‹ Dames de la RenaissanceChapitre 2 sur 52 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les deux maîtresses de Pétrarque. - Voyage à Paris et aux bords du Rhin. — Il était un roi de Thule. — Les lettres familières. — Les dialogues. — Sonuet, que me vcux-tu ? — Retour dans Avignon.

Ce premier regard, dans 1 église Sainte-Claire, avait promis plus qu’on ne pouvait et ne \ oulait donner. Pétrarque, mal conseillé par sa jeunesse et par sa vanité, s’était imprudemment laissé prendre. Une bouffée de sang lui montant au cerveau, un rêt e présomptueux, une intempestive frénésie, il n en fallait pas davantage pour mettre en mouvement tout cet organisme vibrant et résonnant. D abord ce furent des plaintes, des chansons : à chanter, il se passionna, son désir s’en accrut ; à force de soupirer, de s'imaginer qu’il était amoureux, il le devint.

La dame avait bien du charme, et le galant, qui déjà comptait dans Avignon deux ou trois enfants naturels, n’était point homme à se payer longtemps

d’abstinences. Il y eut donc au début les luttes et les orages ordinaires. Là-dessus, les sonnets ne nous offrent que desrenseignemens épurés, clarifiés et passés à 1 état d’essence par la décomposition et le travail de i alambic; mais nous avons heureusement sur ce sujet d’autres confidences de Pétrarque, et celles-là beaucoup moins illusoires, je veux parler des Lettres latines et des Dialogues avec saint Augustin, où l'homme physique et moral se montre à nous tel qu’il fut, où le pécheur, en même temps que les défaillances de 1 âme, avoue les appétits charnels, et reconnaît que cette maîtresse a toujours été pour lui la plus désirable, la plus passionnément désirée entre toutês les femmes.

Laure goûtait fort les douceurs du compliment. Les vers écrits à sa gloire l'eussent flattée venant d un troubadour obscur; venant d’un poète applaudi, presque illustre, d’un fier et brillant jeune homme, recherché, festoyé, ils lui causèrent une sorte d’ivresse. Elle était froide, mais très femme, et possédait sa mince dose de frivolité. Pétrarque l’accuse de passer des heures au miroir « absorbée comme Narcisse dans la contemplation de sa personne. » Son intérieur ne semble pas avoir été des plus heureux. Un époux capable de se remarier six mois après avoir perdu sa femme, — ce que fit plus tard le sire de Sade, — devait être en son ménage au moins assez indifférent. Faut-il croire qu’il était jaloux et payé pour l’être? Plusieurs l'affirment. Pétrarque ne fréquentait point la maison: elle et lui se rencontraient dans les cercles d’Avignon,’ sur les bords de la Sorgue à la nuit tombante, ou parmi les jardins embaumés de roses du vieux poète Sennuccio del Bene, un ami, celui-là même qui les

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recommande à la postérité comme « les deux amants les plus incomparables que la lumière du soleil ait jamais éclairés. » Pétrarque tout impatience et tout flamme, Laure ne se départant point de sa réserve, — soit que la jalousie de son mari lui inspirât cette contrainte, soit qu'une certaine insensibilité fût au fond de sa nature, — il voit en elle une statue de marbre que lui. triste Pygmalion, est impuissant à réchauffer. A ces mines sévères, à cette implacable raideur, quelle attitude opposer? Il s’écoute gémir, déplore sa folle erreur, ses espérances déçues; tant de larmes inutilement versées, tant de peines pour ne rien obtenir! Et l’infortuné, quelle récompense osaitil donc appeler de ses vœux ? Où s’égaraient ses rêves, ses désirs? Entre elle et lui, le mariage n’a-t-il pas creusé l’infranchissable obstacle? Eh bien, alors mieux vaudrait s’éloigner, oublier.

Il s’éloignera, mais il n’oubliera point ; car renoncer à son martyre, ce serait renoncer à ses vers ; or à de pareils vers quel poète renoncerait? Pétrarque fuit sa maîtresse pour la chanter plus à son aise. Il convient ici de ne point s’exagérer les choses, et de n’attribuer à l’amoureux tourment que la juste part qui lui appartient dans la perpétuelle odyssée du paladin. La mobilité de son caractère, la fiévreuse agitation de son esprit le poussaient aux voyages. II lui fallait se déplacer, se mêler à la vie des grands, être l’hôte de toutes les fêtes et ne rien laisser d’important s'accomplir en dehors de sa présence. Un

événement pouvait ne l'intéresser que médiocrement; mais, dès l’instant que le monde s’en occupait, il se devait à lui-même d’y avoir figuré. lise rend d'abord au pied des Pyrénées, chez son ami, l’évêque de Lombez, Jacques Colon na, et se plonge dans l’étude de l'antiquité. Là se rencontrent deux personnages de la petite cour épiscopale : Lello di Stefano et le Flamand Ludovic 1 , avec lesquels il disserte et platonise abondamment. Presque aussitôt, il repart et traverse Avignon, où Laure, mécontente et renfrognée, du plus loin qu’elle l’aperçoit, s’enferme à triple verrou dans son voile. Pétrarque alors, plus désespéré que jamais, se dirige sur Paris, qu’il parcourt et visite à fond. Les bords du Rhin le tentent : il passe à Cologne, voit ensuite Liège, Gand, Aix-la- Chapelle. Il va sans dire que l’image de sa dame ne cessera pas de l’accompagner; mais à cette pensée s’en associe une autre, celle qui — à défaut de sa légende suffirait pour le recommander à la postérité. J’ai nommé sa passion pour les lettres antiques et son infatigable ardeur d’explorations. Il voyage à la découterte de 1 ancien monde, scrute les bibliothèques, déchiffre, compulse, copie et reconstruit les manuscrits.

Pétrarque eut, a vrai dire, deux maîtresses, Laure de Noves, et la Philologie. Nous nous entêtons à ne voir que le troubadour ; il y a dans cet homme le précurseur des savants de la Renaissance. Au plein de ce moyen âge ténébreux, un coin d’azur trahit l’Olympe qui se réveille; les anciens dieux se risquent sur la terre, narguant la chevalerie et les

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