, aux trophées des pans coupés, d’une éclatante couleur et d’un relief accentué de la première colonne, il substitue des trophées en bas-reliefs plus éteints et plus discrets.

11 diminue la saillie hors des niches, des statues de la base et, en épousant le contour arrondi de la colonne, elles se trouvent atténuer la chaleur de leur coloration. La colonne à présent repose sur un dé, aux quatre faces duquel un bas-relief rectangulaire donne à la base du monument un aspect de simplicité et de sévérité Woi)ÉLE DÉFIMT1, Uü ,,,M.,KNr AUX 0UVK1EUS que n’avait point la frise courant au pied du

monument octogonal. Et dans 1 ensemble le projet nouveau cesse de ressembler aux monuments de l’époque Louis XIV et, étant dédié à la gloire des humbles et des simples, il se présente avec un caractère d’entière simplicité.

Quelques statues he la base du monument aux ouvriers

Ce troisième modèle, fut encore étudié à nouveau et modifié en quelques parties qui le rendaient plus simple et plus sobre encore que le précédent et, en mars 1898, Dalou refit à pied d'œuvre un modèle nouveau. El il nota :

« (15 mars 1898). — Je crois avoir enfin trouvé le monument aux ouvriers « que je cherche depuis 1889. La disposition générale tiendrait de l’insigne de « Priape, Dieu des Jardins, emblème de la création, de la borne berceau et « tombe du pauvre, enfin du tuyau de l'usine, prison où se passe sa vie. Sobre, « sans moulure ni ornement, je désire qu’il ait l’aspect grave et imposant, s’il « se peut, que le sujet comporte. L’exécuterai-je, là est la question ? je suis bien « âgé, de plus ma santé est bien débile ».

Par une de ces coïncidences dont s’étonnent seuls les gens qui ignorent ce que c’est qu’une idée « qui est dans l’air », un inspecteur des Beaux-Arts, M. Armand Dayot, émit, vers ce même moment, l’idée d’élever, à propos de l’Exposition de 1900, un monument spécial à la Gloire des travailleurs manuels. Tout aussitôt un reporter du journal Le Matin se précipita chez Dalou pour l’interwiever sur ce sujet, et Dalou relate en ces termes la visite de ce journaliste :

« (24 mars 1898). — Camille Simon, rédacteur au Malin , est venu me ques- « lionner à propos d’un article de Dayot, qui lance l’idée d'un monument à la « glorification du travail pour l’Exposition de 1900. Je n’ai rien dit de mon « projet à ce monsieur, mais, pour moi l’idée n’est pas neuve, puisque voilà neuf « ans que je la creuse et que j’en suis à la période d’exécution, ma composition « étant trouvée, ce me semble, sans compter une foule de détails; depuis neuf « ans d’ailleurs, j’amasse sur ce sujet une quantité de documents. Auguste était « présent, lui qui sait toutes mes recherches, qui connaît mes esquisses pour « avoir collaboré à l’une d’elles, s’amusait beaucoup. »

A ce moment, Dalou ne fut pas sans inquiétude et craignit d’être, a un momcnl. plus ou moins éloigné, accusé de plagiat et quand survint un nouveau

Quelques statues de la base du « Monument aux Ouvhieiis »

journaliste, qui le questionna, toujours sur cette même question d’un projet de monument aux travailleurs, il s’ouvrit plus complètement à celui-ci :

« (4 avril 1898). — J’ai répondu cette idée n’est pas neuve pour moi, je la « médite depuis neuf ans, ma composition est prête, j’entre dans la période « d’exécution. Je vous dis cela afin de ne pas être accusé de plagiat si j’arrive à « l’exécuter. — Vous vous passerez de collaborateurs? — Oui. »

A trois ou quatre jours de la visite de ce nouveau journaliste, Dalou reçut une lettre deM. Armand Dayot, lui demandant un entretien. Dalou répondit sur l’heure et M. Armand Dayot vint au plus tôt. Dalou note cette conversation :

