I. Gregorovius, t. I er
prit le dessus, car le bonhomme Hercule aimait l'argent ni plus ni moins que le ferait un marchand enrichi, et nul mieux que lui ne s’entendait à reviser des comptes. Hais son fils Alfonse manifesta d’abord la plus mauvaise volonté; de mœurs simples et sérieuses, il avait un caractère assez original et la tête dure. Ni le faste romain, ni l’élégance de sa femme ne le touchaient, et son orgueil n’admettait point qu’un gentilhomme en passe, comme il était, d'épouser la veuve du duc d’Angoulême et de s’allier aux rois de France, épousât la fille d'un pape espagnol, qui ne s’appelait que Lenzuoli Borgia. Quant aux grandes dames de la famille, leur opposition ne se modérait pas : la sœur d’Alfonse, Isabelle de Hantoue, sa belle-sœur Élisabeth d’Urbin, fulminaient d’aigreur et de malveillance, terribles colères dont Lucrèce eut pourtant raison par la suite. C’est que le charme était dans sa nature, et que sa nature, jusqu alors comprimée à Rome, tiraillée, soumise à l'incessante inoculation d’une pestilence ambiante, allait enfin pouvoir, à Ferrare, développer ses bons côtés.
Néanmoins le jeune duc héréditaire consentit, après de rudes combats, et parce que le duc régnant, son père, le menaça d épouser Lucrèce au cas où il s entêterait à la refuser. Une fois la parole du prince son fils obtenue, Hercule d’Este afficha des prétentions exorbitantes à l’endroit de la dot. On voulait bien \endre son honneur, mais à la condition de se le faire payer cher, usage encore fort à la mode de notre temps. Le Borgia voyant à quel arabe il avait affaire, ne marchanda point : dot de cent mille écus d or, suppression pour cinq ans des revenus que Ferrare doit au Saint-Siège, il se laisse tout imposer, et,
tant de rançons n’épuisant pas sa magnificence, il se charee des joyaux et des parures de la mariée. Un jour, devant les ambassadeurs de Ferrare, il ouvre une cassette remplie de perles, y plonge ses bras jusques aux coudes et s’écrie dans son orgueil de père :
« Tout cela, c’est pour Lucrèce l »
Tel est ce représentant de Jésus-Christ, un Soliman, un Orosmane. Rubens, s’il eût vécu de son temps, eût fait de lui la joie de sa palette, et nous l’aurions sous vingt aspects en mage d'Orient étoffé de toute sorte de cafetans, verts, jaunes, écarlates, avec une tiare sur un turban!
Le la janvier 1502, Lucrèce quitte la ville éternelle, que jamais plus elle ne reverra, et prend le chemin de ses nouveaux États. Une longue file de cavaliers chamarrés de brocart d or et d argent 1 accompagne , parmi les cardinaux de ce cortège royal, les principaux sont des Borgia, et parmi les altesses paradent les jeunes ducs Ferdinand et Sigismond d Este, frères d'Alfonse de Ferrare. Entre le cardinal Hippolyte d’Este et César Borgia voyage la brillante fiancée, ayant à sa gauche l’ambassadeur de Louis XII. X’était-ce pas le roi de France, protecteur de la maison d’Este et des Borgia, qui de sa main puissante conduisait la jeune épouse au palais de Ferrare?