CHAPITRE III
Les infortunes conjugales de Jean Sforza. — Le meurtre du due de Gandie. — César Borgia.
Je m’aperçois que je n’ai pas encore dit un mot du mari de Lucrèce.
C'était un assez médiocre personnage que ce tyranneau de Pérouse. Depuis l’heure incertaine où, faute de mieux, on l’avait pris, le temps avait marché, et la fortune des Borgia de même.
Les Sforza étaient en baisse; leur alliance ne suffisait plus à l’ambition de la famille; père, frère et fille ne demandaient qu’à se débarrasser de cet intrus. On l’avertit de renoncer à la clame et de solliciter d Alexandre A I la cassation du mariage ; il eut fair de ne pas comprendre, peu s’en fallut que cette maladresse ne lui coûtât la vie.
Un soir, César vint informer Lucrèce que 1 ordre était donné de mettre à mort le caro sposo. La chance
voulut que Jean Sforzafût en ce moment à la maison, et, son frère à peine sorti, Lucrèce courut à la pièce voisine, décida le jeune homme à fuir sans perdre une minute. Un cheval tout sellé l’attendait, et, le lendemain, Jean Sforza rentrait dans sa principauté de Pérouse, sauvé par la vitesse du noble animal, qui tombait expirant sur les marches du palais.
Cette escapade, où Lucrèce fît du moins preuve de quelque intérêt pour son triste mari, mécontenta les Borgia ; ils eussent préféré tout autre genre de disparition :
Vous tuez un homme, il se tait, tandis que, du fond de l’exil, on parle, on proteste ; ce qui arriva.
Alexandre VI nomme une commission sous la présidence de deux cardinaux, et la séparation des époux est prononcée, l’arrêt déclarant que Jean Sforza n'a jamais rempli ses devoirs de mari. Voilà donc Lucrèce Borgia reconnue et proclamée vierge devant 1 Italie entière, qui bat des mains et salue cette découverte d’un immense éclat de rire.
Jean Sforza remua d’abord ciel et terre, récusa juges et témoins ; puis, sur l’avis de son frère Ascanio et de Ludovic Le More, duc de Milan, il se résigna; mais si, par force, il avoua ses torts conjugaux, il en raconta les motifs, — tellement odieux et révoltants, qu après les avoir lus dans les dépêches, on se refuse à les traduire 1 .
1. D’après une dépêche de l'envoyé de Ferrare Costabili (23 juin 1497), Jean Sforza, parlant au duc Ludovic de ses rapports avec Lucrèce, aurait de la sorte exposé les faits : « Anzi averla conosciuta infinité volte, ma che papa non se l'ha tolto per altro se non per usare con leï. »
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Vers le même temps, un tragique et mystérieux événement s’accomplit.
Alexandre VI chérissait entre tous son fils aîné, le duc de Gandie, et voulait lui tailler une principauté dans le patrimoine des Orsini. N’ayant point réussi, il essaya de le dédommager en le nommant duc de Bénévent. Quelques jours après (14 juillet 1476', le nouveau duc et son bon frère César dînaient chez leur mère, à sa vigne de Saint-Pierre in Vincoli, en compagnie d’autres seigneurs. Le repas fini, tous remontent sur les mules pour rentrer au palais apostolique. On arrivait aux environs de l’ancien palais Borgia, résidence actuelle du cardinal vice-chancelier lorsque le duc prit congé de la bande et s’éloigna accompagné d’un seul écuyer et d un nomme masqué qui venait d'assister au festin sans se faire connaître, et qui, depuis un grand mois, se montrait chaque jour chez l’altesse. A la place des Juifs, le duc dit à son écuyer de l’attendre une heure et de s en retourner ensuite au palais, s’il ne le voyait pas revenir; sur quoi, l’homme masqué, enfourchant sa mule, se mit en croupe, et tous les deux partirent au grand trot.
Où s’en allaient-ils? Jamais on ne 1 a su.
Le lendemain, au lever, les domestiques avertirent le pape que le prince n’était pas rentré. Alexandre eut une commotion dont bientôt il se remit, pensant que le duc se serait attardé à ses plaisirs et qu il reparaîtrait le soir. La nuit vient, point de duc; le pape anxieux, ordonne des perquisitions.
Un peu au-dessous de l’hôpital San-Girolamo, un Esclavon, nommé Giorgio, avait, au bord du Tibre, un chantier dans lequel il montait la garde. Mis en demeure de déclarer s’il n’avait aperçu personne pendant la nuit précédente, l’Esclavon répondit que, vers cinq heures, il avait vu venir par la ruelle, à gauche de 1 hospice, deux hommes inquiets, allant deçà et delà, comme pour bien s’assurer que nul témoin indiscret n’observait la place. Ces hommes s’étant éloignés deux autres avaient paru, sur un signe desquels un cavalier s’était avancé, ayant en croupe de son cheval blanc un cadavre dont les jambes pendaient d’un côté, la tête et les bras de l’autre. Parvenus au bord du Tibre, les camarades qui étaient à pied prirent le corps mort et le lancèrent au milieu du gouffre.
Sommé de dire pourquoi il n’avait point aussitôt couru dénoncer le fait au gouverneur, le marchand répliqua que c’était peut-être le centième cadavre qu'il voyait ainsi jeter à l’eau et qu’il avait pensé qu’on ne s’occuperait pas plus de celui-ci que des autres.
Cependant nombre de pêcheurs fouillaient le Tibre. Vers la vesprée, on retrouva le duc; il avait tous ses vêtements, son manteau même, et dans sa bourse 33 ducats. Neuf blessures le balafraient, le mutilaient, aux bras, au ventre, aux jambes, et la gorge tranchée. En apprenant cette mort de son fils, jeté à l’eau comme une bête immonde, le pape eut un profond désespoir; il s’enferma chez lui, pleura, et plusieurs jours se passèrent sans nourriture ni sommeil. Le temps seul adoucit un peu cette affliction. Au château Saint-Ange, des voix gémissantes, horribles, chaque
nuit menaient leur vacarme, l’épouvante régnait à la cour et dans Rome, le spectre implorait vengeance, la victime dénonçait à cris redoublés l’assassin dont le nom circulait de. bouche en bouche : « Caïn, qu’as-tu fait de ton frère? »
Ainsi la conscience publique' interpellait César Borgia.
Quant au pape, il ne posait pas même la question, sachant trop bien au fond de l'âme à quoi s’en tenir. 11 oublia pourtant, assuma sa part de complicité morale dans le crime commis sous ses yeux, et de ce jour son terrible fils devint le maître, et lui seul gouverna sous le nom d’Alexandre "VI.
Qu’était-ce, après tout, qu’un fratricide dans de pareils rapports de famille? D ailleurs, les hommes de la Renaissance ne ressemblent en rien à ce que nous sommes. Ils ne connaissent ni l’opinion, ni ce que nous appelons aujourd’hui « le système nerveux. » La loi de conservation est l’unique loi, et chacun la pratique à son profit comme il 1 entend. Lidée de distinguer entre le bien et le mal ne les prend même pas. Machiavel, après avoir raconté 1 1 anecdote de Jules II, s’aventurant dans Pérouse pleine des soldats de Gianpolo Baglioni qui vient de lui rendre sa ville, raille celui-ci d’avoir perdu là une si belle occasion d’exterminer son ennemi par trahison, et il termine par cette réflexion : « Ce trait, dont la grandeur