‹ Dames de la RenaissanceChapitre 16 sur 52 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La maison de Yanozza. — Intérieur de famille. — La belle Farnèse. — L’esprit de culture chez les femmes au xv° et au xvi° siècle. — Il sàxto Padre! — Le palais de Santa-Maria in Porticu. — Le Vatican.

Et d’abord, quels rapports de famille !

Rome fut toujours par excellence le sol propre aux ménages irréguliers; mais, depuis que le monde est monde, pareil scandale ne s’était vu.

Cette enfant, qui dès le berceau connaît son extraordinaire bâtardise, ne cessera d’être fille de cardinal que pour s’intituler fille de pape !

Dans le quartier de Ponte, l’un des plus vivants de la grande cité, à deux pas d'un palais qu’habite Rodrigue Rorgia, sur la place Pizzo di Merle, est la maison de Yanozza. Là, parmi les richesses d’un ameublement de l’époque, au milieu des vastes fauteuils sculptés, des bahuts énormes, de ces reliquaires, de ces lits que recouvre un ciel d’épais et lourds

rideaux, de tout ce massif et ce colossal de la première renaissance, remue, fermente l’étrange couvée : fin es et garçons pullulent et grandissent dans l'immorale et farouche promiscuité des nymphes et des sylvains au fond d’un bois. Ils savent que cette superbe femme est leur mère et que le mari de cette femme ne leur est rien, leur véritable père étant cet illustre personnage habillé de pourpre dont le portrait s’étale sur le mur et qui, de temps en temps, vient les faire sauter sur ses genoux avant de se mettre à table et de fêter joyeusement les vins d'Espagne et de Sicile en compagnie des plus beaux, des plus savants et des plus débauchés seigneurs qu’on renomme : Orsini, Porcari, Cesarini, Barberini, etc.

Comment Lucrèce n’eût-elle pas ignoré les scrupules alors que ses oreilles, s’oüvrant à peine aux bruits du monde, n’entendaient que récits d’histoires absolument semblables à la sienne?

Des cardinaux s’affichant avec leurs concubines et traitant leurs bâtards en fils de princes, ce n’était point l’exception, c’était la règle.

On lui montrait les Rovere, les Piccolomini, environnés de familles nombreuses; elle voyait les enfants d Innocent 'V III comblés d’honneurs, son fils Cibo s’alliant aux Médicis, sa fille Théodorine épou- .sant le Génois Lso di Mare, et tout le Vatican grouillant des progénitures papales.

En mai 1489, Lucrèce avait neuf ans; à cette date. Julie Farnèse, jeune et éblouissante de beauté, s'empare du cardinal vieillissant, qui, devenu pape et toujours plus affolé d’ardeurs juvéniles, jusqu’au bout traînera la chaîne.

« Jamais un souci, rien ne l’arrête, il rajeunit tous

les jours, » remarque l’envoyé de Venise, parlant d'Alexandre VI, déjà septuagénaire.

Julie avait des cheveux d’or comme Lucrèce et triomphait partout sous le nom de la belle Farnèse. Elle avait quinze ans quand ce vieillard de cinquantehuit ans la suborna. En l’apercevant un jour chez Adrienne Orsini, dont elle allait épouser le fds, ses instincts diaboliques s’enflammèrent, et bientôt la chute de cette ange fut consommée , si tant est qu’on puisse ainsi désigner une donzelle dressée aux mœurs de pareille époque.

La belle-mère ne se contenta pas de fermer les yeux, elle prit part active à cette honte, livrant endormie à ce ribaud la future épouse de son fils, et quelques jours après (20 mai 1489) les noces de Julie Farnèse et du jeune Ursinus Orsini se célébraient au palais même du Borgia, qui signait au contrat et bénissait les deux conjoints.

Du sacrilège adultère de ce prêtre avec la noble dame une grande maison devait sortir.

En effet, jusqu’au temps des Borgia, les Farnèse, dont sur le sol romain deux splendides monuments immortalisent aujourd’hui le nom, les Farnèse comptaient à peine. C’est au pape Alexandre A I que cette famille doit la grande figure qu elle a faite depuis. L'idolâtre amant de la belle Julie, en conférant au frère de sa maîtresse la dignité de cardinal, préparait le pontificat de Paul III, ancêtre des Farnèse de Parme : principium et fonsje t c’est ainsi que du limon

bourbeux la vie se dégage, et que les monstrueux sauriens sortent du vice et de la corruption pour se répandre sur le monde.

