‹ Dames d'autrefoisChapitre 53 sur 57 · LA VRAIE ELVIRE · texte numérisé non relu

LA VRAIE ELVIRE

petit livre que vient de publier M. Léon Séché, Le Roman de Lamartine, m'a fait relire, ce calomnié, Raphaël. Je n'y ai trouvé qu'innocence.

Innocence d'un génie qui, dans sa superbe candide, parle de lui-même comme d'un être promis à l'immortalité. Un pareil livre ne s'adressait point aux lecteurs de 1849 ; il a été écrit pour nous autres, successeurs de la génération des ingrats. Il sied de pardonner à ceux qui d'abord ne le comprirent point. Il est difficile à des contemporains d'écouter un homme, la veille encore ministre des affaires étrangères, raconter son roman d'amour. Lamartine, et c'était sa revanche, osa se placer en dehors, au-dessus, au-delà de son temps. Cette attitude fut prise pour de l'insolence. On ne reverra jamais ce magnanime mépris du ridicule, ni cette façon seigneuriale de parler de soi-même, et ces manières-là ne se peuvent plus.

Il les pouvait, lui. On crut qu'il voulait dire aux foules : « Tel est l'homme que je suis ! » Il disait seulement : « Voilà celui que j'aurais voulu être! » Raphaël, c'est la confession d'un repentir. Si l'on veut relire ces pages accusées d'orgueil, et les bien lire, on y découvre un cri d'impuissance et un aveu d'humilité. Ce parfait amant, le poète d'Elvire sait bien qu'il ne l'a pas été. Pour se punir, il s'imagine plus pur et plus tendre. Ne dites pas qu'il a menti. Se peindre, non point selon sa ressemblance, mais d'après l'image idéale qu'on pleure de n'avoir pas réalisée, est-ce là mentir ?

Et de quelle main légère, avec quelle piété il a remué ces cendres ! Oui, il révèle celle qui fut Elvire, il l'a même nommée. Elle reste quand même dans son récit une princesse lointaine. Après les vingt éditions de Raphaël, Julie Charles demeurait fabuleuse. Elle est désormais rentrée dans la vie. Nous nous flattons de connaître tout d'elle. En sommes-nous certains?

Sans doute, il est établi, avec la rigueur d'une enquête judiciaire, que Julie-Françoise Bouchaud des Hérettes, épouse du physicien Charles, était une fille de Rousseau mariée à un Wolmar de l'Académie des sciences. Nous pouvons voir, à Aix-les-Bains, le jardin d'auberge où la dolente créole, déjà touchée par la mort, rencontra le beau jeune homme désœuvré en qui ressuscitait Saint-Preux. Le moindre paysan savoyard nous montrera le coin du lac où se passa le drame du naufrage. Nous connaissons, paroles et musique, la ballade écossaise que berçait le bruit des rameurs. Que de trouvailles encore dues à la critique ? Et puis après ?

Le décor de l'idylle, les costumes des personnages, tout l'extérieur est identifié. Reste le mystère môme de ces amours. Nul ne répondra à la question qui nous brûle les lèvres :« Comment et jusqu'où se sontils aimés ? »

Lamartine affirme qu'un serment d'éternelle abstinence consacra leur union. M. Léon Séché se fait à son tour le chevalier de la pureté de Julie Charles. Rien ne permet de le contredire ; il est éloquent et persuasif, étant convaincu. Malgré nous, nous nous rappelons les feuillets jaunis récemment découverts dans un tiroir du cabinet de Saint-Point. Raphaël prétendait avoir détruit toutes les lettres de Julie : « Je les ai brûlées parce que la cendre même en eût été trop chaude pour la terre. » Quelques-unes de ces lettres se sont retrouvées. Elle n'avouent rien, mais un cœur dévoré de passion s'y trahit à chaque ligne.

Qui nous dira jamais le sens de ces mots tracés par la main d'une mourante ? « Je vis pour expier ! »

Scrupule de chrétienne, a-t-on dit. D'après Raphaël, Julie, en vraie fille du dix-huitième siècle, était sans foi, jusqu'au jour où l'amour platonique lui révéla

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Dieu. D'aucuns assurent que M. de Bonald la convertit. Souffrit-elle du remords d'avoir péché d'intention ? Pourquoi pas ? Sans doute, mais voici où commence le châtiment de notre curiosité: puisque ce doux poème se commente en prose, la triste prose reprend tous ses droits. Et l'on se met à songer au Bourguignon vigoureux, au gars solide de vingt-six ans qu'était Lamartine en 1816. Allèrent-ils vraiment tous deux faire le pèlerinage des Charmettes ? Singulière confidente que Mme de Warens pour des amants ayant fait vœu de chasteté ! Tout parle, dans le jardinet cher à Rousseau, d'autre chose que de continence. Des pensées coupables risqueraient de nous envahir. N'en disons pas plus, c'est déjà trop dire. Mieux vaut relire ingénument Raphaël et s'en tenir là.

Qu'elle ait péché ou non. Elvire est au ciel, voilà la seule certitude que nous possédions. Quant à lui, s'il nous a menti, qu'il a donc eu raison de nous mentir ! Notre jugement lui importait peu, du reste : il voulait surtout se tromper lui-même.

