CHAPITRE PREMIER
Avignon. — La ville et son pittoresque. — Le palais des Papes, ses dehors, ses dedans et ses dessous. — La première rencontre. — Quelle idée on se faisait de l'amour à cette époque. — Allégorie et symbole. — Mysticisme ettroubadourisme. — Bertrand de Born. — Des images de madame Laure et de la couleur de ses yeux.
Avignon est une ville italienne du moyen âge. Elle a, comme Sienne, Padoue et Vérone, sa physionomie, son pittoresque, elle a surtout son palais des Papes, qui vient mêler à tous ces agréments du climat et des arts un caractère de grandeur propre à l’histoire. Terrible et menaçant comme le pouvoir pontifical au xiv e siècle, absolu comme le dogme, se dresse le colossal quadrilatère de tours et de remparts. L’impression est celle qu'on aurait en présence d’un monument cv clopéen ; vous pensez tout de suite au poids écrasant dont cette masse doit peser sur le sol, qui pourtant ne s’effondre pas: car c'est le rocher même qui sert
de fondations à cet entassement gigantesque, c’est sur le roc naturel que ce roc architectural se superpose. Rien au dehors pour égayer un peu cette physionomie exclusivement dominatrice, pas un ornement, pas un feston, nulle trace de cette poésie du ciseau dont l’architecture du moyen âge se sert pour adoucir l’aspect de ses cloîtres ou de ses donjons. Ce palais est une citadelle, cette citadelle une prison. Au dedans, même absence de décoration : une fresque attribuée à Giotto et représentant les douze apôtres est tout ce qui reste de peinture dans la chapelle; mais cette chapelle est elle-même un bijou. Jamais chef-d’œuvre plus charmant ne nous vint du gothique : c’est simple, sévère et point nu; dans la forme des colonnes et la courbure de voûte, quelle exquise pureté de goût ! Quant aux appartements privés du souverain pontife, impossible de s’en faire aujourd’hui une idée quelconque. La Révolution les avait épargnés, la Restauration imagina d’y loger des troupes, et je laisse à penser ce que devinrent ces salles historiques transformées en caserne et coupées par le milieu de façon à distribuer l’espace en deux étages.
De ces lieux croulants et désolés, tout vestige d’art, toutes archives ont disparu, et ce qui de l’antique manoir demeure intact, ce qui défie les âges, c’est le cachot! In dextra gladium teneo. Pénétrez sous cette froide et morne galerie, franchissez ce seuil : vous êtes dans la chambre du saint-office. Gette énorme chaudière, creusée à vif en plein granit, est là pour servir de baignoire à ceux qui sont mis à la question de l’huile bouillante. Plus loin, une sorte de niche est taillée dans le mur, un grand trou noir,
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sans lumière, sans air, sans espace; là, scellé vivant derrière une pierre, le prévenu de l'inquisition attendra des semaines, des mois, et devant que de comparaître aura perdu jusqu'au dernier principe de force morale. Tout à côté de la salle du tribunal est la chambre des tortures, un caveau sourd, aveugle, des murs épais au travers desquels ni les gémissements de la douleur ni les appels du désespoir n’ont jamais percé; les tenailles sont absentes, mais l'immense cheminée à voûte où les fers de justice étaient chauffés à blanc montre encore sa béante gueule dont le rictus diabolique vous ensorcelle. Accompagnons le patient au sortir de cette géhenne : deux pas lui restent à faire en ce monde; le premier le conduit dans une petite chapelle, où, la chemise des condamnés sur le dos, le cierge du poids de six livres à la main, il accomplit l’acte sacramentel de suprême pénitence; près de la place qu’il occupe est une fenêtre ensoleillée, qui découvre à ce cœur désormais sans espérance, mais capable encore de souvenir, toute une perspective joyeuse sur les prés pleins de fleurs et les bois pleins de lumière et de chansons. Un pas, un seul, et le voilà au seuil même de l'exécution!
Le gouvernement pontifical de la période avignonnaise ne fut cependant point un régime cruel. La culture intellectuelle, un certain humanisme prévalurent au contraire; personnellement ! ois ces papes étaient gens d’esprit, de belle humeur. C'étaient surtout des politiques dont le fanatisme s’exerça bien plutôt contre Philippe le Bel et Louis de Bavière que contre les hérétiques indigènes. Il est vrai que l’hérésie entrait aussi pour une large part dans la
politique de ce temps-là. Un pouvoir fonctionne et gouverne avec les moyens qu il a sous la main. En ces jours barbares et dans cette nuit du moyen âge que les bûchers seuls éclairaient, c était encore bien de la bonté d ame à ces pontifes souverains d’écarter de la vue de leurs populations les sacrifices humains auxquels une loi d'épouvante les condamnait. Chez eux, tout se passait à l'intérieur, on torturait, on brûlait ; mais le public n’en savait rien et ne jugeait d’une exécution que par l’épais nuage de fumée qui s’échappait d’une grande tour en entonnoir. Plus tard, on vit en Espagne l’inquisition y mettre moins de façons et changer en fêtes populaires ces lugubres intermèdes dont les papes d’Avignon ne consentaient à jouir qu’à huis clos. Quels hommes étaient donc ceux d’une pareille époque, même les moins endurcis, les plus débonnaires? Se figure-t-on un de ceux que je viens de citer vivant paisiblement dans ce palais, se livrant à ses offices, à ses loisirs, causant théologie avec ses cardinaux, gav sçavoir avec les troubadours et les belles dames; tandis que, sous ses pieds, dans la propre enceinte qu'il habite, des malheureux agonisent au fond d’une, casemate, et qu’entre la cheminée de ses cuisines, où la broche va son train, et l’horrible foyer où le bourreau fait rougir ses tenailles, c’est un continuel échange de charbons ardents et de bons rapports !
