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Dames d'autrefois

Il n'est pas, dans l'histoire ries amants illustres, de couple plus populaire qu'Héloïse et Abélard. D'où vient cette célébrité ? Il faut bien l'avouer, certain détail pathologique de cette vieille histoire est pour beaucoup dans son succès séculaire. Nous restons les héritiers des lecteurs de fabliaux égrillards ; nous sommes toujours amateurs de procès scandaleux. La douloureuse aventure du grand écolâtro et de son élève n'est jamais évoquée qu'avec un petit sourire polisson. Les poètes galants du dix-huitième siècle ont vu là un thème à badinage. L'opérette moderne est venue parfaire l'œuvre de défiguration caricaturale. Connus de tous et profondément méconnus, tels sont Abélard et Héloïse. Une femme de rare talent et d!esprit généreux, Mme Jean Bertheroy, a publié le récit de cette idylle cruelle. Est-ce un roman comme en écrirait un romancier archéologue ? L'aimable volume de Mme Jean Bertheroy n'est, à vrai dire, ni une thèse de Sorbonne, ni un conte de fantaisie. Il faut y voir un poème, un tendre et compatissant poème, qu'un sentiment de pitié et de justice a dicté à un doux génie féminin. L'auteur le dit éloquemment : « Ce livre n'est point écrit pour les amateurs de

scandale. C'est l'histoire pathétique de deux êtres qui, après s'être passionnément aimés, se sont trouvés brusquement arrachés aux bras l'un de l'autre. » La narratrice de ce beau drame d'amour a voulu revivre par la pensée dans ce Paris du douzième siècle que le monde entier appelait alors « la Cité des Lettres ». Cette reconstitution de la civilisation médiévale témoigne du plus fin savoir et d'une délicate intelligence du passé. Tout le livre est écrit en une noble prose rythmée, et dans le ton qui sied a l'hagiographie. En ce sens, c'est presque une Vie de Saints que Mme Bertheroy nous raconte. Mais comme elle est femme et fille d'un siècle incrédule, elle se plaît à reconnaître, même à proclamer, que ses deux héros n'étaient point des saints. Et c'est pour cela qu'elle nous imite, avec un charme délicieux de persuasion, à ne les en aimer que davantage.

Qu'était-ce que Pierre Abélard, en tant que philosophe ? Les profanes, dont nous sommes, ont le devoir de s'en rapporter aux doctes chercheurs qui ont exploré les broussailles de la forêt scolastique. Cousin, Rémusat, Jourdain, Jules Simon, Gréard nous ont appris à vénérer en lui un des pères de la pensée moderne, une sorte d'ébauche de Descartes dans la France de Louis le Gros. Nos lecteurs n'attendent pas de moi que je leur explique en quoi consistait le « conceptualisme ». Je n'en ferai rien, pour mille raisons, dont la première est que je craindrais de dire des sottises. Il apparaît toutefois aux gens les moins savants du monde que l'abbé de Saint-Gildas a exercé sur les esprits du douzième siècle une manière de souveraineté. « Il fut, dit le regretté historien Achille Luchaire, le dominateur intellectuel, le dictateur de la pensée scientifique ; il a élargi dans tous les sens le champ de la réflexion humaine. » On sait que l'Eglise prit om-

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