Il y a eu dans l'histoire de la passion humaine un héroïque amant que Lamartine désespéra d'égaler. Rancé, alors qu'il était livré aux erreurs du siècle, fut aimé de Mme de Montbazon. Elle était la plus triomphante beauté d'une cour d'amoureuses. Mme de Montbazon tomba malade ; elle languit quelque temps, avant de quitter le monde qu'elle charmait. Rancé ne quittait point son chevet. Lorsqu'il la vit sur le lit mortuaire, il conçut « la haine passionnée de la vie ». M. de la Trappe devint un saint. Lamartine n'était pas au lit de mort d'Elvire. Fut-ce négligence ou bien discrétion ? Ou la moribonde eut-elle cette coquetterie de ne pas se laisser voir en agonie ? S'il avait contemplé l'adoré visage outragé par la mort, eût-il, comme Rancé, dit adieu au monde ? Ce n'était pas un saint, mais seulement un poète. Le plus trompeur

et le plus sincère, le plus oublieux et le plus fidèle qu'on ait vu jamais, celui de tous qui, dans notre langue, a le mieux prié. Le souvenir de Julie Charles a parfumé cette vie grandiose. De ce dominateur qui gouverna la France pendant une heure, l'humanité retiendra deux hymnes de douleur et d'amour : le Lac et le Crucifix. C'est dans ces vers que survit une Elvire plus belle qu'une femme et plus vraie que la vérité.

J'ai l'honneur d'être l'humble voisin de cette ombre. Je vois, à quelques mètres de ma table, les fenêtres de l'appartement du ménage Charles. Sur ce rond-point, où des fillettes sautent à la corde, Lamartine, drapé dans le manteau byronien, attendait l'heure de se glisser chez l'amie, lorsque s'étaient retirés les hôtes importuns, Suard, Laîné, Rayneval, Mounier, Bonald. « J'entendais pour tout bruit gronder les flots de la Seine ou tinter les réverbères des deux quais aux rafales des nuits. Une petite lueur de lampe nocturne qui filtrait entre deux volets entr'ouverts m'indiquait seule la place où mon âme cherchait son étoile. » Par les claires soirées de lune, je m'oublierais presque à regarder si les amants du lac du Bourget ne reviennent pas hanter cet autre beau coin du monde. Un affreux petit tramway insulte de son tapage ce lieu qui voudrait être une solitude. Tu me rappelles, ô messager de civilisation, que nous ne vivons plus au temps des longs poèmes et des immortelles amours !

Ie dernier chapitre, publié par la Revue des Deux j Mondes, des Mémoires de la comtesse de Boigne raconte l'équipée vendéenne de la duchesse de Berry. Parmi les héros et les héroïnes de cette aventure, la spirituelle mémorialiste mentionne Félicie de Fauveau. Mme de Boigne nous fait entrevoir, lors de l'audience que Marie-Caroline accorda à Berryer, Mlle de Fauveau, figurant à l'arrière-plan. « Mlle de Fauveau dessinait des modèles d'uniformes pittoresques pour les troupes, et Mme de La Roche jaquelein les soumettait à l'approbation de la princesse. » Dans ce basrelief, la romanesque Félicie apparaît comme un personnage effacé. Elle avait droit au premier plan. Elle eut son heure de célébrité pour ses talents de statuaire et ses ardeurs de conspiratrice. La gendarmerie a eu raison de ses ardeurs et l'oubli de ses talents. Mlle de Fauveau rêvait de rendre à la France la royauté légitime et la sculpture gothique. C'était beaucoup à la fois. Mais cette amazone d'art, la première des préraphaélites et la dernière des frondeuses, visait à l'héroïsme et au génie. Pourquoi l'histoire et les musées la dédaignaient-ils ? Aurait-elle échoué dans la statuaire comme elle échoua dans les complots ?

Ce ne fut point de sa faute si la monarchie légitime ne fut pas gratifiée d'une sculpture spéciale. Toute jeune fille, Mlle de Fauveau émigra en esprit jusqu'au

fond du moyen âge pour vivre au milieu des rois chevaleresques et des imagiers inspirés. Elle fut romantique avec une candide exaltation. Le démon qui agitait son âme ne lui permit pas de commencer par le commencement. Les tempéraments fougueux sont dédaigneux des grammaires. Mlle de Fauveau eut des convictions politiques avant d'étudier l'histoire et aspira au chef-d'œuvre sans apprendre à très bien dessiner. M. Ingres lui conseillait de copier des morceaux de la frise du Parthénon. Une pareille discipline sembla-t-elle à la jeune royaliste souillée de républicanisme ? Elle s'abstint pieusement de s'y soumettre. Son idéal datait de saint Louis et non de Périclès. Trop enthousiaste pour avoir le temps de s'informer, elle apprit le moyen âge, qu'elle ignorait avec ferveur, dans les romans de Walter Scott. Au Salon de 1827, elle obtint un premier succès sinon comme médiéviste, du moins comme romantique de la stricte observance. Elle exposait deux petits bas-reliefs : Une Scène de l'Abbé et Christine et Monaldeschi. Alexandre Dumas, encore inconnu, admira « la finesse et l'énergie de son ciseau ». Il emprunta à Frédéric Soulié un tome de la Biographie universelle pour connaître les détails de la tragédie de Fontainebleau. L'idée d'un de ses premiers drames lui fut suggérée par Mlle de Fauveau ; il lui en fait honneur dans ses Mémoires.

Nous imaginons mal ce qu'était, à la fin de la Restauration et dans les premières années du régime de Juillet, l'influence du « scottisme » sur certains cerveaux. Lorsque Madame fit sa prise d'armes en Vendée, ce fut un chapitre de Rob Roy qui revivait. Marie-Caroline, c'était Diana Vernon ressuscitée. Légitimiste, romantique et scottiste, que pouvait faire Féliciede Fauveau? Elle abandonna l'ébauchoir et se fit brigande. La duchesse de Berry

représentait pour elle le type accompli de la princesse de roman. Félicie imita vaillamment toutes les vertus étourdies de son modèle. A l'exemple de sa maîtresse, elle mit de l'espièglerie dans l'épopée. Se déguiser pour dépister les policiers fut pour elle un délice. Elle conspirait comme on danse au bal masqué. Elle prit un jour la diligence où était monté le gendarme chargé de l'arrêter, et poussa l'audace moqueuse jusqu'à s'endormir sur son épaule. Intrépide avec cela, stoïque, couchant sur la dure, fondant des balles, une vraie chouanne de la légende. Après le désastre final, elle se réfugia à Florence, déclarant « qu'elle ne rentrerait en France qu'avec les rois légitimes ». Elle attendit de 1832 à 1887. Pour prendre patience, elle se voua tout entière à la sculpture.