Au chateau s adosse 1 église métropolitaine, Xotre- Dame-des-Doms : édifice lourd, grossier, inachevé, qui passe pour remonter à Charlemagne. Au dedans est la sépulture de Jean XXII; à Saint-Agricol, Mignard repose; Saint-Pierre a sa façade, hélas! en bien mauvais état, et ses admirables portes en bois
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sculpté. Les églises ne manquent pas dans Avignon. Placez-vous sur le rocher des Doms, et vous en découvrirez une collection complète et choisie. De ce point, la vue est magnifique, surtout du côté qui regarde le nord; car.au sud, la métropole et le palais masquent l'horizon. Au pied de la hauteur s’étend un bras du Rhône, qui, de l’autre (le principal), caresse les murailles de Villeneuve, dont la tour croulante, — une ancienne abbaye, — forme au palais des Papes un pendant architectural des plus pittoresques. A deux ou trois lieues de distance, une chaîne de collines clôt cette perspective; un peu à droite, la ligne décrit une courbe qui permet à l’œil de plonger un moment encore dans la vallée du Rhône, puis soudain les remparts se redressent, et c’est tout. A l’est, les Alpes provençales vous montrent leur poste avancé, le Ventoux, une sorte de Rhigi modéré, mais qui n’en mesure pas moins ses 6,000 pieds d’altitude, et, jusque vers la fin de mai, conserve son manteau de neige. Au sud, la vue se repose sur une chaîne de montagnes qui longent le cours du Rhône, et forment comme une citadelle ayant pour fossé la Durance. Partout de larges horizons, un pays riant et splendide ; l’unique endroit d’aspect ingrat est celui qui vous sert de poste d’observation, ce roc effrité que votre pied foule, et dont on a, sans trop y réussir, essayé d’aplanir les gibbosités pour la promenade. Au point culminant de ce rocher s’élève une croix regardant la ville, et, devant cette croix, à quelques centaines de pas, le chateau, colossal fantôme d’où pendant soixante-dix ans la papauté régna libre et tranquille sur le monde spirituel.
Vous souvient-il de cette vieille Bible in-folio que.
tout enfant, nous feuilletions dans nos récréations et d'une certaine image représentant la ville de Jéricho avec sa ceinture de tours et de remparts? Si par hasard votre impression s’était effacée, le panorama d’Avignon la réveillerait. Yue du Rhône, au soleil couchant , l’antique cité des Papes produit sur vous un de ces effets qui vous transportent dans un autre monde. Par toute la ville, même étonnement : des maisons suant la vétusté, massives, ayant leurs
fenêtres garnies de lourds barreaux bombés, d’anciens
hôtels où l’on entre par des arcades dans une cour dallée où l’herbe croit entre des fûts de colonnetle et des morceaux d architecture, des rues escarpées, étroites, qui vous font songer à ces tableaux d’un quartier de Tétouan; puis, au coin de misérables carrefours, des niches creusées dans la pierre, des statuettes de Madone, des écussons surmontés du chapeau de cardinal, comme pour vous rappeler queces murs délabrés furent jadis la demeuré d’une race d’hommes riches et puissants. Ces maisons où grouille aujourd’hui la pauvreté, des princes de l’Église et de hauts barons les ont construites et joyeusement habitées sous la vigoureuse protection delà tiare; tout ce qui fut leur gloire a disparu, mais l’empreinte aristocratique a tenu bon. La plupart de ces édifices, en dépit des outrages du temps se souviennent encore du passé et nous forcent à nous en souvenir. Ici, c’est un bas-relief mutilé parmi les décombres d’une cour d’auberge ou de vieux cloître transformé en un magasin de garanceplus loin sur un pan de mur, un reste de peinturé effacée. Cette porte vermoulue que poussent du pied les servantes, il fut un jour que des mains illustres en soulevèrent le marteau.