« (9 avril 1898). — Cette après-midi, visite de Dayot relative à son idée. Il a été « fort aimable, comme à son habitude d’ailleurs ; il m’a couvert de fleurs tenant, « dit-il, beaucoup à ma collaboration, dans ce monument à la glorification du « travail. Avec toute l’amabilité dont je suis capable, j’ai maintenu fermement « mon refus d’y participer, fùt-ce à trois, voire même à deux. — Pourquoi vou- « lez-vous, lui ai-je répondu, que je collabore; je n’ai pas la foi dans une colla- « boration semblable, puis, ma composition est arrêtée avec toutes ses cotes, je « suis au seuil de l’exécution ; cela peut être téméraire de ma part d’entreprendre « un pareil travail, étant donné l’état de ma santé mais, avec l’aide des compa- « gnons dévoués dont je suis entouré, j’espère cependant y arriver. A part moi, « je pensais aussi au dévouement de la compagne de ma vie, dont j’aurais un « égal besoin. L’entretien s’est terminé fort agréablement, sur son espoir que « cela n’était pas mon dernier mot et qu’il y reviendrait. Temps perdu, lui ai-je « dit, je ne changerai pas. »

Dalou avait mille et une bonnes raisons pour refuser le concours de qui que ce fut et, si intelligent que fiit celui qui s’offrait, et la meilleure de toutes ces raisons était, du reste, que son projet du Monument aux Ouvriers était arrivé à sa forme définitive ; il n’était pas un détail important qui n'en fut arrêté en

Les ouvriers des champs

Maquette de l'un des bas-reliefs du Monument aux Ouvriers.

dernier ressort. Aux flancs de la colonne étaient indiqués par masses ornementales tous les accessoires et outils qui constitueraient chacun des trophées en pendeloque ; tout autour de la hase, les seize statues de la grande frise circulaire étaient placées et érigées, à leur échelle exacte, dans leurs niches. Telles elles étaient là, telles elles figureraient dans le monument achevé.

La forme de chacune de ces statues était définitive ; elle était le résultat d'une sélection faite parmi les travaux préparatoires, où chacune était déjà représentée par une, ou plus souvent, par plusieurs études du même personnage, dans diverses attitudes et, enfin, par le susdit personnage en son attitude arrêtée en dernier lieu. 11 y en avait d’aucuns représentés par des statues complètes etdes plus importantes, tel le Semeur fait en ronde-bosse, sous deux aspects différents, terminé et moulé en deux statuettes, dont Lune, arrivait finalement au mouvement qui, repris et perfectionné une troisième fois, aboutit au type définitif du monument. De même, en grand une statuette du boucher, entièrement terminée, à environ 00 centimètres de hauteur.

Tout ceci n’est que des exemples, pris au hasard, dans la foule des choses existantes. Il restait évident que Dalou ne s'en tiendrait pas là. Et, en effet, en

1901 il fit établir au vingtième d’exécution toute une série de petites niches de plâtre et refit dans chacune d’elles les statues, à la dimension mathématiquement précise, de un vingtième du type définitif. Pour chacune de ces figurines de 12 centimètres il prit une série de séances de modèle, et donna à son travail une précision telle, qu’il suffisait d'un grandissement, fait le compas à la main, pour établir d’ensemble les modèles à grandeur d’exécution. C’est ce qui arriva

T PI ) E POUR LE H A S- RELIEE (Ouvriers des champs).

d’ailleurs pour les quelques statues qu'il eut encore le temps «h; terminer à grandeur du quart d’exécution du monument.

Les ouvriers du sous-sol Modèle de l'un des bas-reliefs du Monument aux Ouvriers.

Ce qu’il fit pour la grande frise circulaire, il n’eut pas le temps de le faire pour les quatre bas-reliefs qui ornent les faces du dé de la base, il avait toutefois établi sa composition définitive et la maquette ne varie lur de trois d’entre eux, plus une toute petite maquette du quatrième; mais celle dernière n’est qu’un schéma uniquement compréhensible pour son auteur. Chacune des trois autres, au contraire, représente, au cours de leurs travaux, dans un groupe, synthétique de leur tâche quotidienne, les ouvriers de la terre, les ouvriers de la mer, les ouvriers du sous-sol. Si on regarde longuement ces maquettes, où, seule, l’arabesque de la composition semble être indiquée, on éprouve bientôt une sensation bizarre : toutes ces lignes, tous ces plans, semblent remuer, et, petit à petit, en les fixant, on en voit émerger tout un peuple en mouvement, moissonneurs maniant leurs gerbes, carriers poussant le lourd chariot, ou détachant les lourdes pierres, marins aux allures vives portant leurs filets, traînant leurs voiles, étalant leurs poissons.

Presque toutes les figures, ébauchées dans ces maquettes, plutôt informes, se trouvent représentées et dans le mouvement que le bas-relief lui assigne, par une étude complète, parfois par une série d’études.