Par l'élévation de son caractère et la pureté de sa foi, Mlle de Fauveau était éminemment digne de faire des chefs-d'œuvre. Elle fut une des premières à s'éprendre des peintres et des sculpteurs du quattrocento. Elle a été ruskinienne avant Ruskin. Elle voulait de tout son zèle continuer Ghiberti et Donatello. Elle lisait Dante. Au Salon de 1836, elle envoya, de son lieu d'exil volontaire, un groupe de Paolo et Francesca. Pour accuser le caractère médiéval de cet ouvrage, elle joignait une inscription en ancien langage, en ce vieux français fantaisiste qu'on parlait dans les brasseries romantiques. C'était d'un archaïsme consciencieux et ingénu. Un vague bruit de romance pour piano accompagnait la pensée dantesque, mais l'intention était des plus louables. Les professionnels de la sculpture firent des réserves ; à défaut de plastique, l'œuvre débordait de lyrisme généreux.

Au Salon de 1842, Félicie de Fauveau eut mieux qu'un succès : elle fit. scandale. Son bas-relief en marbre, Judith et Hc'opherne, hyperdonatellesque, inquiéta le pouvoir. Elle avait donné à l'héroïne de

Béthulie les traits de la duchesse de Berry. Dans l'Holopherne à la barbe nattée, la malignité publique s'obstina à retrouver la ressemblance de Louis-Philippe. On n'était pas si loin de la vilaine histoire de Blaye et toutes les armes semblaient bonnes contre le roi de M. Guizot. Tout le monde alla analyser le masque de l'Holopherne-Citoyen. « Est-ce assez lui !» s'écriaiton. Pauvre Louis-Philippe ! Soyez donc le plus fidèle des époux couronnés pour que la statuaire légitimiste vous joue un pareil tour. Il fut extrêmement élégant de s'enthousiasmer pour le bas-relief vengeur de Mlle de Fauveau. Encore aujourd'hui les passions politiques s'interposent entre la critique et cet ouvrage. Sa valeur artistique en demeure indécise. La Revue de Paris n'y vit « qu'une imitation prétentieuse et tourmentée des anciens maîtres florentins». L'article est sévère ; il abonde en objections : « Quelle bizarre idée a donc pu conduire Mlle de Fauveau à un pareil sujet?» Etlebonsalonnier anonyme risque cette vue : « Comment une femme peut-elle chercher à reproduire sous sa main une tête coupée par une femme ? » Le loyalisme orléaniste égare visiblement l'écrivain. Et il ajoute, pour qu'on n'en ignore : « Ce n'est pas, à coup sûr, une pareille action qu'eût choisie la noble princesse Marie pour sa main fière et délicate. » C'était une lutte entre la sculpture de la branche cadette et celle de la branche aînée.

Cependant, Mlle de Fauveau, en son atelier de Florence, jouissait de la double gloire de l'artiste et de l'héroïne. Une visite à l'amie de la duchesse de Berry était une étape obligée du voyage d'Italie. Le « Studio-Fauveau » figurait dans les Guides. Le marquis de Chennevières et son ami Lafontan, jeunes, enthousiastes, épris de l'Italie et de la légitimité ne manquèrent point, lors de leur séjour à Florence, en

1842, d'aller présenter leurs hommages à l'illustre émigrée.

Il faut revoir, au fond de son vaste jardin, L'artiste aux cheveux blonds, la femme paladin,

prescrivait Méry. Les deux pèlerins de vingt ans passèrent des heures délicieuses au Fondacci San Spirito. Us saluèrent les fameux cheveux blonds tels que les portait Félicie, coupés aux enfants d'Edouard et coiffés d'un bonnet toscan. L'amazone était vêtue d'une robe de soie noire, à deux rangs de boutons, un souvenir de l'uniforme de Vendée. On s'entretint de Benozzo Gozzoli et du retour imminent de celui que Mme de La Roche jaquelein appelait l'Ange- Roi. Justement Mlle de Fauveau terminait un buste du comte de Chambord. Chennevières nous dit, dans ses Souvenirs : « A voir ce buste, tant il est beau, et à écouter parler Mlle de Fauveau, on se prend à douter si le roi qu'elle a fait n'est pas le roi qu'elle appelle et désire. C'est son type de roi (si beau à l'église quand il s'agenouille à terre pour prier), ferme (tenant bien ce qu'il tiendra), ayant pour lui jeunesse, beauté, force et le passé qu'elle vénèreet l'avenir auquel elle croit. »Nous ne pouvons pas discerner dans cet éloge si Mlle de de Fauveau était portraitiste. Ses œuvres étant infiniment rares en France, nous demeurons, en ce qui concerne son talent, dans une incertitude douloureuse. Théophile Gautier, coutumier de l'indulgence, parle souvent d'elle avec une bienveillance qui ne nous rassure qu'à demi. Il reste au moins de Mlle de Fauveau un poétique souvenir et ce mot admirable : « Quand on n'est pas dévoué jusqu'à la folie, il ne faut pas s'en mêler. »

]l est des génies qu'il ne suffît pas d'admirer. Beaucoup parmi les esprits souverains ne veulent être salués qu'à distance; on dit d'eux : a les Maîtres »avec un peu d'épouvante dans le respect. Mais il y a des immortels, de meilleur accueil, qui laissent venir à eux la foule des âmes. Les Surhumains planent au-dessus des têtes courbées ; la dîme d'admiration qu'ils exigent s'acquitte avec l'intelligence. Ceux qui daignent descendre parmi nous sont les Bienfaiteurs ; leur gloire se nourrit d'humble amour.