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Aujourd'hui encore, Avignon semble avoir conservé cet air de capitale des États du Pape, et ce n’est certes pas moi qui m’en plaindrai ; car la charmante cité méridionale gagne à cette physionomie, à cette couleur, son individualité. N’a pas qui veut son histoire ! Avignon place la sienne au moyen âge et s’y tient. Pénitents blancs, pénitents noirs, gris et bleus, de toutes les nuances, confréries et congrégations qui, d’ailleurs, ont leur raison d’être et font le bien. Vous vous sentez en pays de Rome; les bonnes femmes vous disent : « Nous sommes du pape, sian d'ou papou; » ce qui à la vérité n’empêche pas leurs maris et leurs frères d’être de la république radicale. L’homme d’Église occupe le haut pavé, les chanoines de la métropole — privilège unique — ont le droit de porter la pourpre. Visitez ces fiers hôtels de la Calade, quels sont les grands ancêtres? Des cardinaux, des vice-légats : cléricalisme d'une part et radicalisme de l’autre; en matière d’opinion politique, Avignon ne connaît guère que les genres tranchés : tout ce qui n’est pas vers est prose, et tout ce qui n’est point prose est vers. Chateaubriand, moins intraitable que M. Jourdain, avait imaginé un moyen terme et disait : «Il y a le vers, la prose et... la prose dgscriptive. » Or c’est justement le parti de la prose descriptive qui me paraît ici manquer un peu.
Ce que je cherche dans cette Avignon du présent, c’est le passé.
Qui me parlera de Laure?
Au bout de Ja ville, au quartier le plus désert, on vous montre un jardin d'hôpital; des saules pleureurs, des cyprès, une plantation funéraire. Là se trouvait l’église des Franciscains ; là, sous l’ogive du sanctuaire, la pieuse relique reposait quand la Révolution dispersa tout, fît table rase. Contemplez cette place el méditez, si vous avez l’esprit d’un philosophe, mais gardez-vous bien d’écouter les discours du cicerone de l’endroit : il en sait trop et me rappelle un de ses confrères d'Italie qui, dans un enclos de Vérone et devant la prétendue tombe de Juliette, me racontait la tragédie de Shakspeare sous prétexte de me dire la vérité vraie sur la fille des Capulets. — Cette vérité, qui ne voudrait la savoir sur la divine Laure? Toute légende cache une histoire, et l'histoire, la psychologie, ont leurs conjectures qui mènent à quelque certitude. Laure, après tout, n’est point un mythe : la madone a vécu ; ceci n’est pas une question, elle a vécu dans un milieu très réel, très défini, où nous allons nous placer pour l’aborder. Dégageons l’idole de ses bandelettes, écartons cette chape de pierreries qui dérobe à nos yeux sa taille, défaisons ces nimbes de vertu, cherchons la femme.
— Etait-elle jolie?
— Giotto et Simon Memmo nous le disent assez ie pense
— Coquette?
— J en jurerais.
1. A ceux qui désireraient plus complètement se renseigner sur le sujet, je recommande de visiter la collection du musée de Trieste, où ne figurent pas moins de dix-sept portraits de Laure, — parmi lesquels cinq originaux authentiques — et tous d accord pour célébrer les grâces du modèle.
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— Intelligente?
— Qui en doute?
— Peecable?
— Elle était fille d’Ève.
Le 6 avril 1323, un vendredi saint, disent les un?, le lundi de Pâques, selon les autres, un jeune homme et une jeune dame se rencontrent dans Avignon à l’église Sainte-Claire; leurs yeux échangent un regard, et de ce regard naît une flamme qui sera divinisée à travers les siècles. L'histoire, comme celle de Roméo et Juliette, s'annonce par une vibration réciproque instantanée qui retourne et rassemble pour l'éternité deux cœurs jusqu’alors étrangers l’un à l'autre; mais c’est là toute l'analogie : point d’incident tragique, nul roman, du moins à la surface. Peut-être en fouillant la chronique, en cherchant bien, arriverait-on à découvrir le drame quelque part. La dame était mariée et son mari jaloux; le damoiseau, fort libertin, avait eu déjà nombre d'aventures pouvant au besoin compliquer la situation et projeter leur ombre sur le tableau. Ce que je crois, c'est que, malgré la simplicité de la légende, un Shakspeare eût trouvé, dans les mœurs et le romantisme de l’époque, assez de poésie, de couleur, de mouvement, pour étoffer une œuvre de théâtre et faire avec elle un pendant à son Roméo : il ne l’a point fait. Voyons l’anecdote, et tâchons de nous rendre compte du prestige qu’elle a, depuis, exercé sur les générations et qui vraisemblablement ne s’éteindra jamais.
Donc, point d’événement, de catastrophe, nul dénouement que la mort naturelle, et cela dura ainsi vingt-six ans de constance et d'adoration inaltérables
pendant lesquels la belle procrée onze enfants, et pendant lesquels, de son côté, le galant continue à vaquer à ses études, à ses affaires, aux mille soins de sa gloriole et de son ambition.
