CHAPITRE Y
L'armée du Condottier. — La défection des capitaines. — l'De entrevue dans la citadelle d'Imola. — L’affaire de Sinigaglia.
César sentait monter son étoile.
Fortement établi en Romagne, il recherchait maintenant une alliance plus étroite avec la France, et de là aussi le succès lui venait.
A ce politique du meurtre et de l’hypocrisie, tout réussissait, jusqu’à l'impitoyable régime de son gouvernement, habile à s’imposer par la terreur sur un sol naguère en proie aux discordes civiles et dont la population l'avait sans trop de peine adopté. Mais en même temps le tyran de la Romagne voyait chaque jour grossir le nombre de ses ennemis et se disait que seuls le nom et l’influence de la France pourraient le protéger contre les forces coalisées que soulevaient son ambition et sa trop rapide fortune. César n'avait point simplement à redouter les troupes de ses adver-
saires ; il soupçonnait, appréhendait sa propre armée. C'était pourtant une superbe armée que la sienne, nombreuse, bien équipée; les plus vaillants capitaines de l'Italie servaient sous ses ordres, sans parler de la légion, auxiliaire française et des mercenaires étrangers. Ses gardes du corps surtout avaient grand air : riches pourpoints à ses couleurs (rouge et jaune), écharpes brodées, ceinture à boucle ciselée retenant pépée. A la fière prestance de ces hommes répondait leur bravoure; seulement on ne pouvait s’y fier. Ces troupes, d’ailleurs, appartenaient bien moins à leur général qu’aux divers chefs qui les avaient racolées et les regardaient comme une sorte de propriété. Ces chefs étaient des condottiere : baron? romains, seigneurs de villes et de territoires dans l’Ombrie et la Marche, — et l’on conçoit aisément quel smisre épouvantail devait être à leurs yeux le sort inflige par César à l’élite des châtelains de la Romagnc, les Colonna, les Savelli, etc. Cependant le I»P armait vigoureusement. On préparait une expec 11 pour la Toscane, où la dissension entre feu. n ne e Florence et la guerre de Pise offraient des avant a » à ne pas dédaigner.
Tandis que ses alliésYitellozzo-Vitelli et Pando - Pétrucci enlevaient Arezzo d un coup de main , prenait Urbin par ruse et trahison, et formai Guidobaldo à gagner d’abord Mantoue, puis ■
Peu de jours après, une transaction seciète e maître de Camerino, et ses sbires égoigeaien ^ Yarano et ses deux fils qui, moins 1 ^ ir< J Jrbin et
Guidobaldo, n’eurent pas le moyen de .
Camerino devenaient des fiefs du duc de J 11 ^
de Valentinois; mais partout déjà 01 ~ c
résistance. Si l’Italie avait eu comm, . t
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de gouvernement, rien n’eût été ni,,- ■' f ( ï" e mettre ordre à de tels agissements *** qUe
Le malheur voulait que, de tous les État- v Venise fût le seul ayant alors une TS®et militaire, et Venise, placé, J tre p ^’« 1 Allemagne, avait ses mouvements nara i m /! et
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LouL XIT PCTe PaPe étai6nt l ob J et produisit sur Louis XII une impression très grave. Il se montra
mécontent irrite, et la cause des deux compères eût
d’TmbÔVe m t0Ur - SanS l interven Lon du cardinal Amb0ke - gm réussit à ramener son maître, si bien que les ambassadeurs de Venise s’efforçant d’éclairer ] e monarque et de lui représenter qu’il était peu séant pour le roi très chrétien de couvrir de sa protection un brigand souillé de crimes abominables. Louis XH leur répondit qu’il ne pouvait empêcher le nt-Pere de régir a son gré les territoires de l’Église. Letaff a ses propres condottiers que le duc de \ alentmois ahait maintenant avoir affaire. Le duc. au moment d’attaquer Bologne, apprend la défection e ses capitaines et reçoit en même temps la nouvelle c un retour offensif de Guidobaldo contre ürbin.
bur la grande route qui conduit d’Ombrie en Toscane s eleve une colline en plate-forme d’où le regard s etend vers le lac Trasiméne et qu’un château^fort couronne de son quadrilatère; là se sont réunis tous les ennemis du Borgia : Vitellozzo-Vitelli, Gian-Paolo
Badioni. Oliveretto daFerno; après avoir donné au duc de Romagne l'Italie centrale, ce monde-là s’est dégoûté de son héros, lequel, à vrai dire, commence à l'effrayer. On prétend que la peur est le commencement de la sagesse ; la peur n'engendre que la haine- Ils se révoltent donc et ne travailleront désormais que pour leur propre compte : 700 cavaliers et 9.000 hommes d'infanterie occupent la plaine.
