‹ Dames de la RenaissanceChapitre 25 sur 52 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le jugement de l'histoire. — Ce que Guicciardin et ce que l’Arioste chantent. — La mort de César Borgia.

Le règne d’Alexandre VI restera l’affliction de l'Église. A lui revient le discrédit où tomba depuis la papauté. Non pas qu il soit le seul ou même le premier coupable. Avant ce Borgia, le népotisme florissait et se pratiquait au Vatican sur 1a. plus grande échelle. Sixte IV ne s’en gênait pas, et, pour la simonie, la démoralisation et le brigandage, la période d'innocent VIII marque une date. N’est-ce pas son vice-camerlingue qui, parodiant Ézéchiel, s’écriait :

« Dieu ne veut point la mort du pécheur; il veut qu'il paye et qu’il vive ! »

Mais c'est l'œuvre d’Alexandre VI d’avoir fait de l’Église un règne absolument temporel, et d'avoir transmis à ses successeurs des tendances systématiques qui devaient tôt ou tard amener la crise. Encore s'il

eut apporté quelque idée politique, le moindre sentiment de réforme à l'établissement de cette dynastie de papes-rois; mais non. l'Eglise disparait sous lui sans que l’État se fonde.

C’est que le grand pontife n’était, en dernière analyse, qu’un homme de plaisir et de sens, un voluptueux frénétique n’aimant que la richesse et le pouvoir : adroit, roué, rusé, inventif, magnifique, avec des intermittences de parcimonie; une manière de Louis XV assis sur le trône de saint Pierre et façonné aux mœurs barbare? du xv e siècle. La souveraineté qu’il exerce n’est pas héréditaire; illuifaudradonc, de son vivant, assurer un sort princier à chacun de ses bâtards, j'allais dire de ses légitimés , pour parler le langage du grand roi; mais ces sortes de compromis hypocrites entre la débauche et l’honnêteté ne sont le fait que des pieux monarques temporels, les papes n’ont que des bâtards.

Entretenir des maîtresses, pourvoir à la situation d’une lignée de garçons et de filles, chose coûteuse, très coûteuse! Qu’à cela ne tienne, on vendra les bénéfices, on trafiquera des indulgences, et, comme dans une basse-cour on tâte les chapons pour ne tuer que les plus gras, on supputera la fortune des cardinaux pour n’empoisonner que les plus riches, dont on héritera. Impossible d’imaginer un meilleur père : ni le vol, ni l’assassinat ne l’effarouchent quand il s agit de ses enfants. Il aime sa Lucrèce d’un cœur idolâtre, ne trouve jamais qu’elle soit une assez haute, une assez paissante princesse, et, dans l’occasion, il la fera veuve pour la mieux marier. Et César, son bienaimé fils, ce César devant qui il tremble, est-il rien fiu il soit capable de lui refuser, fût-ce 1 absolution

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d'un fratricide? A ce compte, Alexandre VI réalise rait le type du père de famille par excellence. Le; événements au milieu desquels il vit, — calme, reposé, bien portant, jovial, — ces événements seul; sont tragiques, lui ne respire que sensualisme, hilarité paterne. C’est, dans la plénitude de son embonpoint fleuri, dans la riche et luxuriante abondance de sa progéniture, l'immortel donMagnifico de l'opéra italien, si splendidement représenté jadis parle grand Lablache .' Aulle trace de vues politiques, et, — curiosité bien autrement remarquable au sein de cette Italie de la Renaissance, — aucun sentiment des lettres ni des arts, pas l'ombre de ces goûts de culture intellectuelle qui, s’ils ne réussissent pas à réhabiliter nombre de scélérats de cette époque, les élèvent du moins fort au-dessus de cette race d'Espagnols romanisés adonnés aux seules jouissances physiques, et dont la tête ne connut jamais que les délices de l'ivresse et du jeu. Le concert de malédictions qui. des quatre coins de l’Italie, éclata aussitôt contre la mémoire d’Alexandre VI préludait, dès cette première heure, au jugement de la postérité.

