CHAPITRE VII
Le poison des Borgia. — Mort d'Alexandre VI.
L'Antéchrist de Luca Signorelli.
On raconte que César, voulant s'emparer des biens de quelques riches cardinaux, organisa dans les jardins du pape, à Belvédère, un de ces petits souper? à la mode des Borgia. Il va de soi que les vins destinés aux convives étaient scrupuleusement médicamentés selon la formule ; mais le sommelier se trompa de flacon, et ce furent le saint-père et son loyal fils qui sablèrent le poison en guise de vins d’Espagne et fie Sicile. Le pape succomba ; César, jeune et vigoureux, se tira d’affaire.
Plusieurs contestent cette histoire, qu’ils traitent de légende, et veulent que le pape soit mort d’une fîè'\ re quarte. Entredeuxtémoignageségalementineertains, mieux vaut toujours celui qui nous explique les fait? reconnus vrais. Or la vérité, c’est que père et
lit, tombèrent malades le même jour, à la même heure, et que leur état présentait tous les symptômes d'une intoxication foudroyante.
0 Providence! ils se sont empoisonnés croyant empoisonner leur hôte. Tandis que 1 un râle, agonise, l'autre expire, et son corps, aussitôt tuméfié, devient une chose tellement horrible, que nul domestique n ose en approcher et qu'il faut requérir au coin du prochain carrefour un homme de peine qui rapidement, en trois bonds, fait passer l’affreuse dépouille du lit pontifical à la voirie.
Qu’était-ce donc finalement que ce poison des Borgia. toujours entrevu à travers les mirages du fantastique, et de quelles drogues pharmaceutiques ce philt re de malheur se composait-il? — Un soir, il y a de cela bien des années, — j étais au Théâtre-Italien, écoutant l’opéra de Donizetti. Le second acte suivait son cours, et, par son chaleureux entrain dramatique, non moins que par la perfection d’une exécution inoubliable, soulevait à chaque instant 1 enthousiasme de la salle. Le grand trio venait de finir; Gennaro et Lucrèce — disons Mario et la Grisi —
allaient commencer leur duo, quand mon voisin de stalle, un vieil habitué de la maison, secouant une somnolence que son âge et la désuétude t endaient peu surprenante, me souffla ces mots à 1 oreille .
— Vous savez que je possède par héritage la pi opriété du poison des Borgia. Dans ma famille, on se lelègue de père en fils; j’en ai la recette dans me-
U A M Es DE LA RE N A J SS A X C E
papiers, et je vous la communiquerai, pourvu que vous me promettiez d’être discret.
Ne rions pas; cet heureux possesseur de la cantarella 1 n’était, point un Jean-Marie Farina d’espèce ordinaire; il avait son brevet, mais un brevet de duc et s appelait Riario-Sforza, un très galant homme de petit vieillard, sachant par cœur Dante, Pétrarque et Rossini, ne dédaignant pas les coulisses de l’Opéra et terminant volontiers au foyer de la danse une soirée commencée chez le nonce. J’avais alors vingt ans' et connaitre la recette d’un poison historique était bien le moindre de mes soucis. Que de fois n’ai-je pas regretté depuis cette négligence ; penser qu’on pourrait tenir un secret digne d’intéresser la science, et se voir réduit aux conjectures, errer, tâtonner d'après la glose quand la vérité s'offrait à vous comme la fleur bleue du conte de Novalis, et qu’il vous en eût si peu coûté pour la cueillir!
Au x\ i e siècle, écrit Charles Flandin, on connaissait 1 oxyde d arsenic ou acide arsénieux, et. de plus même, on savait préparer les composés d’arsenic les plus solubles. Le poison lent des Borgia était donc 1 acide arsénieux peu soluble; le poison le plus violent était une de ces préparations solubles d’arsenic dont les effets sont si rapides, qu’on pourrait presque dire quils sont instantanés 2 . » J’ai lieu de supposer que la fameuse poudre blanche ayant goût de sucre, et qui, solide ou dissoute, agissait infailliblement, devait être
moi ?rnî t ’ e “T * 6 mixture talismanique. Pourquoi ce
semblerait „ V ® n fraQçais P ar celui de chanterelle, et semblerait, quand on y pens-, être la racine d’une expression cynique, mais pittoresque, fort usitée en langue de poto correctionnelle? pour