Cette Adrienne Orsini, belle-mère si accommodante, avait de longue date toute la confiance du cardinal Rodrigue. Il se confessait à elle de ses péchés lui disait ses plans, ses intrigues, et jamais ne cessa de la consulter. Ce fut aux mains de la chère dame que passa Lucrèce en quittant le toit de Vanozza. J] s’agissait avant tout pour la fille du cardinal de se former à la tenue, aux élégances, au beau langage des jeunes personnes de maison princière. Nous la voyons à la fois apprendre à s’habiller, et s’accoutumer, se rompre aux plus sévères exercices de la dévo-

tion. Cette piété de sacristie, — très rigide et particulière de tout temps à l’éducation des femmes italiennes, — n'a rien qui doive épouvanter et procède beaucoup moins des besoins de l’âme que d’une certaine attitude morale qu’on pense devoir s’imposer : pécher, au demeurant, est peu de chose; mais la decence et le goût veulent que la pécheresse la plus relâchée ne manque point l’office et conserve partout les dehors d une catholique exemplaire. De femme sceptique et professant tout haut la libre pensée, il n y en avait point; même parmi les hommes, les esprit , forts n auraient osé jeter le masque. Un tyran sans foi ni loi, 1 atroce Malatesta de Rimini, bâtissait

)To ZZa édifiait ’ ornait ^e chapelle a Santa-Mari a-dsl-Popolo, et Lucrèce, sa bien-aLée

LUCRÈCE BORGÎA

fille, devenait, par les soins de madame Advienne Orsini, un modèle de vertu pratiquante.

A côté de l'instruction morale, la culture intellectuelle eut naturellement sa place. La fille d’Alexandre VI reçut l'enseignement classique de son temps ; l’étude des langues, la musique, les arts du dessin, l'occupèrent, et plus tard son rare talent à parfaire des broderies de soie et d’or émerveilla Ferrare. Elle' parlait l’espagnol, l’italien, le français, le grec et le latin, écrivait indistinctement, même au besoin rimait dans toutes ces langues, et notons que ce n'étaient là que simples rudiments et premiers degrés d’éducation, pendant le séjour à Rome, alors que ni les Bembo ni les Strozzi n’avaient encore mis la main a son développement. Remarquons aussi, pour donner une idée de ce qu’était aux XV e et xvi e siècles cette culture chez les femmes, que Lucrèce compte a peine parmi les savantes et les beaux esprits de l epoque, les Constance Yarano, les Élisabeth d L'rbin, les Victoria Colonna.

Théologie, philosophie, histoire, jurisprudence, mathématiques et médecine, ces femmes, comme le docteur Faust, avaient tout parcouru, tout étudie , correspondre en latin avec les plus fameux professeui », discourir sur les Pères de l'Église, composer de la musique et scander des vers, c’étaient jeux familiers et passe-temps ordinaires. Peut-être aurait-on mauvaise grâce à se monter la tête à propos de ce savoir réduit à des formules académiques et' d’où la vie est absente , mais ces habitudes de haute culture intellectuel e rehaussaient le ton général, imprimaient à la conversation une méthode, un goût, je ne sais quoi de ^ubtantiel et de supérieur, dont il semblerait que la t ,a

DAMES DE LA RENAISSANCE dition se fût transmise à nos salons du xvn e siècle 1 On prenait un thème, un sujet, on le traitait selon les réglés, un peu à la manière des dialogues antiques avec cette difiérence que les femmes s’y évertuaient de droit et de pleine compétence ; telle était la conversation de la Renaissance, — science dont la France avait depuis fait un art si charmant et qui n’existe plus dans notre monde, où désormais une soirée est impossible sans un morceau de chant ou de piano qui vienne à souhait combler les vides.

Rodrigue Borgia aimait à préparer de loin l’établissement de ses enfants, et jamais paternité ne s’afficha plus âpre que la sienne à ce devoir. Ses trois fils, dès leur premier âge, entraient dans la faveur d’Inno-

, VI Î [; tandis que raîné ’ don Juan, poussait du cote de 1 Espagne ; César, homme d’église malgré lui, recevait le titre et la dotation d’ 'évêque de Pampelune; e eo ro\ , son plus jeune frère, un enfant de neuf ans, était nommé chanoine archidiacre de Valence. Quant a Lucrèce, le cardinal rêva d’abord pour elle un mariage espagnol, mais, entre les fiançailles et la ce.t ration de cette alliance, la papauté faisait irrupüon dans la famille, et ce qui naguère eût convenu à

, Cardinal ne rem pHssait plus l’am-

bition de la fille d un souverain pontife

L « Ce qui est remarquable et vraiment a- - a romans de mademoiselle de Scudér “ “ dlst ! n p e daDS Ie ’ lions qui s y tiennent, et pour lesqufn “ ® 01 nt les t co “; singulier, une vraie vocation. » Saâte t ni

Scudéry, dans les Causeries du lundi UV ®’ ^demoiselle de

Le 1 1 août 1492 eut lieu ce grand événement.