Poète à bonnes fortunes, abbé mondain, courtisan, rêveur mystique, ne faut-il pas qu’il visite le matin les cardinaux, qu’il entretienne commerce épistolaire avec les petits princes d’Italie, prépare de loin son triomphe au Capitole et trouve encore le temps de se retirer par intervalles dans sa douce thébaïde de Vaucluse, de s’y recueillir entre deux sonnets, de s’y mortifier dans la méditation de saint Augustin? Au premier aspect, un tel amour ne vous semble qu’affectation pure, jeu d’imagination ; pénétrez plus avant, étudiez vos personnages, voyez quels sont la pèlerine et le pèlerin, apprenez que l’une se nomme Laure de Noves, l’autre Pétrarque, et vous reconnaîtrez aussitôt que, derrière cette poésie, il y a toute la vérité d’une époque.
Pour la femme de ce temps-là, ne pas être chantée, c’est être sans beauté, sans noblesse. Mariée ou non, peu importe, il n’y a promesse faite à l’autel qui puisse enchaîner l’amour; le cœur de toute femme est l.bre, — au plus vaillant, au mieux inspiré de le ravir. La plupart de ces poètes voyageurs ont au logis femmes et enfants, ce qui ne les empêche point d’adresser aux belles leurs hommages en tout bien tout honneur, et sans qu’il soit permis à l’époux d’y trouver à redire. Un mari jaloux, quel ridicule! lin mari récriminant contre sa femme pour cause d'infidélité, quelle abomination! Pareil hérétique ne mérite que d’être excommunié. Le code des cours d’amour reconnaît qu’une dame puisse être infidèle à son amant ; quant
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à l'époux, le péché d'infidélité ne saurait exister envers lui. Les moralistes déclament et fulminent, — rien de moins sensé ; cette poésie-là n est pas née du relâchement des mœurs, elle vient simplement de l'idée qu’on se faisait de l'amour à cette époque, — • idée abstraite et sophistiquée, donnant tout à 1 illusion, au mensonge, substituant à la vérité de la passion les froides subtilités de l’entendement. Aimer, rimer, gaie science qui contient le grand secret de cette vie ! Plus tard, l’âge et les jours d’épreuve arriveront, il sera temps alors d aller au cloître ; en attendant, touchons à toutes les choses de ce monde, aux plus douces éomme aux plus tristes, goûtons a ses délices, à ses peines en curieux, en délicats, et ne conservons de ses larmes qu’un miroitement dont s irisera la précieuse opale de nos écrins. Qui porte en soi le don de poésie règne ici-bas de droit naturel et divin ; chevalier, clerc ou varlet, il verra s’ouvrir à sa voix les plus tiers manoirs, chaussera les éperons d’or, montera les coursiers rapides, et les nobles dames lui souriront au pays où trônent les cours d’amour. La naissance perd ses privilèges, et pas plus que pour le prêtre il n'est de basse extraction pour le poète. Ce Bernard de Born, dont la mère était femme de peine au château, ira s’asseoir à la table de la reine d’Angleterre ; F humble page et le hautbaron, chacun de son côté, s’escriment au jeu de la rime, et, dans ce cercle à part, il n’est d’autre supériorité que celle que donne un plus grand savoir, un plus grand renom.
En ce bienheureux midi de la France, de l’Océan jusqu’aux Alpes, la civilisation n’avait pour ainsi dire subi aucune interruption depuis les Romains. "Volup-
tueusement imprégnée du souffle des colonies grecques, voisine de Marseille, de Toulouse, de Narbonne, où 1 antiquité, partout ailleurs disparue, se survivait dans ses monuments, ses traditions, dans les populations même, gouvernée par des princes indigènes, la Provence avait pour elle, à cette époque, un fonds de société qui manquait au pays situé de ce côté-ci de la Loire. Là, point de Normands envahisseurs, point de messe des lances. Un chevalier, pour tout emploi, n y était pas réduit à batailler. La guerre, ne l’avait pas qui voulait sous la main ; il fallait traverser les Pyrénées, aller se joindre aux rois de Castille et d Aragon, et faire avec eux campagne contre les Maures de Cordoue; gens fort courtois du reste et fort lettrés, ces Maures ne ressemblaient pas à nos Bédouins fanatiques d’aujourd'hui. Ces enfants du désert avaient tous les raffinements de la plus exquise urbanité, cavaliers brillants, indomptables, grands seigneurs sans reproche sur le point d’honneur, et toujours en train de courir la bague ou de pourfendre un chrétien pour les beaux veux de leurs maîtresses.
