Ch. Flandin, Traité des Poisons, t. p-r. p Tj
LUCRÈCE BORCIA
une composition plus complexe. 11 y avait l’acide arsénieux et puis encore quelque chose, un nescio quid , employé secundum artem dans les officines de l’antiquité romaine et du moyen âge ita’ien, et que nous ignorons, nous autres modernes: car ce n'est pas parce que nous savons moins que les anciens, c est au contraire parce que nous savons beaucoup plus, que Fart des empoisonnements secrets a si notablement décliné. Tacite nous dit que Locuste mettait du génie à composer ses philtres; elle pratiquait surtout l’art des mélanges, un art que nous avons perdu, ou plutôt que nous avons voulu laisser se perdre. Elle associait les matières toxiques, usait avec un prodigieux instinct des substances tirées du règne végétal, ce qui ne l’empêchait pas de recourir dans 1 occasion aux poisons du règne minéral. Le poison donné à Claude et le premier que prend Britannicus sont peut-être des composés minéraux, les effets qu ilproduisent sur les intestins semblent se rapportei à cette classe d'agents toxiques ; maisle poison qui frappe comme le glaive, celui qui provoque des convulsions soudaines et simulant l'épilepsie, c est indubitablement un poison végétal. La terrible acqua^ lu fana , >i renommée au xvu e siècle, ne serait elle-même qu irai
contrefaçon du poison des Borgia.
C’est du moins ce que nous racontait, ce soir- à, dans un entr’aete, le duc de Riario-Sforza, et je n ou blierai jamais l’expression hoflmane»qu< de ce petit vieillard revendiquant d’un ton paterne et doucereux les droits de sa famille sur une propriété de pareille espèce. Ce simple mot d ’acqua tofana, qui pionon^ fait du nez en le ponctuant d’une exclamation, v ou-, émerveillait, et l’eau vous en venait à a ouc e rien
qu'à l'entendre célébrer l'appétissante limpidité du breuvage. Il suffisait de quatre ou six gouttes pour tuer un homme, caractère egalement propre au poison des Borgia. qui savaient graduer les doses au point de pouvoir annoncer l’époque fixe du dénouement, car ces mélanges, dans la composition desquels entraient aussi la cantharide et le seigle ergoté, produisaient des maladies déterminées dont les jours sont en quelque sorte comptés.
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Alexandre VI succombait aux armes mêmes qu'il avait tant maniées pour ses crimes; le poison se retournait contre l’empoisonneur. Mort tragique, pleine de visions infernales! La légende parle de sept diables rassemblés dans sa chambre au moment fatal et venant s’assurer du règlement d’un certain pacte contracté avec Satan lors du premier conclave, et moyennant quoi le Borgia, pour douze belles années de pontificat, vendait son âme.
Légende, que nous veux-tu? Alexandre n’a rien d un Faust, il n en connaît ni les troubles d'esprit, ni les doutes, ni les révoltes de Titan. Ce pape matérialiste, athée, abominable, vous le disséqueriez au scalpel de la psychologie la plus sévère que vous ne li om eriez pas au fond de sa conscience un grain de scepticisme philosophique. Sans s’épargner un adultère, un inceste, sans commettre un meurtre, un sacrilège de moins, cet homme croit naïvement qu'il croit en Dieu, que ses péchés lui seront remis et qu’il trônera dans le paradis des anges, la tiare au front, la
chape d'or et de lumière sur le dos, glorieux, radieux, et contemplant dans l’azur infini la divine m ère du Christ, présente sous les traits de Julie Farnèse. Le vrai tyran doit toujours, en fait de croyance, savoir se maintenir au niveau de la populace ; car le despotisme ne s’appuie que sur la superstition et la grossièreté des mœurs, et c'est en adorant des idoles qu’il affermit sur le trône cette sorte d’idolâtrie dont il est l’objet. Ces idées du monde invisible ne possèdent. n’épouvantent que les cerveaux qui pensent : ces terreurs-là sont pour Pascal; les Alexandre
n'pn ont cure.