D’ailleurs, si vous voulez vous faire une idée sommaire de l’un des procédés favoris de travail de Dalou, il vous suffira de mettre en parallèle, telle petite médaille, représentant une faneuse et la troisième figure de gauche de la maquette au bas-relief des ouvriers des champs. Pareille comparaison peut être faite avec les figurines existantes dont chacune correspond à un des personnages du monument.

Il faudrait, toutefois, pour que votre idée fût complète, ne pas oublier que les types adoptés finalemen-t, ne l’ont été qu’après

Etude pour le bas-relief (Ouvriers du sous-sol).

une série d’essais poussés jusqu’au bout, sous les formes et dans les dimensions les plus diverses.

Par exemple, cet ouvrier carrier qui se retrouve non seulement à l’état de statuette dans la collection des figurines, mais encore, dans un mouvement inverse et pourtant semblable, à l’état de petite médaille achevée est, à l’état de silhouette, massée à l’extrémité droite du bas-relief des ouvriers du sous-sol.

Le plus souvent il arrive que Dalou, hanté par le désir de donner à chacun de ses plus petits personnages une vie plus intense et une plus complète sincérité de type va jusqu’à faire, soit une grande statue, comme son grand Paysan, soit une série de bustes de grandeur naturelle, tel un superbe buste de Charretier, deux bustes de paysans, l’un encore relativement jeune, ou jusqu’à mi-corps, portant la blouse à petits plis, le cou pris dans un épais cache-nez, l’autre' très vieux, très ridé, l’œil retombant et fait jusqu’à la prise du col seulement ; tel encore le buste de grandeur nature du Terrassier, arrêté à la hauteur des deux mains appuyées sur le manche de la pelle. Chacun de ces morceaux, simple travail de préparation ou d’entraînement, est poussé et achevé si méticuleusement que, de chacun, pris tel quel, on a pu faire une reproduction de Sèvres ou un marbre ou un bronze aussi parfait que possible.

L'œuvre en était si bien arrivée à la période d’exécution que, dès le 1er mai, l’ami Bertault voulait bien se charger de tourner les plâtres d’architecture, nécessaires à l'installation des niches, de leurs statues et des quatre bas-reliefs de la base, établis à la grandeur du quart de l’exécution définitive. 11 ne s'agissait donc plus de simples essais, étant donné que les dimensions arrêtées pour cette exécution définitive et dont les cotes se retrouvent, en partie, écrites de la main de Dalou sur le plâtre du petit modèle, étaient les suivantes : La hauteur de l’ensemble du monument, glacis non compris était, de 32m,88, sur lesquels la colonne comptant pour 28 mètres, ayant un diamètre de 5m,G0 à la base et

80 au sommet. Cette différence de 1 m, 80 , répartie sur une hauteur de 28 mètres, suffit à montrer que la colonne paraissait presque cylindrique. Le dé de la base avait 2"’, 75 et les bas-reliefs y insérés lra,12 de hauteur sur 4m,28 de longueur. La saillie des statues, qui était fort avançante dans le projet octogonal

LE MONUMENT AUX OUVRIERS

se trouvait ici réduite à 0m,32 de la niche aux clavicules et 0m,38 du fond à la ceinture. Un chiffre indiquera l’importance du travail désormais en marché : À lui seul, le tramage en plâtre de l’architecture du modèle au quart, représente une dépense de 675 francs.

Au printemps 1898, Dalou était si bien « parti » sur l’idée d’exécuter immédiatement son monument, qu’il manifestait la volonté d’avoir terminé, tout au moins le modèle au quart, pour l’Exposition de 1900. Cela paraissait à ses collaborateurs quelque peu fou, et tous se réjouissaient à la pensée de tenter l'impossible. Mais le beau projet se trouva chaque jour entravé et dérangé par les grosses besognes quotidiennes que Dalou s’était formellement promis de ne délaisser que le jour où il aurait assuré, si modeste qu’il dût être, l’avenir des siens.

11 est à ce moment en pleine exécution de son grand Paysan , et ne peut ajouter à ce travail onéreux un autre travail plus onéreux, encore. Sa santé, d’ailleurs, ne lui permettrait pas d’aller au delà de la quantité de travail qu’il fournit à ce moment, avec F Al-

phand , le Pont Alexandre , la réfection du Triomphe , le Monument Floquet , le Panthéon et vingt autres travaux divers.

