LA GUERRE — LA COMMUNE
Etant empailleur, Dalou avait eu pour camarade d’atelier un jeune peintre du nom de Elie Maillard à qui la nature avait dévolu le don de ne pouvoir jamais apprendre ni à peindre ni à dessiner. Au demeurant, pas très intelligent, mais pourtant pas plus bête que beaucoup d’autres. Bon, franc, droit cl d’une honnêteté scrupuleuse, Maillard s’était embauché chez Parzudaki pour y gagner sa vie et il y employait ses talents de peintre à colorier les yeux de verre des animaux de toutes plumes et de tous poils et à restituer aux tarses, aux pattes et aux becs des oiseaux exotiques, la vivacité de leurs couleurs éteintes.
Il ne renonçait pas plus d’ailleurs que le Delobelle d’Alphonse Daudet et les dimanches et jours de fêtes il barbouillait des toiles. 11 avait même un atelier, vous entendez bien, un vrai atelier, dans le quartier du Val-de-Grâce.
Sa sœur, Mme Vuillier, tenait une maison meublée, sise à quelques pas de la rue Gît-le-Cœur, dans une de ces exquises petites rues du vieux Paris, la rue Larrey, qui commençait et finissait par de vieilles maisons ornées de fines tourelles du xve ou du xvie siècle. Le percement de la rue Danton l’a fait disparaître.
Gomme elle était de beaucoup plus âgée que son frère Élie, Mme Vuillier le regardait un peu comme l’un de ses enfants et, par ricochet, sa fille aînée le considérait comme son grand frère et comme son bon camarade, car, lorsqu’elle était petite fille, il l'avait promenée dans les musées et partout où il y avait de belles œuvres à coiUempler, jouissant de la voir, d’instinct, courir droit aux plus belles; petit à petit, à mesure qu’elle prenait des années il avait devisé avec elle de toutes choses de ces Arts qu’il aima tant et qui le lui rendirent si mal; par elle il se consolait de l’isolement intellectuel où il se trouvait parmi les siens. Il avait l’illusion de l’avoir créée, il la regardait comme une élève, vite devenue de tout supérieure à son maître. El il en était d’autant plus fier qu’il la
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voyait étendre son intelligence et son jugement dans le domaine des Idées et des Lettres, bien au delà de ce que lui-même en pouvait embrasser. Et cela toul bonnement, sans qu’il y parût en aucune façon, et tout en ne perdant rien de cette attitude de b/m ne ouvrière honnête et nativement distinguée, quelle conserva toute sa vie.
La famille Vuillier n’était aucunement riche et la jeune Irma, — la vérité historique m’oblige à avouer ce prénom, qui n’a rien d’aristocratique — avait été, fort jeune, retirée de pension, pour être placée dans un atelier de couture tenu par la sœur cadette de sa mère, femme très douce qui l’aimait avec d’autant plus de tendresse que la maman Vuillier avait toujours été plutôt rude ; tout en soignant son apprentissage, elle ne l’empêchait point de s’instruire sans cesse. La fillette lut et étudia tout ce que lui permettait la modicité de ses ressources. Le don que lui avait fait la seule nature de comprendre et d’admirer à plein cœur tout ce qui est le Beau et le Bien se développa rapidement dans son esprit largement compréhensif, vierge de toutes conventions intellectuelles et de tout préjugé artistique.
Ses parents, estimant sans doute qu’il est bon que chacun, garçon ou fille, ait, et le plus tôt possible, son initiative propre, lui laissaient toute liberté de diriger à sa guise les débuts de sa vie et, comme elle se croyait du goût pour le théâtre, ils lui permirent sans difficulté d’aller au Conservatoire, oû se trouvait déjà, dans la classe de violon, une de ses cousines, qui épousa vers cette époque le célèbre violoniste White. Pendant quelques mois, elle suivit la classe de Samson. L’empêcher de faire ce qu’elle voulait n’eût pas été d’ailleurs très commode, car, si jeune qu elle fût, elle était déjà armée d’une volonté et d’une fermeté invincibles. Cette entière indépendance qu’on lui laissait, pouvait n'êlre pas sans danger pour une fillette, assurément fort jolie, mais ayant plus de charme encore que de beauté. Tout à la fois très rieuse et très sérieuse, enjouée sans ombre de coquetterie, ignorante des hypocrisies qu’on enseigne aux belles demoiselles, elle avait l’art de tout dire et celui de tout entendre; sans rien perdre de sa grâce, elle avait celui de se faire respecter de tous partout oû elle passait ; point ne lui était besoin de prendre des airs de colombe effarouchée, le sourire malicieux et fin de ses grands yeux, la simplicité, la droiture, l’honnêteté de son regard y suffisaient.