Souvent, aux jours calmes et pendant une trêve, les chevaliers chrétiens venaieut visiter leurs ennemis sous leurs tentes, dans leurs élégants palais à voussures légères, aux pans de mur historiés d’enluminures. On devisait. C’étaient de longs échanges d’idées et surtout de chansons. Dès l’origine du° siècle au siège de Calcanassor, un pêcheur, exhalant sa plainte sur le rivage de la mer, chantait la ruine de la ville en strophes où l’arabe se mêlait au provençal. De l’espagnole Yalence à Toulouse, le provençal ce dérivé du latin avec son amalgame d 'éléments
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gothiques, formait la langue populaire, la langue d'oc, dialecte harmonieux, pittoresque, étincelant de vibrations mélodiques, et dont les mille consonances appelaient la rime et ses entre-croisements ingénieux : tout cet art et tout cet artifice qu’on retrouve au fond de la poésie orientale et de toutes les poésies dont le mérite est d'agir sur les sens par le charme et la suavité du nombre plutôt que sur l'âme par la sincérité du mouvement et de l'expression. Émerveillés de tant de belles choses qu'ils avaient vues, de tant de contes qu'ils avaient ouïsd’uneoreilleavide, doucement bercés aux rythmes inoubliables des Gazels, ensorcelés de tant d'images fantastiques, — palmiers sacrés, jardins paradisiaques, perroquets crêtés de saphirs, d’émeraudes et de rubis, et distillant par leur bec le miel des sentences divines, — nos chevaliers, rentrant au gîte, n’eurent rien de plus pressé que d’inventer dans leur propre langue des enchantements du même genre et capables d’émouvoir et de passionner le cœur de leurs dames. Créer la gaie science, propager par monts et par vaux cet art de suprême culture : grave et délicate besogne qui ne pouvait être menée à bien qu'avec le temps.
Qui dit troubadour ne dit pas improvisateur; entendons-nous, il ne s’agit pas simplement d’accorder sa lyre et de s'abandonner à l’exaltation du moment : l’art du troubadour est un art compliqué, hérissé de difficultés musicales particulières, une harmonie, une science qu'il a lui-même apprise des Arabes, et dont il va transmettre le secret à l'Italie dans les sonnets et les chansons de Pétrarque. Vouloir creuser entre les troubadours les différences qui distinguent entre eux les poètes, essayer de les caractériser
comme on étudie Dante, Arioste ou Tasse, serait perdre sa peine. Ils se ressemblent tous, se répètent et n’ont aux lèvres qu’un seul refrain. J’ai dit quel était ce thème : il aima et rima ; j’en sais un pourtant au sujet de qui on pourrait ajouter: il souffrit, guer roya et finit par se réfugier dans un cloître, mais simplement pour y mourir. C’est Bertrand de Born.
A ce nom, tous vos souvenirs de l’enfer dantesque se réveillent :
Je le vis et le vois encore de mes yeux Comme les autres gens de ce cortège affreux;
Le tronc décapité s’en allait morne et sombre,
Il passa devant moi tenant par les cheveux Sa tête, et s’en servant, pour s’éclairer dans l'ombre, Comme d'une lanterne. En nous voyant : « Malheur! » S’écria-t-il d'un ton qui nous glaça d'horreur.
C’est pourtant une histoire d’amour que la sienne, et très apparentée au roman de Pétrarque. Avez-vous jamais contemplé sur quelque sépulture du moyen âge la statue d’un chevalier bardé de fer et dévote ment agenouillé, les mains jointes, devant une sainte Vierge? Bertrand de Born ressemble à cette image, ainsi devant la belle Mathilde, dame de Montignac, s’agenouillait ce paladin, mélange de rudesse bar bare et de sentimentalisme précieux. Il passe de la vie des camps au doux emploi de sigisbée; puis, au premier appel du clairon, le voila, le heaume en tête, bondissant sur son cheval de combat. Vous diriez
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Achille chez Déidamia, déchirant ses voiles de femme, arrachant ses anneaux d’or, etd’un cri sauvage, redemandant la lance du fils de Pelée. En ce sens, Bertrand de Born dépasse d’une coudée tous les troubadours; rien ne manque à sa grande figure, ni l’héroïsme féodal, ni le gai talent, ni la sombre mélancolie des derniers jours. Ecoutez plutôt sa chanson : « Pour, qui n’est point mort sur un champ de bataille, il ne reste que la cellule où l’on trépasse aux psalmodies du Miserere. » Bertrand de Born est complet, typique; après avoir guerroyé contre Richard et ses barons, aimé sa dame et chanté l’amoureux martyre, il jette aux orties couronne, épée, guitare, prend le froc et s’en va finir dans la pénitence, face à face avec une tête de mort.
J’appelle cela résumer une époque. Sauf le chemin des armes, qui ne se trouve pas sur son itinéraire, nous allons en bien des circonstances voir Pétrarque passer par les mêmes voies; mais il y marchera sans trop de conviction, suivant l'intérêt de sa propre gloire, et la vie religieuse, port suprême où tendaient alors toutes les lassitudes, ne lui sera jamais que la plus commode et la mieux prébendée des retraites contre les ennuis de la vieillesse.
Dante est le dernier homme du moyen âge et Pétrarque, le plus cultivé des esprits, un Cicéron pour sa vaste intelligence, presque un Rousseau pour son vif sentiment de la nature, ermite à Vaucluse et répandu dans toutes les cours d’Europe, républicain que festoyent tous les princes, allant de saint Augustin et de saint Jérôme à Virgile; amoureux, croyant, sceptique, troubadour, toujours en contra diction avec lui-même et toujours d’accord et s’agi-
tant, — Pétrarque est le premier homme de la Renaissance.