Ce n'est que tout au début de l’an 1900 qu’il se met à l’exécution de son modèle au quart, et comme il n’a que trop souffert de ne s’y point mettre plus tôt, il prend ses précautions pour ne plus se laisser arrêter désormais. A partir du 1er janvier il prend modèle tous les jours et le 7 janvier il inscrit cette confession :

« (7 janvier 1900). —

« Afin de me forcer à tra- « vailler enfin sur le Monu-

j’ai pris la résolution de faire au moins deux séances

Etude d’essai du terrassier

« ment aux Ouvriers

Le terrassier (Modèle définitif).

« par semaine sur ce travail et, du coup, j’ai retenu modèle pour cela. » Et à la fin de l’an 1900, ses notes portent qu’il a passé deux cents heures de modèles sur ce monument. À cette date il avait fait le modèle nu et le modèle habillé de deux des statues en haut-relief du soubassement le Terrassier et le Semeur et mené loin déjà une autre figure du même groupe.

De même qu’il avait fait deux statues complètes en ronde-bosse du Semeur, de même il avait fait en ronde-bosse, une statue complète du Terrassier. Ce

travail préparatoire l’avait conduit à la forme nécessaire de la figure du Terrassier en dernier lieu adoptée.

Après la mort de Mrae Dalou, voulant finir tous ses travaux de commande, afin de laisser après lui . s’il mourait bientôt, une situation aussi nette que possible, il n’eût pas la possibilité de continuer l’œuvre si bien mise en route en 1900, et à part une étude de grandeur naturelle du buste du Terrassier, déjà fait en petit modèle et douze petits modèles ébauchés à la plastiline dans des niches d’une douzaine de centimètres, il ne fit rien pour son grand monument. Il attendait avec impatience l’achèvement de son Monument à Gambetta , promis à date fixe pour se remettre à l’œuvre.

Du Monument aux Ouvriers , on trouva somme toute à la mort de Dalou, outre les quatre esquisses d’ensemble, l’esquisse de trois des bas-reliefs, une petite maquette du quatrième, deux statues achevées dans leurs niches, près de cent cinquante statuettes d’ouvriers de tous métiers, des villes et des campagnes de la lf. semeur mer et du sous-sol, peut-être vingt petites statues,

(Modèle dèfiiiilifj. il* î 1 K 1 < <

lueur, badigeon neur, boucher, pecheur, etc., etc., une quantité d’études de scènes champêtres, ou de scènes d'usines, parmi lesquelles des médaillons, des plaquettes et des médailles merveilleux, tel le Ferrage des chevaux , la Journée remplie , la Porteuse de gerbes. On trouva également, à côté de la plupart de ces petits personnages, la statuette nue de chacun d’eux, et, de plus, sur des carnets de croquis, les mêmes types pris d’après nature et, les <D ssi ns du nu de chacun de scs croquis dans son attitude. Cela est tout un monde, où chacun de ces objets concourt directement ou indirectement à l'établissomenl définitif de l’œuvre d’ensemble.

LE MONUMENT AUX OUVRIERS

Donner la nomenclature de ces centaines d’objets, serait sans intérêt, tenter de la faire voir par la description, serait d’une invincible difficulté.

La seule consolation qui reste à ceux qui ont vu dans leur ensemble ces travaux, sera de penser que le monde n’ignorera point qu’ils aient existé — triste et faible consolation, — leur suprême espoir est que, un Musée de l’Etat ou de la Ville de Paris, les recueillera, les groupera et en fera dans la mesure du possible un ensemble qui, même en l’état où il est, et dans ses minimes dimensions, restera comme l’une des plus prodigieuses productions de l’Art français et l’une des plus originales et peut-être même la plus originale dont jamais il ait pu se glorifier.

Au demeurant, ces petites esquisses, ces ébauches que Dalou, pour la plupart, n’avait pas même pris la peine de faire cuire, qu’il cachait dans son armoire et dont il reléguait quelques-unes, à l’abandon, jusque sous le plancher de cette même armoire, ne seront pas perdues pour la plupart, car toutes ou presque toutes ont été, telles quelles, sans une retouche, sans une ciselure, dès la mort de Dalou, reproduites en bronze et chacun de ces petits bronzes, malgré l'imperfection inévitable de la coulée, fait belle mine à côté des plus exquises figurines de l’antiquité et de la Renaissance.

Ce qu’eût été tout cela, amené à son dernier degré de vitalité et de beauté par les mains et lebauchoir de Dalou, on le devine sans efforts et l'on sent plus durement combien fut cruelle la mort qui ne permit point qu’il exécutât ce monument qui aurait mesuré cent pieds de haut.

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