Nous sommes au 7 octobre 1502; la nuit tombe.
Dans une salle voûtée de la cidatelle d'Imola, deux personnages sont assis face à face, tous les deux du même âge. L'un est en costume de chambre; son visage rond et plein bourgeonne de pustules et de petites verrues; quand il parle et s’anime au feu de la conversation, sa main joue avec le manche de son poignard; s’il se lève, sa taille se déploie imposante et Hère, et toute sa physionomie respire une sorte de noblesse qui doit être au moins celle de la vie des camps et du courage :
Cet homme, c’est César Borgia, duc de Valentinois et d'Urbin.
L’autre porte un costume de velours noir, et son étroite et blanche collerette rehausse encore 1 air maladif de son visage. Ces yeux vibrans d esprit, cette bouche, ont connu, — trop connu peut-être, les voluptés de l’existence; mais le front est sérieux, la bouche plissée d'ombres sévères. Vous songez à deux choses qui se contredisent et qui très souvent néanmoins vont ensemble : le sensualisme et la pensée abstraite.
Il se nomme Machiavel.
Tous les deux dans la plus difficile et la pl us périlleuse position où des hommes se puissent rencontrer, tous les deux dans la fosse aux lions!
A\ec laide des Orsini et de Vitellozzo, un chef de bande à sa solde, César s’était emparé de la Romainepour peu que la France l’eût souffert, il aurait mis la main sur Florence ; mais, Louis XII ne goûtant point ce plan, force fut bien d’y renoncer. Restait à se dédommager de la mésaventure. On arma contre Bologne, et la campagne allait son train, lorsque tout à coup les Orsini et Vitellozzo se détachent, ameutent contre lui la population d’Urbin, soulèvent et dispersent ses mercenaires, et le voilà réduit à s’enfermer avec 100 lances dans le château d’Imola, que des cohortes d ennemis et de soldats mutinés cernent de toute» parts. Les révoltés ont invité la république de Florence à s unir avec eux pour débarrasser l'Italie de ce brandon incendiaire, comme ils l’appellent; mais la seigneurie préfère rester neutre et se contente d’observer le duc. Or le délégué à ce poste d’observation n’est autre que messer Xicolo Machiavel.
Il apporte au susdit seigneur de la part de son gouvernement, non pas un traité d’alliance, mais purement et simplement de belles paroles, ce qui l’expose à chaque instant aux mauvais traitements du terrible sire, lequel a la colère prompte et ne se gêne pas pour larder un homme à coups de stvlet et le jeter ensuite aux oubliettes, cet homme fût-il cent fois sous la sauvegarde du droit des gens.
Cest le soir de leur première entrevue- César s épanche à cœur ouvert, il cause de belle humeur et d’abondance comme on fait avec un ami
« Secrétaire, dit-il, tu peux m’en croire, je suis innocent des projets qu’on me prête. Ces plans contre la république sont l'œuvre de ce traître de Vitellozzo, un drôle sans foi et sans courage. Moi, j'ai lame trop débonnaire, c'est ce qui m'a nui. Ce duché d’Urbin, en trois jours je l'ai conquis, et pas un cheveu n'est tombé de la tête de personne, et maintenant je les ai là debout contre-moi, eux tous comblés de mes bienfaits ; ô ma clémence ! ma clémence 1 »
Ainsi, bien avant dans la nuit, à la lueur des flambeaux se prolonge l’entretien. Cependant le duc a beau faire montre de sa franchise et communiquer à l’envoyé de Florence les dépêches qu il reçoit, ses plans restent inpénétrables. Autour de lui tout est silencieux, mystérieux; on dirait qu’il prépare un grand coup contre ses ennemis, et pourtant il ne cesse de négocier avec eux, corrompt à prix d’or et de cadeaux Pagolo Orsini, leur parlementaire. Celui-ci de retour au camp, vante la bonté, l’aménité du seigneur duc , bientôt les révoltés demandent à rentrer en grâce près de l’ancien maître et lui promettent de prendie Sinigagliapourle dédommager d’avoir perdu Bologne par leur faute.
Jamais César n’avait eu l'abord plus charmant, plus affable. 11 congédie les troupes françaises; q ue besoin de ces étrangers, entouré comme il est de bons et fidèles amis?