Rome entière attendait, frémissait d’impatience aux portes du conclave; mais dans la maison de Vanozza, chez madame Adrienne Orsini, quelle fièvre d’angoisses !

Yanozza désormais vivait à l’écart avec son mari, ce Canale, secrétaire de la Pénitencerie. Elle avait cinquante ans et ne demandait plus rien à l’existence, en dehors de l’accomplissement d’un vœu suprême : voir le père de ses enfants monter sur le trône de saint Pierre. Au palais Orsini, Adrienne, Julie Farnèse, Lucrèce, prosternées au pied du crucifix, priaient ensemble et d’un cœur si pur, si ému, si profondément chrétien, que leurs voix furent exaucées. A l’aurore, des messagers du Vatican accouraient leur annoncer la bonne nouvelle. On raconte que, dans la matinée de ce bienheureux jour, lorsque Alexandre VI fut transporté du conclave dans la métropole de Saint- Pierre pour y recevoir le premier hommage, son œil rayonnant de joie chercha tout de suite les siens à travers l’immense foule; il semblait de sa vue les fortifier en l’espérance de l’avancement de ses desseins, de sa fortune et de sa grandeur, et leur dire sans parler : « Je vous vois! »

Tous étaient là venus à la hâte célébrer ce grand triomphe. De longtemps Rome n’avait admiré le spectacle d’un si beau pape. Il avait la majesté jointe à la grâce, le charme et la séduction dans l’autorité : une stature souveraine, le geste imposant, des mains d’archange, et quelle voix! Évidemment Dieu l’avait créé pour monter aux autels et pontifier : Ecce sacerdos magnus! Bénisseur magnifique dont 1 exemple enflamma plus tard notre cardinal de Rohan et que

tant d’autres prélats, grands seigneurs, imitèrent sans l’égaler.

Veut-on un crayon pris sur le vif? un contemporain Gaspard de Vérone, va nous le fournir :

« Il est beau, séduisant, joyeux d'aspect et plein de douceur, d attrait en ses paroles. A la vue d’une belle femme, toute sa personne entre en effervescence, et. plus vivement que l’aimant n’attire le fer, il l’attire à lui. »

Ce genre d’organisations physiques et morales De manque pas de représentants : Casanova, le régent, s’y rattachent ; mais l’original est de voir un Casanova, un Philippe d’Orléans, lier et délier au nom du Christ. Statura proeerus, colore medio , nigris oculis,ore paululum pleno, ainsi nous le dépeint Jérôme Portius en 1493 : haut de taille, d un teint légèrement coloré, 1 œil noir, la bouche un peu charnue, et de plus une santé splendide, capable de supporter sans gêne aucune toutes les fatigues du sacerdoce et du plaisir, beaucoup d’éloquence, d’éclat mondain et de courtoisie. Vous restez émerveillé devant l’équilibre parait de cette puissante et royale nature, ne respirant que mansuétude et placidité olympienne.

. ÜDZe j 0l * rs après son éle ction, Alexandre faisait eveque de Valence son fils César, âgé de seize ans, et bientôt le Vatican se peuplait d’Espagnols, parents, amis, clients et familiers de 2a nouvelle maison régnante, tous en quête de places et d’honneurs, tous avides d argent et se ruant à l a Curée

Parlant de cette clique dévorante, Jean-André Boccace écrit an duc de Ferrare (1492) :

« Dix papautés, si on les avait, ne suffiraient point à la satisfaire. »

Préparer pour sa fille une brillante alliance fut alors la pensée du saint-père. D'un gentilhomme espagnol, désormais on n’en voulait plus; il fallait un prince. Jean Sforza, seignéur de Pesaro et neveu du duc de Milan, se propose et le pape l’agrée. Pour Lucrèce, son extrême jeunesse (elle avait treize ans) dispense ses parents de la consulter, et le mariage s’accomplit sans qu’elle proteste. Telle est, d’ailleurs, l’inerti inhérente à ce caractère, que les choses se passeront toujours de même sorte. Cette union dura quatre ans. Alexandre, qui tient à fréquenter librement sa bien-aimée fille, l’installe dans une résidence voisine du Vatican. Là, madame Lucrèce, aura sacour dont,lagrande maîtresse sera la complaisante Adrienne, qui, sur l’ordre de sa Sainteté, quittera le palais Orsini pour venir vivre avecles jeunes époux, et l’étroit cercle de famille ne tardera pas à se compléter par la présence d’une personne également chère au cœur du souverain pontife. J’ai nommé Julie Farnèse.

