Dame Fortune
Vive l'argent, d'où qu'il vienne ! C'est, dit-on, la devise de notre temps. L'argent est comme ces belles courtisanes à qui nul ne songe à demander d'où elles sont sorties : chacun sait bien que ces Vénus-là sont toutes nées d'un peu d'écume. Honoré Marseillette, dont je vais vous conter l'histoire, fut bien près d'être un personnage, car il ne s'en fallait guère qu'il n'eût un million quand il mourut. Il y a de ces gens dont on ne peut sans injustice dire qu'ils ne soient rien, puisqu'ils sont toujours h la veille d'être quelque chose. La fortune, il est vrai, n'habite pas encore chez eux, mais ils comptent bien l'y tenir un jour. Ils se sont mis sur sa mute, ils la guettent, ils la voient
venir et ils se croient bien sûrs de la saisir au passage. La belle arrive, les aperçoit, se détourne et prend la traverse : voilà nos ambitieux déconfits. Marseillette avait fait d'abord comme tant d'autres, il avait longtemps guetté la fortune; mais c'était un rusé compère, et l'idée lui vint une fois de semer des pièges à loup dans le chemin : dame Fortune y resta prise.
Gaspard-Honoré Marseillette tenait l'un de ses prénoms de la munificence de son parrain ; son père y avait ajouté celui d'Honoré, quand il pouvait choisir entre tant d'autres ; il semblait que cet honnête homme eût voulu conjurer l'avenir. Marseillette était de Touraine, où les enfants viennent au monde vifs, déliés; bien portants, bonne terre de gourmandise et de mille autres sensualités délectables, pays de hardis gausseurs, qui croient en Dieu, mais le craignent modérément. Son père y vivait en paix d'un héritage fort menu, quand, un beau jour, il avait eu l'excellente pensée de se marier à une jolie fille à peu près aussi fortunée que son galant. Ce qu'ils rassemblèrent à eux deux composa le plus beau rien du monde, ces deux amoureuses médiocrités firent une amoureuse misère. Un hymen si bien assorti ne pouvait manquer d'être heureux : aussi les deux époux se donnèrent-ils au plus vite des gages de leur bonheur.