‹ Dames de la RenaissanceChapitre 10 sur 52 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

i a politique du détachement. — Marino Faliero. — Lucchino Viseonli, seismeur de Milan. — Les petits cadeaux entretiennent l'amitié. — Lne mélancolique histoire.

« Rienzi était une manière d'enthousiaste avec une mémoire prodigieuse, une imagination délirante et des idées sublimes et fantasques. L’enflure de son strie et son éloquence déclamatoire lui servaient à passionner la multitude; mais il n agissait que par boutades et n’avait rien de celte fermeté d'esprit, de cette fixité qu'exigent les grandes entreprises. » Ainsi raisonne, et très judicieusement selon moi, le chroniqueur latin des gestes du fameux tribun dont les affaires étaient, d'ailleurs, en train de très mal tourner. Les hauts barons le tenaient assiégé dans Rome, et. pour les repousser, il fallait obtenir du peuple des efforts surhumains. A la vérité, ces foudres d'éloquence ne sont jamais pris au dépourvu, et leur parole quelquefois vaut une armée. Celui-ci, par exem-

pie, use en maître de l'expédient, et les moyens q u 'i[ emploie sont des plus intéressants pour l’élude des mœurs. Orsini et les Colonna, canapés sous Rome, vont tenter 1 assaut ; Rienzi rassemble son peuple et lui parle.

— Apprenez, s’écrie-t-il, que le fils d’un tribun de Rome, saint Martin, m’est apparu cette nuit et qu’il m’a dit que vous battriez les ennemis de Dieu. »

La comédie ayant eu pleine réussite, on la renouvelle aussitôt avec la même effronterie et le même succès. Éveillé dès le matin par le beffroi de la capitale, le peuple accourt en armes au palais de son tribun.

— Réjouissez-vous, prêche l’imposteur, encore cette fois vous aurez la victoire : je viens de recevoir un nouveau gage : cette nuit, c’est le pape Boniface qui s’est montré, m’annonçant que nous étions au moment de tirer ample vengeance des Colonna qui, n’ont cessé de l’insulter, lui et son Église. Le champ sur lequel vos ennemis ont dormi cette nuit s’appelle le champ du sépulcre : mauvais présage pour eux ! Que ce champ de bataille devienne donc aujourd’hui leur tombeau! »

Grâce à la bénévole intervention de tant de saints pontifes évoqués au bon moment, d’heureuses sorties permirent de prolonger la situation ; mais la chute du dictateur n’en était pas moins prochaine. Pétrarque, dès son arrivée à Gènes, fut avisé de l’état des partis, et trouva la cause de son ami si compromise, qu’il n’alla pas plus avant sur le chemin de Rome et se dirigea du côté de Parme pour voir de là le tour que prendraient les événements : les faits se hâtèrent; ce qui devait arriver arriva, Rienzi fut culbuté.

LAURE DE NOYES ET PETRARQUE

Vous croiriez tout d'abord que, devant une si rude catastrophe, l’ami d’hier va se manifester; — point: il se tait, philosophiquement prend son parti et compte bien que les Colonna lui pardonneront de s'être laissé enflammer d'admiration pour un homme qui semblait destiné à faire revivre l'ancienne république romaine, mais que ses instincts pervers ont égaré. Pétrarque exécute ces revirements avec une aisance accomplie; personne mieux que lui ne s’entend à jeter son homme à la mer. Plus tard, vis-à-vis de Marino Faliero, même jeu, même palinodie. Un vieux doge au pouvoir, passe encore, mais un vieux doge décapité, vite qu’on m’ôte cet affreux scélérat de devant les veux, et ne me brouillez pas avec la république de Venise!