Ceux-là, les doux, seront éternellement les préférés du monde. Le plus modeste d'entre nous se sent auprès d'eux. De tous ces chers confidents, en est-il un plus tendrement amical que le douloureux Schumann, dont la souffrance n'a créé que consolation ?

A peine osé-je dire que je l'admire. J'ai peur du méprisant sourire des initiés de la musique, malheureux barbare que je suis ! Un soir que j'écoutais, en profane ravi, un lied du divin chanteur, une femme charmante m'a cruellement rejeté dans la honte.

Elle m'avait signalé, sans penser à mal, un accord de septième de mi. J'ai toutes les peines du monde à discerner un mi ; et, quant à un accord de septième, je crains bien de mourir sans avoir compris ce que veut dire cette formule ésotérique. A mon silence, cette dame sentit mon indignité. Héla» ! je la sens moi-même. Je me sais indigne d'admirer Schumann ; je me contente tout bêtement de l'aimer.

Aussi ai-je lu avec émotion, dans un journal d'Allemagne, qu'en mai prochain, la ville de Bonn célébrerait le centenaire du maître des lieder. C'est à Bonn qu'est sa tombe. La terre germanique garde sa dépouille ; l'orgueil allemand veille jalousement devant sa gloire. Il a raison. Mais l'âme schumannienne est éparse à travers la multitude des cœurs et ce bien-là est commun à l'humanité.

Allemand, sans doute il le fut, comme nul ne l'a été plus consciemment, au temps, qui semble fabuleux, où l'Allemagne ne versait à l'univers que de la douceur. Schumann, né Saxon, s'est voué au Rhin, lorsque le vieux fleuve roulait entre les peuples des pensées de concorde. Notre Michelet a mélancoliquement parlé de ce Rhin fraternel, chéri des rêveurs. A vingt ans, Schumann, voyant pour la première fois le Vater Rhein, ferma les yeux, comme pour une prière : « Lorsque je les rouvris, écrivait-il à sa mère, le fleuve s'étalait devant moi, calme, silencieux, serein et fier comme un dieu antique. » Le Rhin, que contemplait ainsi Schumann, ce Rhin-là conseillait d'aimer. Et ce fut de tendresse, d'universelle tendresse, de pardon, de paix, d'infinie charité que le jeune pèlerin du noble fleuve se remplit l'âme.

Ame adorable entre toutes qui n'a voulu connaître du monde que ce qu'il contient de blancheur ! Quel poème de bonté que cette vie docile d'éternel enfant ! La gloire a des préférences de femme séduite pour les audacieux et les beaux pervers qui l'ont violentée. Schumann était de cette famille de résignés qui font ici-bas le moins de bruit possible et consentent leur destin. Il n'a rien volé au sort; il ne voulait rien qui ne fût mérité. Une soirée où une voix féminine a chanté un lied de Schumann s'achève délicieusement par la lecture d'une lettre de lui. Il existe un petit volume où quelques lettres, choisies avec piété,

l'expliquent tout entier, dans son ingénuité intrépide ; Mme Mathilde Crémieux les a traduites en une simple prose française que garde quelque chose de la grâce allemande d'autrefois. Livre exquis d'où s'exhale comme un parfum de violettes séchées. Le monde ne connaîtra plus de cœurs pareils.

Il est magnifiquement amusant de regarderie génie bouleverser tout pour faire sa trouée. Les conquérants au geste brusque auront toujours les faveurs de l'histoire. Mais l'héroïsme, qui s'appelle patience, a donné quelques saints miraculeux. Robert Schumann, ce petit bourgeois d'un village de Saxe, débuta bonnement, paisiblement, comme tout le monde. Ni prodiges, ni révoltes, ni colères, dans sa jeunesse faite d'obéissance. Au fond del'arrière-boutique paternelle un vieux piano reçoit ses confidences. Son père, écrivain manqué, l'eût laissé devenir un poète. Le père meurt ; la bonne femme de mère, soutenue par un tuteur d'esprit pratique, voue son fils à la jurisprudence. Le jeune homme n'a pas un motderefus.il part pour Leipzig, puis pour Heidelberg, à la recherche du diplôme de docteur en droit. Là il se nourrit de deux dangereux conseillers d'indiscipline, Byron et Jean- Paul. Il lit Manjred et le Titan, il raffole de ces livres enragés et superbes, sans devenir pour cela, ni byronien, ni richtérien, ni satanique. Ce forçat du Digeste passe ses examens à jour fixe. Il attend. Vient le jour où, sûr de sa mission, il a pris conscience de lui-même. Alors, — c'est le 22 août 1830, — il écrit à sa mère cette admirable lettre suppliante : « J'ai enfin fixé le choix de mon avenir, en me décidant à gravir le chemin qui monte vers mon idéal. Mère, descends dans ton cœur et dans le mien ! » C'est avec des paroles tremblantes qu'il affirme son droit au génie. La porte d'or s'ouvre enfin devant ses rêves; il avait dédaigne <c la briser.

Il lui faut bientôt autre chose. Il sent qu'il a droit aussi au bonheur. Cette nouvelle conquête sera encore l'œuvre de sa patience et de sa douceur. On sait la fraîche idylle persécutée de ses fiançailles avec Clara Wieck, la fille de son maître. Elle était une gentille prêtresse triomphante de l'art auquel il avait consacré sa vie. Le père de la pianiste applaudie se souciait peu de ce gendre candide et intimidé. Frédéric Wieck fut cruel, et cruel longuement. Robert Schumann n'osait maudire un ennemi dans son maître. Il attendait Byron, Jean-Paul, Schiller lui-même, le Schiller des Brigands, lui disaient, à chaque page de leurs livres : « Enlève Clara! » Les Claras ne s'enlèvent que dans les romans. Schumann songeait : « Je la mériterai. »

Ce stage d'amour a duré quelque six ou sept ans. Un soir, du bureau de poste de Zwickau, il écrit à Clara: « Peut-être ton père ne retirera-t-il pas sa main quand je lui demanderai sa bénédiction. Il est probable que nous aurons beaucoup à faire avant d'en arriver là, mais j'ai confiance en notre bon génie ? »

Confiance ! c'est le mot d'ordre de ce doux entêté sublime. Il croyait en la vie. Elle l'a cruellement et lâchement trahi.