« Rome entière, — écrit Guicciardin, âgé de vingt et un ans à cette époque et mieux que personne posté pour nous transmettre les impressions de ses contemporains, Rome entière, saisie d une joie indescriptible, accourut à Saint-Pierre contempler ce défunt, ce démon d’ambition insatiahleet de pestilentielle perfidie, dont la cruauté féroce, la monstrueuse luxure, la

l.CCKÈCE BORiilA

rapacité, l'audace effrontée dans l'administration du temporel et du spirituel, avaient empoisonné le monde. Et pourtant, cet homme, de sa jeunesse au terme de son existence, un bonheur constant, inouï, l'avait poussé, et. si grandes que fussent les choses auxquelles il visait, celles qu'il atteignit furent plus grandes encore. Exemple solennel pour confondre l'erreur de ceux qui font dépendre de notre mérite ou de nos fautes le bien et le mal qui nous arrivent en ce monde, au lieu d'en rapporter la cause à la sagesse et à la justice de Dieu, dont l’omniscience plane au-delà du cercle étroit où nous nous agitons, et se réserve, pour d’autres temps et d’autres lieux, de récompenser les vertus et de punir le vice! »

A cet anathème de l'histoire, la poésie bientôt mêle sa voix. Et cette satire sanglante, qui l’écrira ? Le courtisan des heureux jours du règne, 1 homme aux sonnets, aux épithalames, l Arioste. Écoutez-le flétrir les scandales du sanctuaire, cette course effrénée aux emplois, aux dignités ecclésiastiques. Il est vrai que nous sommes sous Léon X et que les Borgia sont par terre : admirable occasion pour iomhei dessus.

» Et qu adviendra-t-il, s’il monte? au rang suprême

enrichir, agrandir ses fils et ses neveux sera son pi emier souci paternel.

» Penser au Turc, il n’en a cure, et cependant toute l’Europe l’aiderait à commencer par là sa haute mission.

» Les colonnes s’écroulent, et les our? se goigent. Prendre d’abord Préneste. puis Tagliacozzo pour ses chers siens, c’est le début.

» L’un décapité, l’autre étranglé, gisent en Roma-

gne. dans les Marches; lui triomphe, rouge du sang des chrétiens.

» Il donne l'Italie en proie à 1 Espagnol, au Français, libres d’aair à leur guise aussi loin qu'il reste un lopin de territoire à conquérir pour sa race de bâtards !

» Pleuvent ensuite les excommunications, et sur l'atroce Mars crève en même temps la nuée des indulgences, car il faut bien pourvoir à la paye des Suisses et des Allemands ! »

L’Église avait reçu un choc, et, sans être atteinte dans sa vie même, qui ne saurait périr, elle pouvait faire son deuil de tout un ordre d’idées mvstiques se rattachant à la papauté. Quant aux Borgia, du coup s’écroulait la maison, et Lucrèce, après quelques larmes pieuses données à ce père cause à la fois de son abaissement moral et du rang souverain qu’elle occupait, — Lucrèce n’eut qu’à se féliciter d’avoir troqué à temps son nom de famille contre le titre de duchesse de Ferrare.

A Rome, en Italie, les affaires allaient mal : l’espèce de royaume que César s’était bâclé de fraude et de rapine, se démembrait à vue d’œil. A peine à ce flibustier restait-il encore la Romagne. Tous les tvrans naguère dépossédés par lui rentraient dans leurs État? en triomphateurs. Jean Sforza revenait de Mantoue à Pérouse. Guidobaldo de Venise à Urbin. César, tout valétudinaire, l’esprit troublé, accourt à Vepi se mettre sous la protection des t roupes françaises. L’é-

lection de son ami le cardinal d’Amboise l’aiderait à déjouer le mauvais sort; mais le cardinal a renoncé et c'est Piccolomini qui, sous le nom de Pie III ceint la tiare. Celui-là n’a pas moins de douze enfants, filles et garçons : autant d’altesses à doter. Heureusement la mort le guette au seuil du Vatican et coupe court aux apanages.