Si vous voulez connaître son allure, son geste et son visage, vingt statuettes de Dalou vous les montreront, et quant à son visage, vous le retrouverez toujours et partout, non seulement dans les œuviœs achevées de Dalou, mais encore dans toutes ses esquisses et jusque, et surtout, dans toutes les ébauches les plus
sommaires. Dès que ses doigts indiquaient une tète, dès que la pointe de son ébauchoir en dessinait les traits sommaires, c'était toujours ce même visage qui réapparaissait. Du jour où il le vit, il devint sa signature, sa vraie signature.
Peu importe par quel concours de circonstances Elie Maillard alla pour la première fois avec Dalou rue Larrey, toujours est-il que, du jour où celui-ci y mil le pied pour la première fois, il n’eut plus de plus chère pensée que d’y revenir.
Là se trouvait le type de la beauté vivante qu’il avait en vain tenté de réaliser dans ses premières œuvres; leur comparaison avec celles qui les ont suivies est même infiniment curieuse au pointde vue de la psychologie artistique.
En écoutant MUe Vuillier il reconnut en elle une pure fille de Molière, qui aurait eu, tout à la fois, la candeur de l’Agnès de Y Ecole des Femmes et la sûre raison de l’Henriette des Femmes savantes , jointes au franc-parler de Dorine et à la gaîté de Marinette.
Et il n’eut plus dès lors d’autre ambition que de se rendre digne d’elle, de lui plaire el de l’épouser.
Il ne rompit pas seulement avec l’Ecole des Beaux-Arts, il envisagea par avance ses devoirs à venir el s'y consacra sans plus tarder; il abandonna ses travaux d’artiste, d’un gain irrégulier et trop souvent aléatoire et, tel il avait vu son père, ouvrier gantier, travailler pour élever sa famille, tel il voulut à son tour, ouvrier sculpteur, travailler pour fonder la sienne. Puis, tout en gagnant de quoi vivre, il s’efforcerait de trouver le temps de travailler pour lui-même, sans autre préoccupation que de s’instruire el de mettre au jour quelque œuvre, exécutée à l’abri de toute préoccupation autre que celle de réaliser ses conceptions du mieux qu’il pourrait, el dans la forme que bon lui semblerait.
Il n’en était plus réduit, comme quatre ans auparavant, à chercher un emploi quelconque. Par ses récents travaux il avait acquis dans le monde des industries d’art une brillante réputation. Par l’ornementation de meubles exécutée pour l’hôtel Païva il avait même déjà fait ses preuves d’une habileté et d’un talent incomparables. Six figurines et huit petits bas- reliefs de bronze exécutés par lui et enchâssés dans un meuble d’ébène de style Renaissance, dessiné parManguin, étaient déjà cités comme des chefs-d’œuvre du genre.
Aussi fut-il accueilli à bras ouverts lorsqu’il vint s’offrir aux frères Bannière, des orfèvres célèbres, cl justement célèbres, vers la fin du second empire; ils n’étaient point seulement des commerçants, ils étaient surtout des hommes d’un goût très sûr el très étendu, l'un des frères était un ciseleur hors ligne et les plâtres de certains portraits, traités en grandes médailles, signés par l'autre frère, sont d’un mérite peu commun.
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Dalou fut engagé par eux, au taux courant des autres ouvriers modeleurs de la maison, c’est-à-dire à 1 fr. 50 de l’heure et se mit à la besogne avec la plus régulière assiduité.
Enfin, le 3 juillet 186(3, par devant le maire du VIe arrondissement, Jules- Aimé Dalou épousa Irma-Pauline Vuillier, née le 28 février 1848.