L'adultère patent de la sœur attirait mille bénédictions sur la famille. Le frère de Julie, un jeune drôle fort renommé pour sa débauche, recevait la pourpre ; Rome l’appelait « l’Éminence-Cotillon. » Vainement le sacré-collège crie au scandale : que pouvait refuser aux caresses de la courtisane ce pape de soixantedix ans? La belle Julie n’était plus désormais qu’un instrument de fortune aux mains de la race la plus férocement cupide. Ses parents exploitaient sa honte.

Comment s'expliquer autrement que par 1 intérêt

les relations d’une si jeune femme avec un vieillard revêtu de ce caractère? Quelle que soit l’attraction démoniaque qu’on prête à la nature d’Alexande VI, le magnétisme devait avoir à cette époque beaucoup perdu de son prestige. Ce qu’il y a de certain, c’est que ce commerce, né de la surprise et du rapt, s’établit ensuite pour des années. J’imagine qu’à l’outrage de la première heure un mouvement de pudeur succéda, et que, celte honte une fois bue, la vanité d’abord, puis la spéculation s’en mêlèrent. Ce chef auguste de la chrétienté, ce monarque spirituel et temporel devant qui Rome et l’univers s’humiliaient, le voir là devant soi, ému, asservi, prompt à se rendre à vos moindres caprices d’enfant gâté, — ce rêve de toute-puissance et domination, quand Julie ne l’aurait pas eu, les Farnèse, à coup sûr, l'eussent fait pour elle et pour eux.

Julie avait à ce point dépouillé les scrupules qu’elle habitait le propre palais de Lucrèce, nous l’y trouvons en 1492, accouchant d’une fille qu’on nomma Laure.

« L’enfant passait offîciellemant pour être d’Orsini; mais, par le fait, il était du pape et lui ressemblait singulièrement. Adeo utvere ex ejus semine orla dici possit. »

Un rôle ingrat pourtant était celui du mari ; si dorée que fût la pilule, il n’aimait point à l’avaler devant tout ce monde. 11 imita l’antique Amphitryon et s’éloigna, laissant la divine Alcmène au bras du Jupiter mitré. Du reste, pour cacher sa honte, les châteaux ne lui manquaient pas ; le pauvre homme n’avait qu’à choisir entre tant de riches domaines dont le pape avait doté sa femme, « la fiancée du

Christ, » ainsi que les mauvais plaisants avaient baptisé Julie.

l'ne lettre du témoin que nous venons de citer, Lorenzo Pucci, envoyé de la république de Florence et allié aux Farnèse, nous montre l’intérieur du palais de Santa-Maria in Porticu, et nous met en rapport direct avec le personnel qui l’habite.

« Hier au soir, comme c’était vigile, je montai à cheval avec monsignor Farnèse, pour aller assister aux vêpres du pape. Or, tout en attendant que la présence de sa sainteté fût annoncée dans la chapelle, j'entrai un moment au palais de Santa-Maria voir madonna Julie. Je la trouvai qui venait de se laver la tête ; elle était assise près du feu avec madame Lucrèce, fille de notre maître, et avec madame Adrienne; on m’accueillit de la meilleure grâce. Madame Julie Voulut m’avoir à côté delle, puis après un peu d’entretien, voulut me montrer son enfant qui déjà commençait agrandir. C’est le vivant portrait du pape. Mais elle, vous n imaginez pas beauté pareille! Elle a pris un certain embonpoint, et je la proclame ici la plus splendide créature. Elle dénoua devant moi ses cheveux et se fit accommoder. Ses longues tresses ruisselaient jusqu’à ses pieds; elle portait une coiffure de fin linon parfilé d or, et sa beauté brillait comme un soleil. En vérité, j eusse donné beaucoup pour que vous eussiez été présente, afin de vous renseigner de vos propresveux. Elle était vêtue d’une robe fourrée et taillée à la napolitaine, de même aussi madame Lucrèce, qui nous quitta pour

se déshabiller et revint un instant après en habit de velours violet... Les vêpres terminées et les cardinaux partis, je quittai ces dames. »

C'était la maison de Gomorrhe que ce palais, et les révélations ultérieures de Sforza, le mari de Lucrèce nous édifieront sur ce qui s’y passait. Le 10 août 1196, l'aîné des infants romains, don Juan, duc de Gandie, arrivait à Rome en grande pompe. Pour la première fois Alexandre VI voyait tous ses enfants rassemblés autour de lui.

