CHAPITRE Vil
La peste «FAvignon.
Des marchands génois et catalans, revenant de Syrie, l'ont débarquée en Sicile dans leurs ballots, et depuis elle marche, voyage, sûre, fatale, d’autant plus inévitable qu’elle est sans itinéraire. Le choléra suit le cours des fleuves, s’oriente, la peste est une aveugle qui dit simplement à l'humanité: « Conduismoi! » et l'humanité, qui s'agite, la mène. Hommes, femmes, enfants, lui font la chaîne, et se passent ainsi la mort de main en main, comme ces coureurs de Lucrèce qui se passaient les flambeaux de la vie. La peste d'Avignon, comme la peste de Florence, eut de ces époovantemenls qui ne sortent plus de la mémoire d’un peuple. On ne rencontrait par les rues que moines et pénitents. Bientôt les fossoyeurs manquèrent et les sonneurs aussi ; les cadavres encombraient les places publiques, ou, chez eux, dans leur lit, attendaient, la porte ouverte et la maison vide. Parmi les survivants, quelques-uns s'enfermaient. >e
calfeutraient; mais, quand le plus grand nombre s'aperçut que prières ni jeûnes, ni castigations, n’agissaient, que le fléau ne faisait, au contraire, qu’étendre ses ravages, alors on changea de thème : mourir pour mourir, autant se tenir en liesse, et les broches recommencèrent à tourner. On se remit à vivre éperdument. Il veut galas et bombance dans les châteaux de la Sorgue et du Rhône, il y eut même des cours d’amour.
Clément VI institua des maisons d’asile pour les pauvres, paya les médecins, pourvut aux sépultures, fît de son mieux pour l'assainissement ; après quoi, très prudemment, il s’embastilla dans son palais, ne laissant âme qui vive aborder son retrait où de grands feux flambaient jour et nuit pour chasser le mauvais air :
Papa inclusus cameræ, habenti ignés magnos, nulli dabat accessum.
Laure n’était pas de celles que le péril effraye et démonte. Elle avait la résistance du roseau, comme elle en avait la flexibilité charmante. Fiez-vous à ces organisations pensives, délicates, sobres de propos et de gestes; leur silence est recueillement, leur gracilité cache la force ; elles ont en dessous des réserves qui vous étonneront à certaines heures. Laure avait continué d’habiter Avignon; elle y voyait ses amis, fréquentait les églises et portait secours aux malades. On la rencontrait dès le matin par la ville; derrière elle marchaient des gens chargés de provisions qu’elle faisait déposer sur le seuil des maisons pestiférées. Elle passait comme une bénédiction, comme un parfum, semant partout l’odeur des aromates dont elle se munissait comme d’un préservatif.
LAUKE DE NOYES ET PÉTRARQUE 73
Chacun la connaissait, la vénérait. Un jour, au sortir de la messe, elle s’approchait du bénitier; une pauvre femme qui se trouvait là lui tendit son doigt, qu’elle venait de mouiller dans l'eau sainte, et Laure, qui s’était dégantée pieusement, toucha ce doigt. En temps de peste, une imprudence peut coûter cher: Laure paya celle-ci de sa vie.
Rentrée au logis, elle eut la fièvre, vomit le sang; ainsi débutait l’affreux mal. La dame de Xoves comprit qu il ne lui restait pas trois jours à vivre ; elle se mit au lit, accomplit toutes ses dévotions, dicta son testament et, quitte envers ce monde, envisagea doucement le ciel, dont elle connaissait déjà les voies. Chose remarquable et qui nous enseigne bien à quel point cette nature altière et peu démonstrative respirait au fond la sympathie, son alcôve ne fut pas désertée ; en un moment où le vide se faisait autour des mourants, l’empressement éclata de partout ; chacune de ses amies accourut sans tenir compte du danger. Elle les voyait groupées à son chevet, assises en cercle dans la chambre, et, non contente de les édifier par sa résignation, cherchait à les distraire par son enjouement. On dissertait, on récitait des vers, c’était comme un Décaméron suprême que la noble personne présidait. Elle expira en causant, le sourire sur les levres ; vous eussiez dit, non point une flamme sur aquelle on souffle et qui s’éteint brusquement, mais une lumière qui, faute d aliment, peu à peu s’affaiblit et rille jusqu à la dernière goutte d’huile. La mort ut belle à son visage qui, pâlissant, ne blêmit point e conserva longtemps ce mystérieux rayonnement qiie ,] esprit laisse à l’enveloppe terrestre dont il s Joigne avec regret.
Le soir même du jour où s’était exhalée cette âme sainte (6 avril 1347 , le corps de l’illustre dame fut transporté en l’église des Franciscains et déposé dans la chapelle de la Croix, construite par Hugues de Sade. Là se chantèrent les derniers psaumes, puis les voix et l’orgue se turent, et la pierre se ferma sur le corps jusqu’au jour où, deux cents ans après (1533), le roi galant et chevalier se fît ouvrir cette tombe. Quelle curiosité amenait François I or à cette place ? Pensaitil trouver là le secret de cette liaison dont l’énigme nous occupe encore? Hélas ! de ces choses de la vie, la mort ne garde point de trace; le peu qu'on lui en livre, la tombe l’a bientôt réduit en corruption. Un sonnet parmi des ossements! c’est tout ce que l’amant delà belle Diane ressaisit de la divine Laure. Aujourd’hui, les ossements sont dispersés, le vent de la Révolution a soufflé dessus, il ne reste plus que le sonnet.
Le chroniqueur latin d’Élisabeth de Hongrie raconte qu’à sa mort, au moment où l’âme de la sainte s’envolait du sépulcre, tous les oiseaux des bois prochains vinrent lui chanter un Requiem triomphal! On se représente ainsi l’immortalité de la dame de Noves, l’infini concert que chante à sa gloire cette forêt pleine de sonnets et d'enchantements!