Pétrarque, lorsqu’il rencontra Laure, n abordait point, tant s’en faut, sa première aventure. Ce bachelier de vingt-deux ans, très lancé dans le monde des cardinaux et de leurs nièces, avait déjà quelque peu expérimenté. Avec Laure commence 1 amour-poème.
IY
La cour des Papes s’ouvrait comme une hôtellerie au plaisir profane. Du Languedoc et de Gascogne, la noblesse accourait à ses fêtes, qui ne laissaient pas d’attirer aussi toute une population de marchands, de vierges folles, de proscrits italiens et de gens sans aveu. Le relâchement des mœurs était extrême ; n'avait-on pas vu la maîtresse d’un pape étaler sur sa poitrine les pierreries de la tiare? Avignon ressemblait à Babylone, les filles d’Israël n’v manquaient même pas ; seulement ce n’était ni pour pleurer ni pour gémir qu’elles venaient s’asseoir sur les rives de son fleuve. Cette vie d’amusements, de faste et de luxure enflammait l'imagination de Pétrarque. Son père, chassé de Florence par la guerre civile, et sa mère Eletta Canigiani habitaient Carpentras. Il reçut là ses premières leçons de latin, mais tout en se livrant à de fréquentes et rapides escapades du côté d’Avignon, où, bien autrement que les beaux yeux de la grammaire, delà dialectique et de la rhétorique, ses instients et ses désirs curieux l’entraînaient.
Ses études préliminaires achevées, son père le dirigea sur Montpellier, terre classique de la juris-
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prudence et des troubadours, puis sur Bologne. Est-il besoin de dire qu’à Montpellier, Pétrarque négligea la science du droit pour ne s’occuper que du bel art des vers, respirant la fleur bleue en plein terroir? C’était sa vocation, il s’y appliquait malgré son père, qui voulait faire de lui un jurisconsulte. Ces sortes de débats se reproduisent trop souvent pour qu’on s’en étonne; mais Pétrarque est ergoteur de sa nature, il faut qu’il se disculpe d’un tort que nul ne songe à lui reprocher : que la postérité le sache bien, et, de peur qu’elle n’en ignore, il l’écrit dans une longue lettre à son adresse. « L’autorité des lois, dit-il, est en soi la chose la plus sainte; malheureusement les hommes l’ont pervertie, et je n’ai pu prendre sur moi de pousser à fond l’étude d’une science que mes principes ne m’eussent point ensuite permis de mettre en pratique. » Tout cela par vanité de ne point avouer qu’un poète est un poète, et peut bien se passer d’être autre chose; mais que de sacrifices Pétrarque ne fait-il au sophisme! Son père tenait pour la science positive, et voulait qu’il n’eut entre les mains que des livres de droit, tandis que lui n’aimait que Virgile et Cicéron. La musique des vers, les belles résonances d’une prose éloquente, le charmaient. Cependant de Marseille il passe en Italie, poursuivant son rêve de poésie et de beau langage. A Bologne, la nouvelle de la mort de ses parents vint l’atteindre. Aussitôt lui et son frère Gherardo rebroussent chemin du côté d’Avignon, afin d’y recueillir un très mince patrimoine qu’ils trouvent écorné par les mains d’un curateur déloyal.
Une seule ressource leur restait : l’Eglise, moyen infaillible à celte époque, voie directe menant au
crédit, au pouvoir, à tous les honneurs comme à toutes les jouissances.
Gherardo, le plus jeune des deux, n’hésite point; nous le voyons à l’instant s’enfoncer dans un cloître, et pour jamais disparaître de l’histoire. Quant à Francesco, lui aussi voulait bien se faire d’Ëglise, mais le compagnon n’était pas d’humeur à renoncer lestement aux joyeusetés du temporel. Il avait le cœur trop léger, les sens trop inflammables et le cerveau trop éventé. Heureusement que les mœurs du règne étaient accommodantes, et qu’à défaut de vocation, on pouvait prendre la carrière par le côté mondain. Les plus hauts exemples l’y autorisaient; il les imita. Un extérieur agréable, une rare élégance dans les manières et dans les vêtements, l’art ou plutôt l’éloquence de la flatterie, l’eurent bientôt mis en faveur chez les grands; les femmes ne tardèrent pas à s’occuper de lui. L’évêque de Lombez, Jacopo Colonna, le rechercha comme ami. Ce prélat, du même âge que lui et fort avant dans les bonnes grâces de Jean XXII, n’avait qu’un désir, aider à la fortune de Pétrarque et le pousser vers les hautes fonctions. Pétrarque alors tranquillement se laissa faire, à la condition toutefois de ne pas tiop'se presser. Sûr désormais d’arriver, il remettait au futur contingent les dignités et les devoirs qu’elles entraînent, les emplois illustres, toujours plus ou moins assombris de responsabilités, et goûtait en plein abandon les délices de l’heure présente. Sa vanité allait triomphante, les femmes se le montraient du doigt dans la rue, non plus, comme jadis à Ravenne, les commères de la place aux Herbes se montraient 1 Alighieri en murmurant : « Voilà l’homme qui re-
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vient de l'enfer, » mais le sourire aux lèvres, et les yeux tout papillotants de cet éclair qui signifie : « Voilà celui qui vient à la jeunesse, au plaisir, a l’amour. » Pétrarque furtivement recueillait ces au baines, ces doux appels; ces regards embrasaient son sang et communiquaient à tout son être une ivresse dont à quarante ans de distance l’épicurien, devenu érmite, regrette et déplore le souvenir avec componction : Quorum hodie pudet ac pœnilet.