Jusqu’à ce moment Dalou n’était qu’un sculpteur de beaucoup de talent : à partir de ce moment il allait devenir un grand artiste. L’influence de cette femme sur toute la carrière de son mari fut et demeura, du premier au dernier jour, absolument décisive. Les gens qui croiraient l’avoir le mieux connue s’en sont à peine doutés, car nulle ne fut ni plus effacée ni d’une modestie plus naturelle. Lorsque son mari causait de choses d’art avec des camarades, elle se contentait d’écouter, sans se mêler activement à la conversation ; directement à son mari, elle donnait son avis, mais elle ne le donnait le plus souvent que lorsqu’il le lui demandait; alors elle l’exprimait, avec une franchise sans réserve ni réticence, avec une certaine dureté même, si elle pensait que l’artiste se laissait aller à composer des œuvres qui ne fussent point d’ordre supérieur. Et quel qu’en put être le succès de public, et si lucratif qu’il put être, elle était alors implacable.
Un exemple entre autres :
A Londres, il avait fait, avec beaucoup de soins et beaucoup d'efforts, un grand groupe intitulé « Cache-Cache » qui, répondant au goût anglais, pouvait rapporter beaucoup d’argent — et en rapporta en effet beaucoup. Elle arrive à l’atelier et le regarde.
— « Eh bien? lui demande-t-il un peu inquiet.
— « Eh bien, fit-elle, Carrier Relieuse a beaucoup de talent, je te l’accorde, « mais, quand on est assez fort pour marcher tout seul, on ne se met pas dans « les souliers de Carrier Relieuse. »
Dans les sept années de carnets de Dalou, les impressions de sa vie intime sont d’une extrême rareté. Voici à peu près toutes celles qui se rapportent à sa femme :
« (3 juillet 1895). Aujourd’hui, vingt-neuvième anniversaire de mon mariage. « Quoique d’humeur un peu chagrine, je dois dire que j’ai eu toutes les chances « en épousant la charmante femme que j’ai depuis ce temps et qui m’a servi, « par la rigidité et la droiture de son caractère, de soutien, de tuteur, si l’on « peut dire ainsi, comme à une frêle plante. »
« (27 février 1897). Fêté l’anniversaire de ma femme, qui tombe demain. « Que de douces émotions, de souvenirs affectueux et reconnaissants m’assail-
« lent chaque année à pareille date. La pauvre âme m’a sacrifié sa vie! »
Voici une note qui montre que, entre ces deux êtres très supérieurs, également nerveux, dont l'un sans cesse torturé par la souffrance n’était pas toujours maître de sa patience, et qui tous deux, étaient incapables de souplesse, il y eut parfois — et les ménages les plus unis en sonl tous plus ou moins là, — des moments pénibles. Mais écoutez la voix dont Dalou en parle, seul à seul avec lui-même, et pour son seul souvenir :
« (29 janvier 1895). Hier soir je me suis querellé avec ma femme, hélas! « Je dois avoir tort car elle est une vive intelligence au service d’un grand « cœur. C’est un caractère d'une droiture inflexible. Je regrette sincèrement de « lui être si inférieur. Elle doit beaucoup souffrir vraiment, j’en ai le reflet; « c’est tout naturel... Je suis triste bien que cela soit terminé. Celte nuit, nous « avons peu dormi l’un et l’autre. Avec cela que depuis quelques jours, par « ces maudits temps de neige, je me sens moins bien, quelques douleurs sonl « revenues. »
Voici, à quelques jours de là, une note où Dalou semble avoir fait son examen de conscience. Et il écrit cette intime confession :
« (17 mars 1895). Pour vivre heureux et rendre heureux ses proches, mieux « vaut, à mon avis, un bon caractère que du génie ou même une nature dévouée. »
Mais revenons aux premières années de cette vie nouvelle de Dalou.
Après quelques journées passées à courir et à rire dans la forêt de Fontainebleau, le jeune ménage s’installa dans un petit appartement de deux ou trois pièces au quatrième étage d’une maison très propre, maison d’ouvriers, rue du Cherche-Midi, 102. Chaque matin Dalou, à l’heure réglementaire, arrivait à l’atelier de Fannière, qui se trouvait rue de Vaugirârd, à quelques centaines de mètres de son logis. Durant tout le jour il y exécutait, en cire, des modèles, pour la plupart tout petits et, parfois si petits, qu’il fallait souvent les reprendre à la pointe sur les moulages de plâtre, besogne ingrate et singulièrement difficile. Quand, plus tard, ses élèves ou ses aides manquaient de ces soins infinis qu il estimait hautement, il leur racontait volontiers comment il avait, pour les frères Fannière, fait tenir sur une garde d’épée, ou de couteau de chasse, toute une scène de chasse, méticuleusement modelée et dont les personnages mesuraient tout au plus deux centimètres de hauteur.
