I.A MAITRESSE DE RAPHAËL I
je cette période, ne nous montre que morts violentes et tragiques aventures ; le fer, le poison et le désespoir se disputent la plupart de ces existences : le maître conspire contre son propre élève, un Carraehe, un Guide, un Dominiquin se liguent contre 1 Espagnole! : on le force à quitter Naples ; sa fille, qu’il adore. ,n la lui prend, on la flétrit; il s'éloigne, s’embarque, ne reparaît plus, fin sinistre et fantastique dont ni les flots ni la terre ne nous diront le secret, et c est de ce milieu farouche que se détache Raphaël, le sourire aux lèvres, l'étoile au front, reconnu, salué, fêté de tous dès sa venue. Les grands le recherchent, ses élèves l’idolâtrent, les femmes d’elles-mèmes vont à lui.
Qu'un artiste ait ainsi, du premier coup et sans trouver de résistance à vaincre, ét abli son règne en un pareil temps, n’est-ce pas miracle et don de Dieu? Cette grâce d’en haut, Mozart aussi l'avait apportée ; comparez : égale absence d’effort dans la production, égale absolue perfection, l’œuvre sortie d’hier sembœ avoir toujours été ou plutôt vous paraît être venue là pour combler un vide; au ravissement que cela vous fait éprouver, aucune idée ne se mêle de conception, d'enfantement techniques ; vous vous dites - «C’est beau comme Raphaël, commeMozart, > e tou.. sentez votre admiration s’imprégner de ) econnais sauce. Mais Mozart connut la misère, les deuils, le découragement, versa des larmes, qui sait meme le classique poison des Italiens, mis au »er\ n e « jalouse rancune de vieux professeur, ne joua pa- un rôle dans sa mort, surlaquelle 1 obscur ite plane encore aujourd'hui ? La vie de Mozart fut un ca \aire. de Raphaël une apothéose.
l'8 DAMES DE LA RENAISSANCE
Au premier tableau qu’il voit de lui, Francia ] a i^ e le pinceau s’échapper de ses mains et s’en va mourant d’admiration. Chaque œuvre nouvelle marque un progrès, et ces études d'un art si merveilleux semblent nées d’un sourire. L’or, la renommée le touchent peu, il travaille « pour son contentement », et, s’il a besoin d’aide, c’est à qui s’empressera; les plus fameux concourent à sa gloire sans qu’il soit jamais question de rivalité ni de querelles ; escorté partout, acclamé, il mène le train d’un prince; le pape le traite en ami, l’accable de largesses, et tant de faveurs n’offusquent personne, si modeste est l’attitude du triomphateur. Avec quelle naturelle bonne grâce, en acceptant la direction des travaux de Saint-Pierre, ne se soumet-il pas à ce Fra Giocondo, un brave homme de vieux moine savant que Léon X lui donne pour coadjuteur : Is multa familiaritate potentium, quam omnibus hurnanitatis officiis comparavit, non minus quam nobilitate operurn inclaruit. Ces paroles de Paul Jove, n’ayant trait assurément qu’à cette gentillesse juvénile qui devait valoir au Raphaël de Florence ses succès et ses honneurs romains, servent à Passavant d’argument pour nous représenter le jeune artiste comme un courtisan ordinaire, empruntant à l'habileté le meilleur de sa renommée.
Que Sanzio fût un adroit mondain, un diplomate fort expert à se gouverner au sein des plu? haute? régions, nous l’apprenons par maints passages de se? lettres à Bembo et à Bibiena.