Pie III permet à César de rentrer à Rome, lui. Vanozza, son frère et ses neveux, le loup, la louve et les louveteaux, — qui dit Borgia, dit famille unie. Mais aussitôt les Orsini se lèvent, menaçants, terribles, et voilà toute la tribu contrainte à se réfugier dans le fort Saint-Ange. Monté au trône pontifical le 22 septembre, Pie III en descend le 18 octobre ; place maintenant à Jules II !

Ces Rovere, ces Borgia, ces Médicis sont les dynastes de la papauté moderne. Chacune de ces maisons fournit deux papes à l’histoire, et vous n’en trouverez point dont les noms soient plus mêlés à la politique. Les Rovere haïssaient les Borgia; Jules II saisissant le pouvoir, c’en était fait de César et de sa fortune. A dater de ce jour, son roman n’est plus qu une suite d’aventures misérables, où le héros n’a d autre soin que celui de sauver sa peau. La bête fauve est lancée, onia poursuit, on la traque. Enfermé d aboi d au château d’ischia, on le transfère ensuite a ,.éM- e. puis en Castille, au château de Medina-del-Campo.

A tant de colères justement déchaîm e l int 1 implacable haine de la veuve du dm ’ >an i..

DAMES DE f. A RENAISSANCE

animant contre 1 assassin de son époux toutes influences dont elle dispose autour du roi d’Espaene Mais, tandis que la duchesse joue son rôle d’Erynnie Lucrèce agit en bonne sœur et reçoit, un matin, ] a nouvelle que ses efforts ont triomphé. César g est échappé de sa prison ; il s’apprête à rentrer en Italie se fait annoncer par ses agents, et tout de suite le front de Jules II se rembrunit.

« La délivrance de César rendit le pape soucieux, écrit l’historien aragonais Zurita! car le duc, ajoutet-il, était homme à bouleverser l'Italie entière, et les populations l’aimaient en même temps que les gens de guerre, ce qui n arrive pas à tous les tvrans. »

Passionner les multitudes qu’on écrase, celte force démoniaque, César Borgia l’avait. N’importe, le moment était mal choisi pour tenter une restauration en Romagne. Justement à cette fin de l’année I0O6, Jules II venait de s’emparer de Bologne, et le marquis de Gonzague, sur qui César avait cru pouvoir compter encore, commandait les troupes du pape en qualité de généralissime. Découragé ducôtéde 1 Italie, 1 aventurier se retourne vers le roi de France et lui demande à rentrer à sa cour et, dans son service. Mais Louis XII reste froid à ces offres, et quand le négociateur s avise de réclamer, au nom de César.le duché de Valence et la pension que le susdit seigneur touchait jadis à ce titre comme prince de la maison de France, — le négociateur est expulsé sans autre I procédure.

L exil, la prison, la défaite jusque dans les antichambres, que devenir? Et cependant ce misérable, ainsi renié de tous et de partout repoussé, ce chevalier errant, si complètement désarçonné, peut-être

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u'eùt-il fallu qu'un peu d’assistance pour le remettre en selle. Engagé sous le drapeau de Saint-Marc et condottier au service de la république de Venise. César eût fait trembler Jules II et reconquis la Romagne . D'autre part, de quel prix n’eût pas été pour Louis XII son alliance dans la guerre delà France avec le pape après la rupture de la ligue de Cambrai? Mais le destin a de ces retours inexorables, et c’est presque toujours contre ses plus grands favoris qu'il les prononce. D'un seul coup son caprice vous a tout donné, et d'un seul coup son caprice reprend tout, ne vous laissant que l’idée que vous avez de vous-même au plus profond de votre conscience, dédommagement bien précaire pour un César Borgia !

La mort eut pitié de lui, et ce fut en Navarre. h l’attaque d’un château perdu au cœur des Pyrénées qu’il la rencontra obscurément. Il avait alors treille et un ans.

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