Il fallut un arrêt de la Cour royale de Leipzig pour conférer à Schumann son permis de bonheur. Rien de moins romantique et de plus touchant que la délivrance de ces deux cœurs opprimés. Le soir de ses noces, Clara écrivit dans son Journal : « On a un peu dansé, on ne fit aucune extravagance. Tout mon être débordait de reconnaissance envers Celui qui, au milieu de tant d'écueils, nous a conduits l'un vers l'autre. Mon ardentr prière lui a demandé de me conserver mon Robert pendant de longues années. » — Aucune extravagance ! Ces parfaits amants pouvaient définir ainsi leurs sages fiançailles. Le destin extravagua pour eux. Il leur fit pourtant d'abord l'aumône de quatre an-

nées de joie. On lit sur une maison de Leipzig, au n° 5 de l'Inselstrasse : « Ici vécurent Robert et Clara Schumann : 1840-1844. » Tout ce que ces êtres de tendresse obtinrent de la vie se trouve enfermé entre ces deux dates. Ce fut, au lendemain de leur mariage, une pure débauche de musique et d'amour. Quelle femme aura été plus pieusement, plus chastement, plus humainement chantée par une voix divine que Clara Wieck, en 1840, l'année des Lieder ? Là s'est exprimé le suave Schumann, cher à nous tous, aux musiciens et aux autres aussi, le Schumann, ami des cœurs innombrables. Ces bruits célestes, le Noyer, Ton regard, nous viennent du court printemps du Lieder jahr. Cependant, rassuré, confiant toujours, il disait à la bonne épouse. « Je chanterai jusqu'à ma mort comme le rossignol. »

Et cette calme raison, si purement loyale, a été assassinée par derrière ! Cet homme-là est devenu fou ! Aux jours de sa jeunesse, alors qu'il n'osait rêver encore qu'une gloire de virtuose, la paralysie avait frappé sa main de pianiste. Il faillit crier à l'injustice. « Souvent, a-t-il dit, je m'en suis plaint au ciel. J'ai demandé à Dieu : pourquoi m'as-tu fait cela ? » Ce fut sa seule parole byronienne. Mais de cette première cruauté, la musique et l'amour le consolèrent. L'infâme insulte, la chose imméritée, c'est que le génie ait été traîtreusement éteint dans l'esprit le plus digne d'en nourrir le feu. La conscience mit des années à s'obscurcir en ce cerveau de lumière. Une première fois, qu'i) avait oubliée, la folie avait frôlé Schumann. Pendant ses fiançailles, il fit à Clara Wieck l'aveu de cette heure d'angoisse : « Dans la nuit du 17 au 18 octobre 1833, il me vint soudain la plus terrible pensée que puisse concevoir une créature humaine, le plus épouvantable châtiment que puisse infliger le ciel : la crainte de perdre la raison.

Je ne respirais plus, à l'idée que s'il en était ainsi, tu ne pourrais plus penser à moi. Je courus chez un médecin. Il me rassura affectueusement et finit par me dire : « La médecine n'a rien à faire ici ; choisissez-vous une femme, c'est elle qui vous guérira ! » La guérisseuse s'était rencontrée. La confiance, cette naïve, cette sainte confiance, qui fit toute la vertu de Schumann et la moitié de son génie, était rentrée dans son cœur. Alors, en plein bonheur, en pleine gloire, l'Ennemie se rua sur sa victime.

Il a dû sentir — et c'est là l'iniquité inexpiable — sa raison lentement descendre dans l'abîme hideux. A-t-il crié, quelque nuit, ce qu'il avait murmuré jadis en regardant le ciel : « Pourquoi m'as-tu fait cela ? »

Oui, pourquoi ? D'autres intelligences suprêmes ont, elles aussi, sombré aux ténèbres. Il nous souvient d'une affreuse image de cauchemar, exposée aux devantures des librairies, et qui montrait Nietzsche hébété. Mais au moins celui-là était-il coupable du vieux crime d'orgueil. Fils de Satan, il avait tenté de regarder de l'autre côté de la vérité permise. Le supplice de Nietzsche, c'était le péché antique etl'antique châtiment. Schumann n'avait été qu'innocence.

On s'occupe du monument de Proudhon. il serait érigé à Besançon, dans un an, pour le centenaire du grand socialiste. Proudhon est mort en 1865 ; il obtiendra sa statue après un stage de quarante années. Parle temps qui court, c'est beaucoup attendre. Les survivants du gouvernement de Juillet et des crises de 1848 s'étonneront, moins que les jeunes gens, de ce retard. Lorsque Proudhon, inculpé de neuf délits, comparut, en 1842, devant un jury de bourgeois bisontins, ce fut plein d'épouvante et d'horreur. «Foule immense à l'audience. La haine, la curiosité, l'intérêt, mille passions remuaient le public. Il est incroyable à quel degré de haine on était monté ; j'étais un passe- Robespierre, un anté-christ. J'ai vu une jeune et jolie personne de seize ans fuir à ma présence. » Les jurés de Besançon acquittèrent le monstre. Le terrible dialecticien, en fin paysan comtois qu'il étaitlesnoya dans des flots de philosophie. Ne comprenant rien ni à l'accusation ni à la défense, ils prirent le parti de pardonner. Un tribunal de capitalistes se résigna à absoudre l'ennemi de la propriété. Avec une assemblée politique, Proudhon se tira d'affaire moins aisément. Au lendemain des journées de Juin, un duel tragique s'engagea entre la Constituante et lui. Ce fut l'époque où sa personne devint un objet de scandale. « J'ai été prêché, joué, chansonné, placardé, biographie, cari-