Tel était Pétrarque à l’état physique et moral, telles étaient les circonstances au moment où Laureapparut.
Fille de messire Audibert de Noves et de dame Ermessende, mariée depuis le 13 janvier 1323 au seigneur de Sade, elle avait alors dix-huit ans; c’est dire que sa beauté brillait dans toute sa fleur. Quelle était cette beauté ? Comment découvrir la femme dans cette madone constellée de joyaux comme un ostensoir, et qui marche sur des nuages de sonnets comme la Vierge de Raphaël dans son azur? « Les murs étaient d’albâtre et d’or le toit, les portes d’ivoire et de saphir les fenêtres ! » Comme vers, mélodie italienne, c’est exquis, mais comme signalement d'une personne qu'on aimerait à se représenter un peu au naturel, cela laisse bien à désirer. Laure nous est peinte, cette fois, sous les traits d’une maison mystique :
Mura eran d'alabastro e d’oro tetto...
Allégorie et symbole partout ! Elle a pour cheveux des rayons de soleil, sa voix est douce comme les paroles de l'ange de la Visitation, et ses yeux, « fenêtres de saphir d'une âme noble. » Pétrarque, non content de les invoquer à tout propos, leur dédie spé-
cialement trois de ses canzone, chefs-d’œuvre d harmonie et d’élégance, que les Italiens ont surnommées les trois grâces. Source inépuisable de consolations et de compassions, ces yeux sont pour lui ce que l’étoile polaire est pour le pilote, et le guident vers les régions du salut par leur lumière miraculeuse, dont la substance ne saurait se définir, et dont il ne perçoit, lui, que le divin reflet; toutes les choses terrestres gagnent à ce regard une vertu magique, et, pareilles à ce fer qu’attire l’aimant, tendent à s’élever vers un éther plus pur, plus libre, plus transparent ; car le désir idéal, c’est l'invisible, l’insaisissable. Il aspire après un bonheur qui doit rester un songe et ne jamais obtenir satisfaction; le désir apaisé, c’est le papillon consumé à la flamme ; éternellement inassouvi, l’idéal ressemble au phénix sans cesse renaissant de ses propres feux.
Réminiscences du paradis de Béatrix, ressouvenirs de Dante et de Guido Cavalcanti, mysticisme endiamanté de toutes les pierreries transmises par les Arabes aux troubadours; mais de la belle en son logis, qu’est-ce que cette irradiation va nous apprendre? Savons-nous seulement de quelle couleur étaient ses yeux ?
&ur ce sujet, 1 abbé Salvini a écrit un long chapitre dont la conclusion est que Laure avait "des yeux noirs. Ce disant, l'honnête commentateur s’appuie de 1 autorité du poète, et cite dans les sonnets vingt exemples, il est xrai que ceux qui tiennent pour les yeux d’azur ont également très beau jeu :
Gli occhi sereni e le stellanti cigliaL
i. Sonnet 161.
LAURE DE NOYES ET PÉTRARQUE
D'où il suit que nous voguons en plein illuminisme, et qu'il ne faut ici chercher arien préciser. Une magie de rythmes, d’assonances, la plus incroyable science du nombre dans la concentration, cette poésie, vous aurez beau l’exprimer, ne vous donnera pas autre chose. De la lumière, de la mélodie et du style a miracle, mais pas une goutte de sang réel. L homme, l’amant sincère, ému, n’est point là, et le poète que nul instinct original ne sollicite, voyant flotter dans le vide une échelle de Jacob inoccupée, y grimpe et va se perdre au bienheureux séjour des abstractions théologiques, où, des siècles avant l'Alighieri, Platon déjà surprit le type de l’amour pur, contemplatif, ne pouvant tomber sous les sens, l’amour-idée ; mais, derrière l’idée, il y a la femme.
Voyez l’adorable portrait de Simon de Sienne, mandé par Jean XXII pour peindre les fresques du palais. Pétrarque lui conseille de s’en aller en paradis afin d’y contempler le type de sa dame et de la pourtraire au retour d’après cet idéal. Simon jugea sans doute que le paradis était trop loin ; il resta simplement sur la terre, peignit Laure d’après le naturel et fit bien ; car, grâce à lui, l’éternel féminin redevint femme.