« Ce chef suprême, on l’a traîné comme un esclave sur la place Saint-Marc, la plus belle que j’aie jamais vue, et qui fut jadis témoin des honneurs rendus à tout une suite d’aïeux triomphateurs; là, le bourreau, après l’avoir dépouillé des insignes de la dignité souveraine, lui a publiquement tranché la tête et son sang a rougi l’entrée du palais et ce magnifique escalier de marbre consacré aux fêtes et souvent jonché des richesses prises sur l'ennemi. Les bruits dont cet événement est le sujet sont si divers, que je ne sais qu’en dire, ne voulant rapporter que ce qui est certain. On prétend qu’il avait voulu changer la forme du gouvernement ; en ce cas, ceux qui l’ont condamné n’ont pas eu tort, bien qu’à mon avis

on aurait pu montrer moins de rigueur; mais il n’est point facile de modérer l'ardeur d’un peuple justement indigné. Pour moi, mes sentiments sont partagés; j’éprouve à l'endroit de cet infortuné vieillard une sorte de sympathie mêlée de colère. Sur le seuil du tombeau, qu’avait-il besoin de se lancer en pareille entreprise? La sentence portée contre lui prouve sa folie. Je l’ai autrefois connu beaucoup; c’était un homme de plus de renommée que de mérite, de plus de courage que de sagesse. Puisse l’exemple servira ses successeurs et leur enseigner à se conduire comme des chefs d’État et non point comme des tyrans, el encore, quand je dis chefs d'Etat, je dis trop ; car ils ne sont rien de plus que des serviteurs attitrés de la république. »

Quel sublime détachement des calamités ambiantes, et que celui-là est donc un personnage heureux qui peut à ce point se désintéresser des grandes et petites misères du prochain! Ces amis fameux, ces héros ne l’émeuvent que parce qu’il se mêle au vertige de leur existence, il les chante, les admoneste, point de vil calcul, d'arrière-pensée mesquine et basse ; tant qu’ils sont en scène, il les accompagne du bruit de sa symphonie; mais, sitôt disparus, les voilà passés à l’état d’obstacles, et, comme il chantait à leur sujet, il philosophe, il écrit des traités pour combattre « la bonne et la mauvaise fortune », De remedîis utriusque fortufiæ, traités bourrés d’exemples empruntés à ses amis de l’antiquité et qu’il a toujours soin de dédiera l’homme du moment.

« Quand le bonheur cherche à nous mettre à mal, la vertu seule pourrait nous défendre contre ses attaques; mais nous aimons mieux nous laisser vaincre et

LAURE DE NOVES ET PETRARQUE Gt nous attacher à la roue, nous ële\ant et nous abaissant à son caprice. »

Et d’abord ce bonheur, qui de but en blanc fait ainsi le siège des individus, me paraît un bonheur d’assez rare espèce; celui que nous nous figurons est en général moins prodigue de ses attaques, et j en sais plus d'un qui, loin de se défendre contre ses assauts, ne demanderait qu à lui ouvrir sa porte. Tout le monde enviera Pétrarque pour un tel sophisme. qui ne pouvait en effet venir à l'idée que d’un mortel trop fortuné; mais, avec lui, le mieux est de ne jamais s’étonner, et, quoi qu il dise, de ne perdre de vue ni le disciple de Sénèque, ni le troubadour, ni l’homme d’église. Tout à l'heure c’était le bonheur qui le tourmentait de ses obsessions; un peu de patience. attendons que notre chanoine ail soixante-dix ans : à cet âge assurément plus que mûr, devinez-vous quel démon le harcèle et l’assiège ? Le démon des sens: il faut bien le croire, puisqu'il l’écrit :

« Ma santé est si robuste, que ni les années, ni l’étude, ni la tempérance, ni les flagellations, ne réussissent à dompter complètement 1 implacable animal auquel j’ai toujours fait la guerre. Aussi je compte sur la grâce de Dieu, sans laquelle je succomberais, comme il m’est arrivé tant de fois de faiie en d’autres temps. Je lutte sans relâche pour ma liberté, et j’ai le ferme espoir qu’avec l'aide de Jésus- Christ, je finirai par vaincre 1 ennemi qui, dans ma jeunesse, m’a vaincu si souvent, et par chasser 1 animal révolté qui ne me laisse aucun repos. »