Il lit de la sorte d’ailleurs, toute une suite de ligures pour décorer, en or ef en argent, toute une série de garnitures d’épées, de dagues, de couteaux et de canons de fusil ; tout cela avait été commandé aux frères Fannière par un armurier qui s’y ruina ef dont les précieuses marchandises furent liquidées.
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Les modèles les plus divers, dont les figures étaient exécutées par Dalou,pour les frères Fannière s’appliquaient à toutes les formes de l’orfèvrerie artistique et, s’il faut en croire le témoignage des ornemanistes qui y ont collaboré, il s’en trouvait qui n’étaient point indignes de comparaison avec certains bijoux des plus belles époques de l'orfèvrerie ancienne. On est obligé de les croire sur
Trirème exécutée chez Fannière iLe génie cl la silène ne sont pas de Dalou).
parole, car après la mort du dernier survivant des Fannière leur maison d’orfèvrerie disparut et les modèles de tout ce qui la constituait fut vendu à l’encan ; les photographies des pièces les plus intéressantes qui y avaient été fabriquées ont également sombré dans ce naufrage. Trois d’entre ces pièces sont restées connues : l’une est une grande pendule en lapis lazuli ayant la forme d’un vase sur les anses duquel sont assises deux femmes représentant l’une le Chant , l’autre la Musique, elles sont de Dalou. Un génie des Arts qui la surmonte est
de Lafrance. Elle avait été faite pour Mme Blanc la propriétaire des jeux de Monaco.
Une autre pendule, en lapis lazuli également en forme de vase comportait deux uniques figures faites par Dalou, elles sont analogues aux Jean Goujon du Louvre et symbolisent : celle de droite la Sculpture, celle de gauche la Peinturé. Cette pendule, dans son ensemble, est un objet de toute première beauté. Elle eut un succès exceptionnel à l’Exposition universelle de 1867. La troisième et la plus importante de ces pièces est une trirème commandée par l’impératrice Eugénie, et par elle olferte à Ferdinand de Lesseps, à l’occasion de l’inauguration du canal de Suez. Cette trirème, œuvre de Fannière et du groupe de ses ornemanistes est supportée par des sirènes qui ne sont pas de Dalou, mais flanquée de femmes, allégories de la Méditerrannée et de la mer Bouge qui sont de lui, de même qu’à la proue, une Victoire sonnant de la trompette.
Les figurines ornant les menus objets, flambeaux, bijoux, coupes, gobelets, lianaps, et tant d’autres, des sortes les plus diverses, sont légion, tout specimen en serait à jamais perdu si le hasard — à supposer que ce soit le hasard seul — n’avait fait survivre le croquis original d’une monture d’éventail que Dalou avait eu l’intention de faire, et sans doute pour l’offrir à sa jeune femme, si l’on en juge par le monogramme I. D. qui s’y trouve inscrit dans un cartouche. 11 y a plus, le croquis de l'éventail lui-même qui a été composé par Dalou. Le tout est dessiné à la plume sur papier calque et d’une indication plutôt sommaire; le manche comporte une petite figure de femme portant sur la tête un panier de (leurs et un écusson orné de deux petits amours. L arrangement en est agréable. L’éventail lui-même comporte un sujet mythologique d’une composition assez vague, imitée de Boucher.
Les travaux d’orfèvrerie auxquels Dalou s’adonna de 1866 à 1870 lui constituaient le salaire fixe et assuré; il était parvenu à faire porter le prix à 2 francs à l’heure, tant pour lui- même que pour ses camarades, ornemanistes on sculpteurs, parmi lesquels, on compta, par intermittences Delaplanche et, occasionnellement, à ce qu’on m’a affirmé du moins, Bodin. Dalou ne se confina point exclusivement dans ces petits ouvrages où il eut fini par perdre la main aux œuvres de large envergure.
11 se trouva justement que dans la cour du 10^ de la rue du Cherche-Midi, existaient les ateliers d’un grand décorateur M. Lefebvre, Dalou y vint travailler, — toujours à tant de l’heure, — tantôt à un ouvrage, tantôt à un autre. Fallaitil une figure humaine ou quelque type d’animaux naturels ou chimériques, on demandait à Dalou de les faire. Il les installait, la plupart du temps, à même