caturé, blâmé, outragé, maudit... Les dévots m'ont menacé, dans des lettres anonymes, de la colère de Dieu ; les femmes pieuses m'ont envoyé des médailles bénites ; les prostituées et les forçats m'ont adressé des félicitations dont l'ironie obscène témoignait des égarements de l'opinion. » Un diplomate espagnol, Donoso Cortès, marquis de Valdegamas, exorcisait le réprouvé. « Jamais, disait cet inquisiteur, jamais mortel n'a péché aussi gravement contre l'humanité et contre le Saint-Esprit. Lorsque la corde de son cœur résonne, c'est toujours avec un son éloquent et vigoureux. Non, ce n'est pas lui qui parle alors, c'est un autre qui est lui, qui le tient, qui le possède et qui le jette haletant dans des convulsions épileptiques. Homme ou démon, ce qui est certain, c'est que sur ses épaules pèsent d'un poids écrasant trois siècles réprouvés. » Le démoniaque avait commis l'inexpiable crime de demander un impôt du tiers sur h revenu. L'Assemblée nationale fut unanime à le flétrir. Par 681 voix contre 2, elle vota cet ordre du jour: «Considérant que la proposition ducitoyen Proudhon est une atteinte odieuse aux principes de la morale publique ; qu'elle viole la propriété ; quelle encourage la délation ; qu'elle fait appel aux plus mauvaises passions ; considérant en outre que l'orateur a calomnié la Révolution de Février en prétendant la rendre complice de ses théories... «Attendre soixante ans pour déchirer un ordre du jour de ce style, ce n'est point exagéré, même en un siècle aussi pressé que le nôtre. Encore quelques mois, et les colères des constituants de 1848 feront place à l'apologie. La réhabilitation politique de Proudhon aura le caractère d'un rite officiel. Il y aura des gendarmes et des propriétaires autour de sa statue.

Cela n'est-il pas fait pour autoriser chez le citoyen Pataud bien des espérances ? Sans doute. Mais il ne

suffit point d'être socialiste. Il y a la manière. Qui se souvient aujourd'hui des théories proudhonniennes ? Nous**nous sommes même laissé dire qu'elles exhalent déjà un parfum de bourgeoisie : « Son mutuellisme, a dit un docteur du marxisme, est considéré comme une réaction bourgeoise contre le collectivisme naissant. » Un petit dictionnaire de poche a défini Proudhon : « Fameux sophiste. » Ce que ne dit pas ce dictionnaire, c'est que ce sophiste fut en outre un des plus beaux écrivains de la langue. Pour parler comme le marquis de Valdegamas, lorsque résonnait la corde de son cœur, elle faisait un bruit magnifique. Des Morceaux choisis de Proudhon rassemblés au seul point de vue littéraire, font un livre merveilleux, L'inauguration de sa statue sera surtout une fête de littérature.

Et puis, il y avait autre chose encore dans cette âme. Proudhon fut incomparablement vertueux. Honnête, probe, désintéressé, cela va sans dire, passionné de pauvreté, vraiment peuple, mourant libre comme il avait vécu. Proudhon, à son foyer, n'est plus qu'un adorable bonhomme, plein de vaillance et de candeur. Ce formidable tapageur a pratiqué sans bruit de douces vertus. L'Allemand Charles Grtin l'alla voir, en 1845, en son logis de la rue Mazarine. « Un visage ouvert, un front merveilleusement plastique, des yeux bruns admirablement beaux; un cœur plein de calme, d'assurance, de gaieté même ; en un mot, un homme beau et vaillant contre tout un monde. » Griïn et Proudhon communièrent en Hegel. Ils s'entretinrent aussi des femmes et de l'amour. Grùn cachait sous son hégélianisme toute une floraison de myosotis ; Proudhon, d'une chasteté farouche, parlait de la femme sans compétence. Il en était resté au souvenir d'un amour de jeunesse : « D'où suis-je si savant, moi qui n'ai point de femme ? C'est d'avoir eu, très jeune,

un amour honnête et d'avoir vieilli par-dessus. » Il n'avait pas encore rencontré, en la passementière parisienne Euphrasie Piégard, le bon génie de sa vie. Si Grun était revenu quelques années plus tard, il eût trouvé dans le logement de la rue d'En fer, un Proudhon souriant et apaisé. C'est ce Proudhon-là qu'a connu, aimé et respecté Sainte-Beuve. Grùn, tout conjugal, avait eu quelque peu peur de ce célibataire implacable. Sainte-Beuve, quoique ou parce que libidineux salua très bas, envia peut-être cet heureux patriarche. Il nous a révélé le Proudhon de l'admirable lettre à Bergmann: « J'habite avec majeune famille un rez-dechaussée tourné au Midi, avec un joli jardin devant ma porte... J'ai épousé, à quarante ans, une jeune et pauvre ouvrière, non par passion, — tu conçois sans peine de quelle nature sont mes passions, — mais par sympathie pour sa position, par estime de sa personne ; parce que ma mère morte, je me trouvais sans famille; parce que, le croiras-tu ? à défaut d'amour, j'avais la fantaisie du ménage et de la paternité. Depuis quatre ans, la reconnaissance de ma femme m'a valu trois petites filles blondes et vermeilles, que leur mère a élevées et nourries elle-même et dont l'existence remplit aujourd'hui presque toute mon âme. »