Bien résolu à ne plus s’occuper des affaires de Rienzi. qui ne l’avait déjà que trop compromis, il séjournait pour le moment à Parme ; on n’imagine pas une existence plus active et plus remuante. Ses études, ses emplois, ses relations l’appelaient incessamment d’une ville à l’autre ; mais Parme appartenait à Lucchino Yisconti, seigneur de Milan et grand ami de Pétrarque, qui disposait à son gré de la résidence; tout ce que le prince demandait à son poète en retour des bienfaits dont il le comblait, c’était une correspondance familière, et çàet, là, quelques échanges de sonnets et de madrigaux. A ses heures tranquilles, ceVisconti cultivait les muses; il cultivait aussi son jardin, honnête distraction à ses tortures morales, comme aux souffrances de son corps, dévoré par le poison d’Isabelle de Fiesque, sa troisième femme. Après' avoir ruminé sa haine, promis vengeance à son cœur consumé d’amour et de jalousie féroce, il se délassait une journée à rimer quelque strophe qu’il mandait à Pétrarque, en lui disant:

« Envoie-moi à ton tour des plantes de ton jardin, des greffes de tes orangers et des fruits de ton cerveau. »

Flatté de se voir ainsi traité par le plus grand seigneur de l’Italie, Pétrarque humblement répondait:

« Votre lettre dépasse mes espérances, et je rends grâce au destin d’avoir fait qu’un si généreux prince puisse oublier la distance qui le sépare de moi. Tandis que mon jardinier cueille vos fruits, ma muse est

LAURE DE NOYES ET PÉTRARQUE C'J

à l’œuvre, et vous recevrez en même temps ces vers, fruits d’un travail que le bonheur de vous servir me rend agréable et facile. »

Les invitations pleuvaient sur lui 1 , les visiteurs le pourchassaient, et, tout en maugréant beaucoup contre les tribulations de la célébrité, il s’arrangeait de manière à se les attirer. C’est ainsi que, dans ses tournées apostoliques et autres, il ne manquait jamais de s'arrêter à Vérone pour fraterniser avec de jeunes et fervents disciples, parmi lesquels figurait Pietro Alighieri, le fils de Dante.

Des amis, où n’en avait-il pas? Sa gloire passionnait la jeunesse. Quelle mélancolique histoire, celle de ce Florentin, son élève, qui le chérissait au point de ne vouloir plus le quitter! D’une race illustre, aimable, affectueux et charmant, tout génie et tout flamme pour la poésie, Franceschini degl’Albizzi, venu à Avignon en 1345, s’était fait présenter à Pétrarque. L’art des vers les réunit : pendant deux ans, l’élève profita délicieusement des leçons du maître, qui, de son côté, ouvrit son âme aux grâces attendries de cette attrayante nature; ils vivaient comme ne devant jamais se séparer, lorsque, sur l’ordre de ses parents, le jeune Florentin eut à continuer son voyage d’éducation.

Quiconque avait des goûts intellectuels ne pouvait déjà dès cette époque ne pas avoir visité Paris. A cette impérieuse mode, les Brunetto Latini, les Dante, les Boccace, avaient obéi, et Pétrarque n’était point homme à détourner son cher disciple

1. « Principes Italiæ viribus et precibus me retinere tentarunt, et abenntem doluerunt et absentem avidissime præstolantnr. » Fam., I, tt.

d'un pèlerinage dont lui-même s’honorait d'être revenu fortifié. Franeeschini céda ; mais, en partant, il promit à Pétrarque d'être bientôt de retour, et, dans le cas où celui-ci quitterait Avignon, d’aller le rejoindre partout ailleurs. Il tint parole: a son retour dans Avignon, le trouvant absent, il file aussitôt sur Parme. Pétrarque, informé à l’instant, n’en vivait pas d’impatience.

« Je l’attends tous les jours, il m’écrit de Marseille, où il vient d’arriver en bonne santé. »

Plein de confiance et tout à son émotion, il compte les heures, les minutes, à la moindre alerte quitte ses livres et sa plume prêt à s’élancer à sa rencontre. Hélas! les deux amis ne devaient plus se revoir. Parti radieux d’Avignon, bien portant encore à Marseille, le jeune Albizzi meurt à Savone, en quelques heures, victime du fléau régnant, car nous sommes en 1347, et la peste empoisonne l'Europe. • .

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