‹ Dame FortuneChapitre 2 sur 137 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

et, en moins de temps qu'il n'en faut ici pour le dire, Marseilletle le père eut trois garçons, Louis, Chariot et Honoré ! Trois fils, c'est l'ordinaire des patriarches, ce fut le compte de Noé. Mais lorsque les enfants eurent grandi, lorsqu'il devint impossible de leur tailler trois jaquettes dans les vieux habits du père, lorsqu'il fallut payer l'école, et finalement les envoyer au collège, alors, les époux Marseillette ne se repentirent point de s'être mariés parce qu'ils étaient bons chrétiens; mais ils s'aperçurent un peu tard que tout n'est pas douceur dans les fruits de l'amour, et ils se mirent à travailler comme deux esclaves sous le fouet, sans répit et sans espérance. Souvent, lorsque impatient de satisfaire quelque créancier qui montrait les dents, ou bien, lorsque ayant atteint le bout de la semaine sans ouvrir de nouveaux crédits et tremblant de voir arriver la semaine suivante, Marseillette le père s'en allait aux champs aiguillonner ses valets, il se prenait à regarder d'un œil d'envie les deux bœufs insouciants et superbes qui traînaient sa charrue et lui faisaient un pain si dur. Le fardeau qu'il traînait lui semblait autrement lourd, et désormais, il était seul, car sa jolie femme était promptement morte à la peine. Tant de courage et de sacrifices eurent enfin la récompense qu'ils devaient avoir : les enfants devinrent des

hommes et quittèrent la maison ; Marseillette le père vieillit dans l'isolement et finit délaissé. De ses trois fils, l'aîné Louis, le meilleur, le plus vaillant, le plus droit, le seul sur lequel il eût compté pour l'aider dans sa rude besogne, s'était fait soldat à seize ans ; le cadet Chariot, le plus épais, devint employé d'une administration généreuse, qui lui octroya soixante-quinze livres par mois, et lui mit la corde au cou. Quant à Honoré, le plus jeune et le plus alerte, il devina tout de suite qu'il y avait des métiers plus lucratifs que ceux de ses frères : il vint à Paris, et tout d'abord, il ne fit rien.

En ce temps-là, Gaspard-Honoré avait des cheveux blonds, l'œil brillant, la mine fleurie; tant d'avantages ne manquèrent pas de le pousser dans le monde. Mais, quel monde ? Le jeune maître à la bourse plate ne pouvait guère avoir d'accès ni dans le plus grand ni dans le plus riche ; il se garda bien de faire choix ni du plus petit ni du plus pauvre, ou plutôt il ne choisit pas du tout, et, guidé par son heureux naturel, il entra de plainsaut dans le plus gai. 11 fut d'abord beaucoup aimé, ce qui aide toujours à vivre. Il apprit à chanter, à rire, à boire, à jouer avec les fils de famille, à veiller la nuit entre des cartes et des verres, et à dormir la grasse matinée ; il connut tous les secrets de la douce existence que mènent à Paris.

Page 1