Le visage forme un ovale exquis, le front est clair, intelligent, les cheveux, d’un or sombre et tirant sur le roux, s’échappent en nattes crespelées de leur résille de perles, les yeux sont adorables, le nez finement allongé ; la bouche, délicieusement modelée, a cette éloquence du silence qui persuade et vous rappelle le sourire de la Joconde. Autour du cou, d’une blancheur de cygne et d’une délicatesse qui n’a rien de languissant, deux rangées de perles s’enroulent, et, sous unè
robe de riche étoffe palmée d’arabesques vertes et timbrée entre les deux seins delà couronne de vicomtesse, la poitrine s’épanouit dans sa pudique et suave élégance. — Tout cela rayonne de distinction, de grâces honnêtes et sévères.
D abord tant de froideur vous épouvante. Est-ce une, prude, une coquette? Peut-être à la fois l’une et 1 autre. Ce que je sais, c’est que celte personne-là \ous tient a distance en même temps qu’elle vous attire. La fameuse robe à semis de violettes dont je ^iens de parler appartient au symbole et à l'histoire. Laure la portait le jour de son apparition à Pétrarque dans l’église Sainte-Claire, il faudra donc que les bienheureuses violettes de cette robe deviennent en ses strophes un motif éternel d’allusions. Ce laurier synonyme du nom de Laure, ces violettes dont se décoré son costume, impossible d’y échapper: vous en arrachez une moisson qu’une aJtre repousse aussitôt. Lui-même avait fini par comprendre l’abus, e plus ard se le reprocha dans sa période de repentance et de latinité : 1
« Qui ne s’étonnera, lui dit saint Augustin, le mori-
PéWai d e lmP f° r t tanCe danS Un diaI ° gUe 0Ù Fermite dPcinîT T , Un Vrai déliCe de tendre le dos à la
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LAURE DE NOYES ET PÉTRARQUE
Et, en effet, pour cette poésie de la tète et non du cœur, pour cet art épris de curiosité, de miroitement et de cadences, il n'y a si mince vétille qui ne compte. Imperturbable fomentateur de ses illusions, Pétrarque ne vit que d'allégorie. C’est son plaisir, et aussi le nôtre; car rien de plus amusant que d étudier de semblables amours par les deux bouts de la lorgnette, — celui qui éloigne et celui qui rapproche, — et de voir par exemple comment une chétive bourgade du Comtal- Yenaissin peut aussitôt, grâce à la naissance de Laure, devenir une Bethléem nouvelle que l’étoile du Seigneur signale aux adorations des rois mages.
Cette robe mystique faisait donc partie du trousseau de la dame, qui, outre une somme de 6,000 livres tournois, avait reçu en dot par contrat de mariage « deux habillements complets, » l’un à semis de violettes, 1 autre de pourpre, qu'elle revêtait aux jours de fête et de gala lorsqu'il s’agissait de briller « comme un phénix, » et d'éclipser « d’un éclat inouï » toutes les beautés de la cour d’Avignon.
Et le voile blanc que j’allais oublier! ce voile jaloux, divin, toujours flottant entre terre et ciel, qui se prête aux petites coquetteries de la femme aussi bien qu aux grands airs de la transfigurée et si merveilleusement parachève la vision!
Marie a le manteau d'azur, Laure le voile.
On n imagine pas tout ce qu’un pareil motif a pu rendre sous cette main, la plus habile qui se soit jamais exercée aux variations thématiques. Ce voile béni, glorifié, lorsqu'il s’en tr’ouvre, blâmé lorsqu’il se
ferme, est pour le poète un principe continuel d émotions. S’il rencontre une fillette au bord du ruisseau, lavant ce voile, son cœur se met à palpiter, vous diriez le ravissement d’Actéon apercevant Diane au bain; à ce voile miraculeux, le ciel même ne saurait résister.
« Quand je serai mort depuis longtemps, elle implorera du ciel ma grâce, et, pour l'obtenir, il lui suffira d’essuver ses larmes avec son voile. »
Rapprochement étrange et bien curieux : Poppée, elle aussi, jouait et minaudait devant Néron avec son voile.
« Soit, nous apprend Tacite, pour ne point assouvir le regard qui la convoitait, soit que son désir de plaire y trouvât avantage. »
Ce qui prouve que, par certains côtés, la femme la plus honnête comme la plus dégradée se ressemblent, et qu’il n’est christianisme ni civilisation qui puisse prévaloir contrel’instinct. Compulsez l’antiquité classique, interrogez le romantisme du moyen âge, la fille d’Ève ne désarme pas. Je n’entends ici parler ni des grandes sirènes de l’histoire, ni de ses furies; mais, à nous en tenir aux plus dignes, aux plus chastes, à celles qu'on pourrait appeler « la couronne de la création, » que de ruses encore, d’esprit de coquetcouterie et de malice, que de perfidie encore sous ces
ronnes :