Avec le Proudhon de la vie domestique, écrivant auprès du berceau de Catherine des choses formidables, quel livre de morale il y aurait à faire ! Sainte- Beuve n'a pas eu à sa disposition les quatorze volumes de la Correspondance. Mais les quelques lettres qui passèrent sous ses yeux lui permirent de deviner chez le rude lutteur, des trésors de tendresse et de grâce. Pendant les dix dernières années de sa Vie, le mari d'Euphrasie Piégard, « ce Samson sans Dalila », faisait avec délices la philosophie de son modeste bonheur. Il aimait à consoler les âmes inquiètes. Il c'onnait volontiers des consultations écrites sur

les maladies de la passion. Quelques-unes des lettres qu'il écrivit pendant cette période sont des chefsd'œuvre d'éloquence ingénue. Le fougueux sophiste se changeait en un sermonnaire attendri. Un certain Gabriel X..., qui avait perdu une femme aimée, lui fit part de sa résolution de chercher l'oubli dans l'ivrognerie ; Proudhon, en une page exquise, lui conseilla plutôt de se marier. Des mystificateurs sans scrupule abusèrent de son innocente manie de prédication. Une dame légère, se disant écuyère de l'Hippodrome, simula le repentir. On connaît l'éloquente lettre, imméritée, qu'elle obtint de Proudhon. Entre autres médications morales, il lui prescrivait les fortes lectures.

Voici un document, sinon inédit, du moins peu connu, sur Proudhon moraliste. C'est une lettre, datée de 1855, qui ne figure pas à la Correspondance : elle a été recueillie par Alfred Bovet, dans sa collection d'autographes. Une demoiselle de dix-huit ans — peut-être irréelle — soumit au philosophe un cas de conscience. Elle était recherchée en mariage par deux jeunes gens : l'un pauvre, qu'elle aimait, l'autre, non aimé, mais opulent. « Que dois-je faire ? » demandaitelle. Proudhon daigna se mettre en frais de dialectique pour l'engager à n'épouser ni l'un ni l'autre. «Tremblez, mademoiselle, de contrarier votre père. Malgré les romans et toutes les histoires des almanachs et des journaux, il y a sur cent toujours soixante-quinze à parier contre vingt-cinq que dans tout cas semblable, c'est le père et la mère qui ont raison contre la jeune fille. » Il la met en garde contre le prétendant aimé : « Il n'est pas digne à un homme pauvre d'épouser une demoiselle riche. » Quant à l'autre, il 1? loue de n'en pas vouloir, malgré sa fortune. Et puis tout à coup le théoricien l'emporte sur le confesseur, et voici Proudhon qui se fâche : « Eh quoi I mademoiselle,

vous n'avez que dix-huit ans, et toutes vos préoccupations sont au mariage ? Qui donc vous sollicite et vous presse ?... Honte à notre génération, à nos moeurs, à notre luxure ! A peine la jeune fille sort-elle de l'enfance que la richesse ou la misère, Tune autant que l'autre, la précipite aux bras d'un homme. On ne lui laisse pas le temps de se connaître, de jouir d'ellemême de goûter les délices de sa propre virginité. C'est une primeur que se disputent la cupidité et la débauche, ayant pour complices l'indolence des parents et la vanité de la jeune personne. Ne mourez pas fille : il n'y a pas de bonheur à tromper le vœu de la nature... Mais songez que cette même nature, d'accord avec les cris de la pudeur et d'une saine morale, prescrit à la femme, comme à l'homme, d'attendre pour le mariage la pleine virilité... Nous ne savons plus, race lascive et dégénérée, ce qu'il y a de beau, de digne, pour l'homme comme pour la femme, à garder une longue et inviolable virginité, à tenir son corps, comme son imagination et son cœur, pur et libre, à goûter enfin cette haute indépendance de l'âme qui nous affranchit de toutes les appétences du sexe ! »

Et dire qu'il nous faudra ignorer toujours ce qu'a bien pu répondre la demoiselle de dix-huit ans ! A-telle au moins frissonné sous la douche ? Proudhon lui adressa cet adieu sévère : « Vous n'êtes guère savante encore en amour, quoi que vous vous imaginiez, vous l'êtes encore moins en morale ; et vous ne savez rien en théologie ! »

On peut élever une statue à cet homme : il est infiniment lointain.

rpHÉoPHiLE Gautier a raconté ceci : « Balzac, au JL cours de notre intimité, fit allusion une seule fois, avec les termes les plus attendris, à un attachement de sa première jeunesse ; encore ne nous livra-t-il que le prénom de la personne dont après tant d'années le souvenir lui faisait les yeux humides. »

Nos balzaciens égalent en ferveur et en noble curiosité les shakespeariens d'Angleterre. On a cherché quelle était cette figure voilée. MM. Gabriel Ferry et Huges Rebell, tout récemment MM. Hanotaux et Vicaire ont nommé Mme de Berny; aujourd'hui Mme Geneviève Ruxton consacre tout un livre à celle que Balzac appelait « sa Dilecta » . Un charmant et doux livre qui vient enrichir le trésor de de la bibliographie balzacienne. Une preuve nouvelle qu'il faut chérir autant qu'admirer le colosse de génie qu'on a si heureusement défini, notre Napoléon littéraire.

Balzac a vingt-deux ans. Il vient de subir l'épreuve que lui a imposée son père ; deux années de claustration dans une mansarde parisienne où il devait conquérir par un chef-d'œuvre le droit de n'être pas notaire. De cet absurde stage, héroïquement

accompli, il a rapporté le gros drame de Cromwell qu'il sent n'être point un chef-d'œuvre. Autour de lui il ne devine q^e des doutes. On est anxieux, dans la maisonnette de Villeparisis, sur l'avenir de ce gros garçon chimérique qui se dit promis à une grande destinée. Il conserve, lui, sa magnanime confiance en son étoile. Au besoin de gloire s'ajoute, dans son cœur meurtri, un besoin d'amour. Il n'est pourtant point sevré de tendresse ; sa mère, un peu sèche, lui donne ce qu'elle peut donner de maternité ; sa sœur Laure est une gentille confidente ; mais ce n'est point ainsi qu'il rêve d'être aimé. Ce passionné exige de la passion. Jusqu'ici les femmes ne l'ont point gâté. Il est timide, lourdaud, un peu gauche, danseur maladroit, de ceux qui lisent de la moquerie aux yeux des jeunes filles. Il ne s'est épris d'aucune femme encore, mais il attend, comme une chose due, un infini d'amour.

