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CHAPITRE VIII

Pétrarque à Vérone. — Visitations surnaturelles. — Aveux posthumes. — In morte di madonna Laura. — JLa transfiguration.

Revenons à Pétrarque.

La mort du jeune Albizzi l’avait terrassé. Ce noble enfant, ce génie, tant d’heureux dons, de valeur acquise et de promesses, tout cela moissonné d'un seul coup! Il n’v voulait croire; bientôt son imagination s’assombrit, au sentiment du malheur accompli se mêla le pressentiment du malheur qui pouvait arriver.

Et Laure, pensa-t-il, quel sort l’attend?

Une nuit, il eut une apparition. Il s’était couché fort tard et plus agité que de coutume. A peine endormi, Laure se montra devant lui.

Sans dire un mot, elle écarta son voile, et Pétrarque, à sa pâleur, vit qu’elle était morte.

Or cela se passait le 6 avril 1348, à six heures du

matin, c'est-à-dire à l’instant même où Laure de Xoves, dame de Sade, expirait à trois cents lieues de là, dans son hôtel de la cité papale d'Avignon. Autre coïncidence singulière, Laure mourait le même jour qu’elle était née à l’amour de Pétrarque, puisque c’était encore un 6 avril que leur rencontre avait eu lieu à Sainte-Claire.

La nuit suivante, le phénomène se reproduisit ; mais, cette fois, l’ombre chère parla. Il faut lire, dans les dialogues latins, la chronique de ces visitations surnaturelles, et les impressions morales que Pétrarque en ressentit. La personnalité de Laure gagne beaucoup àcette sorte de révélation d’outre-tombe, et Pétrarque, en revanche, y perd énormément, du moins quant à ce qui regarde le caractère contemplatif de sa passion. Ce platonismeproverbial, qui trouve encore parmi nous de naïfs apôtres, avait toujours caché la convoitise.

« Songe à combien de fois tu te vis déçu, dédaigné, négligé; songe à son ingratitude, à ses hauteurs. »

Nous savons aujourd'hui ce que ces rigueurs de Laure voulaient dire. Laure n’avait rien d’une Arsinoë; sa prétendue pruderie n’était que la défense d’une honnête femme contre les assauts d’un brillant libertin très prompt à l’entreprise. 11 est peu de femmes qui n’aient aimé; chacune pourtant a sa manière de comprendre l’amour, et cette originalité fait le charme de la personne. Les réticences d'un cœur n’excluent point sa tendresse? Sait-on ce que ces airs de vertu maussade et revêche coûtaient à Laure vis-à-vis de l'homme qu’elle aimait, d’un homme qu’on voulait bien renvoyer mécontent, mais qu’on ne voulait pas décourager? Ces aveux pos-

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thumes nous la montrent sous un jour tout favorable ; car ils sont vrais : c'est l'âme de Pétrarque qui se confesse à nous, et les excuses de l'altière dame sont ces reproches mêmes qui tourmentent la conscience de son amant. Non, ces rigueurs, ces ingratitudes, ces dédains, n'étaient pas dans sa nature : sa dignité, la décence les lui imposaient; mépriset-on celui qui vous adore, et viendrait-on après la mort visiter celui qu'on n’aurait pas aimé?

Pétrarque, en s’éveillant de son rêve, n’avait eu qu’un cri : « Laure n’est plus! »

Il s’enferma, se cloîtra, vécut de prières et d’abstinence, écartant, chassant toute illusion.

Ces nouvelles, ces lettres si impatiemment attendues naguère, qu’est-ce que tout cela lui importait? Pouvait-il douter encore quand, chaque nuit, la divine transfigurée venait l'entretenir, le corroborer dans sa certitude? Aussi le fatal message, arrivant un mois plus tard, fut ouvert sans hésitation; il en connaissait d’avance le contenu, et cependant, dès les premières lignes, ses pleurs coulèrent en abondance. Il lut, relut le parchemin ; puis, s’étant remis de son trouble, il prit son Virgile et, sur le premier feuillet, nota ces paroles qui sont peut-être ce que sa plume a jamais tracé de plus ému :

» Laure, modèle de vertus et longtemps célébrée dans mes chants, m’apparut, aux premiers jours de la jeunesse, en l’église Sainte-Claire d’Avignon, le 6 avril 1320, au matin, vers la première heure. Et

dans la même ville, en 1348, encore un 6 avril, à la même heure matinale, cette lumière fut ravie de ce monde tandis, quepar hasard j’étais àVérone, ignorant du coup qui me frappait : heu! fati mei nescius! Je me trouvais à Parme quand, le 19 mai au matin, une lettre de mon ami Luigi m’apporta la funeste nouvelle. Le jour même de sa mort, vers le soir, ce corps si chaste et si beau fut déposé dans l'église des Franciscains. De son âme, je pense ce que dit Sénèque de Scipion : elle était venue du ciel, elle y est remontée. C’est pourquoi, dans l’amertume presque douce de ma douleur, j’ai voulu consigner ce cruel souvenir sur cette page placée à chaque instant devant mes yeux; ainsi vivrai-je avec cette pensée que rien ne saurait plus exister en ce monde qui me doive plaire, et que, de tels liens s’étant rompus, il s'agit de fuir loin de Babylone. Puisse la constante vue de ces paroles, et l’âge qui s’avance à grands pas, m’exhorter à l'absolu détachement, et que Dieu me fasse la grâce d’envisager désormais d’un sens ferme et viril les frivoles soucis du passé, les espérances vaines et les événements inattendus. »

Arrêtons-nous, restons sur ce bon mouvement : la poésie va le reprendre; mais, cette fois, avec l’accent de vérité. A cette âme trop accoutumée aux évaporations mélodieuses, le malheur apporte son recueillement, son lest humain : elle souffre, tant mieux, l’élégie en sera plus sincère. Dans ses Triomphes, imitation du Paradis dantesque, le lyrisme tue le pathétique ; les célestes roses recommencent à nous éblouir; Laure, transfigurée en Béatrix, escalade les cimes du purgatoire flamboyant et ne se montre plus qu’à l’état de conception mystique. De cette

LADRE DE NOYES ET PÉTRARQUE

forme terrestre qu’il a chérie, ses yeux ne perçoivent plus que le voile, montant toujours, flottant de nue en nue et finissant par disparaître dans une gloire fulgurante; mais ce n’est là qu’une apothéose. La vraie douleur, l’émotion, ne les cherchons pas en dehors des sonnets : ln morte di madonna Laura, lesquels sont à mon sens le plus beau fleuron de la couronne du poète, une larme parmi tant de joyaux! L eStabat de Pergolèse en certain de ses couplets, — le Quando corpus morietur, pa.r exemple, — a de ces soupirs d'harmonie et de pénétration ineffables :

« — O mon âme, que ne peux-tu t’envoler vers le ciel sur les ailes de cette voix divine ! Mais le charme est si doux que l’âme ne s’envole pas et ne bouge, prolongeant ainsi son extase ! »

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