HÉ LOI SE
brage de l'enseignement de ce théologien subtil, trop épris de dialectique, qui allait, dans ses audaces d'interprétation, jusqu'à refuser au Fils et au Saint- Esprit la personnalité divine. Abélard n'échappa à l'hérésie que par le silence. Cette pensée, coupable d'un excès de hardiesse, ne se rétracta point ; elle abdiqua. L'orageuse carrière du moine suspect s'acheva dans la paix du cloître.
Mais ceci ne passionnera jamais qu'une élite. Peu importe à la foule le docteur que fut Abélard. La question qui reviendra toujours sur les lèvres des femmes est celle-ci : « Quel amant ce profond penseur a-t-il été ? »
A cette question, Mme Bertheroy vient, à son tour, donner sa réponse. Il apparaît clairement dans son livre que peu d'hommes ont été plus complètement, plus absolument, plus follement aimés. Mais, lui-môme, comment aima-t-il ?
Ne dites pas que nous n'en savons rien ; nous sommes au contraire admirablement renseignés sur cette âme lointaine. Nous lisons couramment dans ses profondeurs. La confession d'Abélard est sous nos yeux ; il l'écrivit, plusieurs années après son malheur, sous la forme d'une Lettre à un ami. Cette confidence, il l'a rédigée dans le latin un peu lourd de l'école, mais Octave Gréard a pris soin de la traduire en beau français du dix-neuvième siècle. Inappréciable document qui n'est, ni du Moyen Age, ni d'aujourd'hui, mais de toujours, et qui contient l'aveu presque ingénu d'un des plus magnifiques égoïsmes des annales de l'Eternel Masculin.
Les historiens de la philosophie voient dans la théologie révoltée d'Abélard un cartésianisme qui s'essaie. Les simples psychologues sentent dans la Lettre à un ami un Rousseau qui s'annonce. Il y a du Saint-Preux, presque du Val m ont entre les lignes
de cette confession. « Cette longue épître d'Abélard, dit Mme Bertheroy, respire un profond désenchantement. Ses souffrances morales, bien plus que ses souffrances physiques, y sont décrites avec des mots où saigne le cœur. Mais il n'a rien perdu de sa volonté puissante ; il reste toujours le lutteur indomptable qui se dévoue pour la cause de la vérité; à cette cause, sacrée pour lui, il a sacrifié son repos, ses joies intimes, et même l'amour de la plus admirable des femmes. Et cela donne une telle grandeur à sa confession que, d'office, il est absous. » On ne saurait plaider avec plus de chaleur en plaidant coupable. Faut-il absoudre ? Alors, gardons-nous de lire trop attentivement cette lettre où, plus de douze ans après l'idylle, le moine de cinquante-trois ans, remue du bout des doigts ces cendres où il ne trouve plus rien de l'ancien feu. Il semble n'avoir gardé de cotte aventure que la vanité du séducteur. « Il existait à Paris une jeune fille nommée Héîoïse... La voyant parée de toutes les séductions, je pensai à entrer en rapport avec elle. J'avais une telle réputation, une telle grâce de jeunesse et de beauté, que je croyais n'avoir aucun refus à craindre, quelle que fût la femme que j'honorais de mon amour. » Le révérend Abbé se permet mémo une légère pirouette en se souvenant de l'oncle Fulbert : « J'admirais sa naïveté : confier ainsi une tendre brebis à un loup affamé : agnam teneram jawelico lupo. » Il ajoute gaiement : « J'avais une grande réputation de continence. »
Cependant Héloïse, sous son voile de nonne, se mourait d'amour. Elle eut connaissance de cette lettre, où l'homme obstinément adoré se consolait ainsi. Elle lui envoya alors ce déchirant, ce candide, ce sublime appel, le plus beau cri de tendresse et de douleur qu'une voix féminine ait jamais poussé.