Quelqu’un pourtant, — Machiavel, — la dex iné. se demande si c’est croyable que cet homme pui»-e renoncer à sa vengeance, et ce qu'il entrevoit cl av an ce l'épouvante. Le duc bardé de fer monte à chex al^ e lentement, sur la route de Césena, marche à la ren contre de ses amis. Là, par une matinée dedécem me,
Machiavel aperçoit sur la place du marché un biily jaspé de sang, près de ce billot une hache ruisselante et, près de cette hache un cadavre taillé en quatre morceaux : tout ce qui subsiste de messer Ramiiv d Orco, l'atroce lieutenant en Romagne, — son bra; droit que le tyran vient de s’amputer pour le jeter en pâture à l'exécration populaire; ainsi, la nuée sanglante éclairant sa marche, il arrive à la porte de Sinigaglia. Après avoir passé la nuit précédente à Fano, où les divers capitaines demeurés fidèles à<a cause se sont distribué les rôles dans le drame qui va se jouer, les Orsini et Vitellozzo reçoivent César Borgia comme leur seigneur et maître. On est joyeux, on s'embrasse, on rit. Mais Yitellozzo se lient a 1 écart de la gaieté commune; il est morne, abattu: tout à 1 heure, avant de se porter à la rencontre du duc, il a pris congé de tous ses amis.
C’est qu’en effet leur sort était réglé. A peine ontils rois le pied dans le château de la ville, que, saisis, garrottés sui 1 ordre de César, ils sont aussitôt égorgés. Sombre et terrifiant spectacle à ne pas s’effacer même de la mémoire d’un Machiavel! Quel sentiment pensez-vous qui l’anime à ce sujet? l’horreur du meurtre? Pas le moins du monde. Cet acte infâme, loin de le lévoltei, 1 attire, le séduit; il l’analyse avec amour, s y délecte; on songe à l’abeille butinant sa fleur, non, plutôt a ces sbires qui, mandés sur les lieux où vient de se commettre un crime, tombent en arrêt devant un coup de couteau bien appliqué et, n’envisageant que la besogne prestement troussée, opinent" que 1 homme qui a fait cela n’est point un coquin ordinaire. Morale du temps, disions-nous; hélas! on voudrait le croire; mais les faits sont là qui, tout récents,
nous déconcertent : souvenons-nous du 2 décembre et de cette opinion publique qui, le lendemain, oubliant le crime pour l’œuvre d’art, s’écriait, comme Machiavel à Sinigaglia : « C’est bien joué! »
Ce qui plaît surtout au secrétaire florentin dans cette tragédie, c’est l’astuce profonde du héros, son incomparable dissimulation. Selon lui, une bonne scélératesse, correctement et magistralement ourdie, vaut mieux que toutes les démonstrations chevaleresques, et, là-dessus, Machiavel est bien de son pays.
« Que celui-là qui dans une souveraineté nouvellement conquise, prétend vivre grand et redouté, — écrira-t-il dix ans plus tard, — que celui-là s'efforce d'imiter cet homme. »
Et son enthousiasme ne fléchira que devant les événements qui, précipitèrent la chute de l’idole. A la mort d’Alexandre VI (pendant l’automne 1503), il séjournait à Rome en qualité d’ambassadeur au moment où le conclave élevait Jules II à la papauté. César malade au lit de son côté, sentant que ses ennemis de partout le menacent, appelle à son chevet Machiavel et lui fait cet aveu :
« J’avais paré d’avance à tout ce qui pourrait advenir au cas où mon père mourrait de mort subite; seulement, je ne m’étais pas avisé que moi-même, ce jour-là, j’aurais à lutter contre la mort. » Il demande un sauf-conduit pour traverser le territoire de la république et se rendre en France par Florence.
« Refusez, » écrit à la Seigneurie l'impassible poli- Oque; et il ajoute froidement, sèchement :
« Le bruit a couru hier que le pape avait fait jeter le duc dans le Tibre. Je n’oserais pas dire que ce bruit soit vrai; mais, s’il ne l’est encore, il le sera. ,, Et autre part:
« Ainsi, par degrés, ses péchés 1 ont conduit à
l’abîme et au châtiment. »
Le succès ! Machiavel ne reconnaît au monde que ce dieu. Tant que le crime se porte bien, il ie salueet le maxime; mais gare à lui s il tombe malade, point de miséricorde alors, rien que le sarcasme et le mépris ! Rester malgré les dieux fidèle à la cause vaincue, quelle idée! Ce vieux Caton n’est qu’un maître sot.