Marie-Antoinette-Laure de Berny a quarantetrois ans. Elle mène, dans une grande maison du maussade village, une languissante vie sans joie. Son mari est un monsieur quelconque, tracassier et grondeur. Cette honnête femme s'ennuie. Ainsi que son jeune voisin Honoré de Balzac, elle est amoureuse de l'amour.

Et sans doute c'est là une bien vieille et banale histoire. Pourquoi prendra-t-elle de la grâce et jusqu'à de l'innocence ? Parce que cette femme vieillissante apportera dans la faute une exquise douceur, et puis, et surtout parce que c'est le naissant génie de Balzac qu'elle aura couvé. Nous ne pouvons pas, quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, avoir contre Mme de VVarens les sévérités qu'exigerait la morale. Examinée par un juge d'instruction, l'idylle des Charmettes devient quelque chose d'assez vilain. On relit les Confessions, et l'équivoque aventure obtient aussitôt tous les pardons.

Une Warens pudique, telle fut Mme de Berny.

On comprend que pour raconter l'humble poème de cette amoureuse, un biographe, qui est une femme, ait pris presque le ton de l'hagiographie. Il se dégage de cette existence de pécheresse comme un

f>arfum de vague sainteté. Mme Ruxton a eu entre es mains, croyons-nous bien, des papiers de famille qui l'ont minutieusement renseignée sur les amours de Balzac et de la Dilecta. Elle a trop de tact et de belle indulgence pour nous infliger le dossier des amants deVilleparisis. Mme de Berny domine le livre, mais elle y passe comme une ombre, enveloppée de clarté lunaire. Nous ignorons même si elle était belle et de quelle couleur étaient ses yeux. Seule une main féminine, pieuse et légère, pouvait ainsi évoquer cette figure en lui laissant un charme de fantôme.

Il est sûr que Balzac n'a jamais aimé d'amour que la Dilecta. On cite plusieurs femmes dans sa vie. Il eut même sa crise de mondanité, lorsqu'il se crut distingué par la duchesse de Castries. Il s'acheta alors des bottes vernies et des gants jaunes ; il revêtit le costume d'une passion à la Rastignac ; il a décerné à cette duchesse, dans un transport de vanité, ce certificat : « C'est Mme de Beauséant, en mieux ! » Il dut assez promptement s'apercevoir que c'est tout au plus Mme de Langeais, en moins bien. A partir de son entrée dans la grande lutte, le forçat du travail n'a fait que s'amuser de l'amour. Scribe infatigable, qui se grisait d'encre, il se reposait de son cruel labeur en écrivant à diverses dames, même à des inconnues, telle que cette mystérieuse Louise dont nous ne savons rien. « Cela forme le style », disait-il un jour«à Gautier. Mme Hanska est le type accompli de ces correspondantes dont l'écrivain acharné ne pouvait se passer. En a-t-il écrit, à celle-là, et pendant dix-sept

ans, et dans tous les styles, hors celui qui fait le bruit du vrai ! Mme de Castries, c'est la poupée de son orgueil d'ambitieux. Louise et Mmo Hanska furent prétextes de belle « copie » grandiloquente. Cette dernière, il a fini par l'épouser, parce qu'il le fallait bien, pour ne pas s'avouer à lui-même la faillite d'une pareille débauche de littérature. Balzac a fait de temps en temps les gestes et dit les mots de l'amour. Un seule fois il a aimé profondément.

C'est d'ailleurs à Mme Hanska — cela dut la flatter médiocrement — qu'il explique, non plus avec l'emphase habituelle, mais avec des mots qui pleurent, ce que fut dans sa vie Mme deBerny. Depuis longtemps, l'amie ancienne, la Dilecta des soirées de Villeparisis n'était plus pour lui qu'une fée lointaine. Il vient d'apprendre qu'elle va mourir. Aussitôt il écrit à «l'Etrangère » : «Mme de Berny penche la tête comme une fleur dont le calice est chargé d'eau. Ce doux esprit, cette chère créature qui m'a mis dans son cœur, comme son enfant le plus aimé... Je suis accablé de ce chagrin qui s'avance, et cette âme divine m'y prépare pour ainsi dire par le peu de mots qu'elle peut écrire. » Il dira encore : « Voilà ce que j'ai souffert par le cœur qui m'a créé. »

« L'âme de mon âme », il l'appelait ainsi. Qu'écritil aussi à Louise, pour satisfaire son besoin naïf de confier à des compagnes de littérature son culte pour la femme de son cœur ? « La personne que j'ai perdue était plus qu'une mère, plus qu'une amie, plus que toute créature peut être pour une autre. Elle m'avait soutenu de parole, d'action, de dévouement pendant les grands orages. Si je vis, c'est par elle, elle était tout pour moi. » Il nous faut chercher ailleurs que dans sa correspondance le vivant portrait de la Dilecta, « la céleste créature dont Mme de Mortsauf est une paie épreuve. » Balzac bavardait dans ses lettres, il se

confessait dans son œuvre. Mme de Berny revit sous les noms de Mme de Mortsauf et de la Pauline de la Peau de rhagrin, de l'immatérielle existence des Laure, des Béatrix et des Elvire. La Dilecta, c'était Mme de Mortsauf en mieux. Elle seule a compris qu'il y avait dans le prodigieux visionnaire de la Comédie humaine la candeur d'un bon petit enfant. On ne publiera point de lettres d'elle ; c'était une silencieuse.

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