Jean résidait au Vatican, Lucrèce au palais de Santa-Maria, César et Geofroy au château Saint- Ange.

Autant de groupes, autant de cours se visitant, s entremêlant, toujours en fetes. La musique, la danse, les banquets et les mascarades ne , cessaient pas ; de somptueuses cavalcades parcouraient la ville et rentraient au Vatican, conduites par Lucrèce et dona Sancia d’Aragon, femme de Geofroy. A ces réunions, à ces jeux, le pape prenait part, tantôt de façon tout intime, et tantôt officiellement, de l'air d un souverain qui reçoit les princesses de sa maison. A table, Alexandre VI se comportait sobrement : il dînait et soupait d’un plat, pourvu que ce fût exquis. On sait que, sur le reste, sa modération laissait à désirer ; des bruits abominables circulaient, des histoires qu’on se refuserait à croire si le récit des ambassadeurs ne les attestait: — - ce père, par exemple, vendant au pape sa fille mariée, et dont le gendre, un soir dans sa vigne, tranche la tête qu’il plante au bout d’un pieu avec cette inscription ;

, “ est *-ê te de mon beau-père, coupable d'avoir procuré sa fille au pape; ce qu’ayant entendu,

LUCRÈCE BORGIA le pape l'a condamné à l'exil avec la décapitation préalable. »

Les rapports du même envoyé vénitien parlent aussi d’une Espagnole, maîtresse du duc de Gandie, et que ce fils respectueux et désintéressé conduisit à son père avec l’aisance d’une validé offrant au padischah quelque Circassienne de haut prix. L'adorable princesse d’Aragon occupait aussi Ja renommée : à cette fille naturelle du roi de Naples les bonnes raisons ne manquaient pas pour mal tourner ; sortie de la plus vicieuse des cours, elle avait au plein de cette corruption romaine épousé un enfant. Le jeune et timide Geofrov lui semblait d'un bien mince attrait quand elle le comparait à ses aînés bouillants d’audace et d'ambition. Bientôt le duc de Gandie et César se la disputèrent, et la belle créature, déjà formée aux leçons de sa sœur Lucrèce, fut à l'un d’abord, puis à l’autre.

Les Borgia ne comprenaient point différemment l’existence de famille et vivaient ainsi en patriarches !

A mesure que vous vous rapprochez davantage de cet effroyable milieu, vous devenez plus indulgent envers Lucrèce, en même temps que vous éprouvez quelque désappointement à la voir ressembler si peu au type héroïque traditionnel, tant en histoire le faux, l’absurde même est quelquefois plus vraisemblable que le vrai.

Quels exemples, en effet, s’offraient à ses yeux journellement ! Tous les vices marchaient à découvert en s’emmitoufflant dans la douillette sacerdotale; le loup féroce et le pourceau empruntant la peau de 1 agneau sans tache ! un paganisme dépassant la fable antique, un culte dont les desservants sacrés

étaient des êtres qu’elle ne connaissait que par leur* in famies ; son père le pape, son frère César le cardinal, molochs à double tête quelle retrouvait célébrant avec une onction dérisoire les mystères de l'Incréé. après avoir assisté auparavant aux orgies qui s e succédaient derrière la scène !

Ce qui caractérise les Borgia, c’est moins le nombre et 1 énormité de leurs crimes que la situation exceptionnelle dans laquelle ces crimes furent commis. Ces tyrans-là n’étaient point en somme plus cruels que les autres despotes italiens de cette époque ; sous le rapport des félonies, du brigandage et des exécutions sommaires par le poison et par le fer, l’histoire des V isconti et des Sforza, des Malatesta de Rimini et des Baglioni de Pérouse ne le cède en rien à leur histoire, et, pour la moralité, les cours de Louis XIV et de Louis XV ne valent guère mieux; mais les Borgia portent la pourpre et la tiare, leurs mains souillées touchent aux choses divines, et de cette circonstance aggravante devait naître le prestige presque fantastique et cette espèce d'attrait repous- : ant qu exercent ces grands réprouvés sur nos imaginations. Les autres sont des luxurieux, des fourbes, des assassins, eux ne se contentent pas de tout cela? ds ont en plus le sacrilège, qui l es investit d’une force démoniaque irrésistible et constitue leur originabte, leur pittoresque parmi l es races hiératiques et royales ayant mission de régir les hommes en les

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