‹ Dames d'autrefoisChapitre 54 sur 57 · DELPHINE GA Y · texte numérisé non relu

DELPHINE GA Y

Nous avons connu un vieillard charmant qui ne manquait point d'aller à la Comédie-Française toutss les fois que Ton y jouait la Joie fait peur. Il tenait cette pièce touchante pour l'un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Essayer de le détromper eût été aussi cruel qu'inutile. Les raisons profondes de sa préférence défiaient la méthode expérimentale : cet aimable homme avait été, de 1820 à 1850, amoureux en tout bien tout honneur de Delphine Gay. Il s'était cru le témoin d'un miracle : la poésie s'incarnant dans la beauté. Ce qui constitue le miracle ne dépend point de la réalité d'un phénomène, mais de son prestige sur les âmes d'élite. « Les « miraculés » de Delphine Gay furent innombrables. Pendant trente ans, il y a eu des hommes — et lesquels ! — prêts à affirmer, sur la foi du serment, qu'ils avaient assisté au passage d'une Muse. Les faits d'ordre purement spirituel ne se discutent pas. Il serait donc frivole de se demander si Mme de Girardin fit vraiment des chefs-d'œuvre, au sens où le mot s'emploie en littérature. Son génie apparut à toute une génération avec les caractères d'un prodige. Tout au plus est-il permis non pas d'expliquer, mais de raconter ce miracle.

Il a un dossier. Ce dossier, M. Léon Séché vient d'en extraire les témoignages principaux. On prend toujours plaisir à se laisser conduire parce chercheur dans les sentiers de l'indiscrétion. M. Séché ne nous en voudra pas de dire qu'il montre parfois, au cours de ses enquêtes sur les morts illustres, plus de curiosité que de respect. Il se plaît aux révélations troublantes. A l'idée qu'il va interroger la mémoire d'une dame, on éprouve une vague inquiétude en même temps que la secrète espérance d'un plaisir coupable. Les esprits malveillants seront déçus. Le livre très intéressant que M. Léon Séché consacre — nous disons bien : consacre — à Delphine Gay est parfaitement pieux. L'auteur déclare tout d'abord que son héroïne ne connut « ni les orages du cœur ni les aventures galantes. » Il avoue qu'il a cherché « par acquit de conscience »... Cherché quoi ? Ne mentez point, ce que bien des gens auraient désiré qu'il découvrît ; un peu de faiblesse féminine chez une femme «Je n'ai rien trouvé », proclame-t-il loyalement. Il faut en prendre notre parti, Delphine Gay n'a pas eu de roman. Et là encore, nous devons reconnaître du merveilleux dans sa destinée.

Toutes les pièces, même inédites, de son dossier de canonisation attestent sa vertu. Elles sont plus affirmatives encore quant à la rayonnante beauté qui rendait cette vertu d'autant plus méritoire. Les certificats sont signés : Marceline Valmore, Lamartine, Victor Hugo, Théophile Gautier. Delphine Gay avait vingt-deux ans, lorsque M. Alphonse de Lamartine, secrétaire d'ambassade à Florence, lui fit les honneurs de la cascade du Velino. La jeune poétesse s'assit sur un tronc d'arbre, en attitude corinniennc : « Ses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au souffle impétueux des eaux, comme ceux des sibylles que l'extase dénoue ; son sein, gon-

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fié d'impressions, soulevait fortement sa robe ; ses yeux, de la même teinte que ses cheveux se noyaient dans l'espace... Sa tête et le port de sa tête rappelaient trait pour trait en femme celle de l'Apollon du Belvédère en homme ; on voyait que sa mère, en la portant dans ses flancs avait trop regardé les dieux de marbre. » Lamartine vieilli traçait de mémoire ce portrait d'une imprécision magnifique. Après trente années, le conteur attristé des Entretiens, en passant la revue de ses souvenirs, s'attardait à revivre cette heure enchantée. Il insiste sur le caractère tout idéal et désintéressé de son adoration : « Je l'ai aimée jusqu'au tombeau, sans jamais songer qu'elle était femme. »

Marceline Valmore put apercevoir, elle aussi, la vivante merveille. Delphine et sa mère faisaient halte à Lyon. La jeune fille apparut au balcon d'un hôtel. Le bon Valmore, qui passait par là, courut vite chercher sa femme, « pour me faire voir ce que je ne verrais plus de ma vie. » La foule stationnait devant les fenêtres. Delphine dut fermer sa croisée pour se soustraire à l'enthousiasme des Lyonnais. « Belle, imposante, comme la Rachelde la Bible, elle était couverte de cheveux blonds retombant sur toutes ses roses, €t semblait en être formée. Jamais rien de si éclatant n'est apparu dans une ville. »

A la première d'Hemani, raconte Gautier : « Quand elle entra dans sa loge et se pencha pour regarder la salle, sa beauté — bellezza folgorante — suspendit un instant le tumulte et lui valut une triple salve d'applaudissements. »

On sait quelles larmes superbes Victor Hueo versa sur la tombe de Delphine :

Jadis je vous disais : Vivez, régnez, madame, Le bal éblouissant pâlit quand vous partez 1

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Un ancien officier aux gardes du corps, qui s'appelait Alfred de Vigny, faillit demander la main de Mlle Gay. La mère très prosaïque du guerrier poète bouleversa cette idylle au nom de la prose. Delphine pleura, de Vigny obéit. Après vingt ans, il aimait à se croire secrètement regretté :

Quand tes deux beaux bras nu3 pressaient la blonde écaille, Dans la blonde forêt de tes cheveux d'or pur ; ...Tu n'étais pas si belle, en ce temps-là, Delphine, Que depuis ton air triste et depuis ta pâleur.

Il devient, n'est-il pas vrai ? moins difficile de comprendre pourquoi le vieux monsieur de la Comédie-Française admirait tant la Joie fait peur. 11 a cru aux poèmes de Delphine Gay en noble compagnie, avec Lamartine, avec Hugo, avec de Vigny, avec Gautier, avec Balzac, et pour les mêmes raisons qu'eux, pour une raison du moins qui leur a suffi à tous : elle était si belle !

A nous autres, qui ne subissons plus le sortilège de l'enchanteresse, son génie apparaît moins clairement. Aussi y aurait-il de l'impiété à relire son œuvre. Plus d'impiété encore à se demander jusqu'à quel point les enthousiastes de Judith et de Clêopâtre subissaient l'illusion et s'ils ne se ressaisissaient pas en changeant d'atmosphère. Lamartine lui-même, quelques semaines après la scène de la cascade du Velino, n'écrivait-il pas à un ami : « Mlle Delphine Gay paraît une bonne personne et ses vers sont ce que j'aime le moins en elle. Cependant c'est un joli talent féminin, mais le féminin est terrible en poésie 1 » Comme on sent que déjà l'apparition magique n'était plus devant *es yeux 1 Les deux fois pourtant Lamartine a été sincère. Il l'était surtout alors qu'assis à sa table de

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