Parmi les hallucinations de la suprême heure entrevit-il seulement, ce moribond, les noces d or de sa maîtresse avec son successeur? A peine avait -il vidé le Vatican que Julie Farnèse y rentre au bras de Jules II. Quelle prêtresse du vice et de la corruption, cette femme! Les anciens l’eussent divinisée, et je ne sais à lui comparer que Diane de Poitiers. Mais Diane, dont l'étreinte embrasse deux règnes, n a pour amants que de simples rois, Julie ramène a deux papes. Diane n'a que Fontainebleau et Jean Goujon. Julie a le Vatican, et Michel-Ange! Comme elle avait piétiné la tiare du Borgia, elle mit également e Rovere sous sa pantoufle, ce Jules IL l’implacable ennemi d’Alexandre VI et de César, dont il cau^a a ruine. Triomphe romanesque de 1 impudicité, a < on cubine d’Alexandre VI, hier vilipendée et a e ee dans toute l’Italie, se retrouve du .jour au en emun
m DAMES DE I. Y RENAISSANCE
en plein crédit, en pleine gloire, et la voilà très haute très puissante dame gouvernant le monde et l'Église et mariant au neveu de Jules II la fille qu’elle a eue d’Alexandre VI !
On peut voir dans l’arène de Padoue une fresque de Giotto, représentant un évêque nu de corps et qui la mitre en tête, couvre de sa bénédiction pontificale un prêtre à genoux qui lui tend un sac d’argent. La figure d’Alexandre VI évoque forcément devant vos yeux ce personnage de l’enfer dantesque :
O Simon mago, o miseri seguaei Che le eose di Dio, che di bontate Deono essere spose, voi r-apaci Per oro e per argento adulterate 1 !
Sa vie est une perpétuelle parodie de l’Évangile.
« Tu ne tueras pas, tu ne commettras point l’adultère, tu ne porteras pas de faux témoignage, etc. » Pas un précepte qui ne soit à chaque instant retourné comme on retourne un vêtement pour une mascarade. Je viens de citer l’évêque de Giotto, c'est l’antéchrist de Luca Signorelli qu’il fallait dire. L’Antéchrist apparaissant aux hommes sous forme de la caricature du Christ, idée de génie Lien digne d’un précurseur de Michel-Ange, et que le peintre de Cortone a transcrite sur les murs du dôme d’Orvieto 1 — Au milieu d’une nombreuse assemblée se tient le Christ — type et costume traditionnels, à ce point que votre illusion est d’abord complète ; — regardez de plus près, l'effroi vous gagne. Ces yeux ont la fascination du basilic, cette bouche tire de l’enfer son expression.
i. înfern.. XIX.
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Vous avez devant vous l'Antéchrist. Derrière le faux messie. Satan se dresse et familièrement lui parle à l’oreille. L’antéchrist, la main posée sur la poitrine avec un geste d’hypocrite mansuétude, semble dire :
« Venez à moi, qui suis le Sauveur. »
A ses pieds, les trésors s’amoncellent, une foule immense l’environne, — riches marchands, grands seigneurs et peuple. — tous l’honorent, l’adorent. Un jeune moine, dont le visage indique une foi profonde en même temps qu’une parfaite stupidité, marmotte son oremus; ses mains jointes et ses yeux pleins de confiance et de vénération se tournent béatement vers l'idole. Cependant apôtres et suborneurs vont et viennent; une jeune nonne compte dans sa main l'argent qu’elle a reçu, un beau jeune homme tend la sienne. A côté, le meurtre et la violence : un moine, pour avoir refusé de vénérer l’infâme, gît par terre, la tête fendue en deux.
Je ne pense pas qu’on puisse mettre le doigt sur une plus saisissante allégorie de la vie d'Alexandre A I. Et. pour que rien ne manque à cette apocalypse, où 1 Ancien Testament, la satire de Juvénal et l épopée dantesque se confondent, la figure qui juste sur le mur d’en face fait vis-à-vis à l’antéchrist est le Christ de Fiesole, le vrai, celui dont le souffle disperse les sortilèges du démon et juge en dernier ressort les mauvais papes !