LA MAITRESSE 1>.E RAPHAËL
„ D'après vos conseils, écrit-il de même au comte de Castiglione, j’ai crayonné quelques dessins; tous en sont enchantés, du moins à ce qu’ils prétendent ; mais, moi, je ne me sens point satisfait, et c’est assez pour’que je préjuge que vous non plus ne le serez
pas. »
Ce qui signifie, avec une légère pointe d esprit de cour : les autres n’y entendent rien, et vous et moi sommes les seuls qui nous y connaissions. Ailleurs, répondant à Francia, nous le verrons se déclarer incapable de faire, d’après ses propres traits à lui, Raphaël, une étude qui se puisse comparer à l'excellent portrait de Francia, peint par Francia, dont son auteur le gratifie*. Que le comte de Castiglione fût un connaisseur délicat et Francia un très bon peintre, Raphaël n’en devait douter et savait non moins pertinemment qu’il était, lui Raphaël, meilleur connaisseur que Castiglione et meilleur peintre que Francia; mais il avait l’humilité charmante et la suavité des natures exquises, toujours enclines à demander pardon poui leur mérite et s’ouvrant lavoiepar la douceur; ce qui. du reste n’exclut ni la pénétration des hommes ni le
sentiment de soi-même. ...
Habile à se concilier des protecteurs, à choisir, a manier ses élèves, Raphaël estimait tout aussi haut que Michel- Ange le prix de son travail. Une lettre a son oncle nous le montre envisageant la question du mariage au simple point de vue où se placerait un
1. « J'aurais pu le faire exécuter par un de mes = mettre la dernière touche; mais je ne yeux P 01 ?, teindre ainsi: car il laut qu'on sache que je suis incapa e ran cesco a la perfection du vôtre! » Lettre de Raphaël a Francesco
Francia de Bologne.
brillant seigneur de notre temps. 11 s'enquiert de l a fortune, du nom ; quant à la jeune fille, qu'elle soif ce qu’elle voudra, c’est le moindre de ses souci- Elle meurt sur ces entrefaites, et Raphaël la laisse partir sans une larme; jamais on n’eut le cœur moins élégiaque.
Yasari donne pour raison à cette attitude un pet. byronienne l’espoir d'être nommé cardinal, que Raphaël n’avait abandonné qu’à regret et qui, son mariage rompu, se ranimait. Notons aussi, en passant, qu’à cette époque le goût du mariage n'était point de mode parmi les peintres italiens. Michel- Ange, Titien. Léonard de Yinci, sont morts célibataires, et le diable n’y perdit rien. Les hommes et les femmes de cette époque avaient dans leurs rapports une liberté d’allures toute particulière ; en général, on se mariail le moins possible, et nulle disgrâce ne pesait sur leenfans naturels 1 . Ce qu’il y a de certain, c’est que Raphaël, de quelque manière qu’il ait vécu et qu’il soit mort, ne devait point ressembler à ce type exclusivement séraphique sous lequel les romantiques de tous temps se sont plu à l’idéaliser. Divers portraits risqueraient fort, là-dessus, d’égarer l’opinion. Quelques-uns nous le représentent comme un délicieux éphèbe ; tel autre, celui de la galerie Czartoryski par exemple, nous montre un ovale féminin où la grâce et la suavité prédominent. Que devient
1. Presque tous les Médicis eurent des bâtards, et jainaison ue vit la légitimité moins prise en considération que dans cette maison souveraine. Clément VII était fils illégitime d- Julien 1 er , le cardinal Hippolyte était également un bâtard, et peu s'en fallut qu'a son tour il ne devînt pape, c'est là probablement ce qui faisait dire à Mirabeau : " II n’y a eu dans ma famille qu'une mésalliance : celle des Médicis. •
LA MAITRESSE DE RAPHAËL
l'homme en tout cela, l’infatigable créateur de cette longue suite de chefs-d’œuvre ? Je vois le charme et la séduction, mais je cherche en vain la virilité, la puissance, et ce secret, c’est le portrait du Louvre, le Raphaël des dernières années, qui me le livrera. Reeardez-moi bien ce compagnon solidement bâti, carré d'épaules, devant qui Jules Romain rentre au fourreau son épée, et vous sentez aussitôt l’idée de force, toujours associée à l’idée de génie, se dégager de cette image. A la bonne heure ! voilà un homme ; l'homme qui, doué au physique non moins vigoureusement qu’au moral, sut gouverner dans toutes les directions sa merveilleuse activité et fut, en même temps que le plus grand des peintres, un véritable ministre des beaux-arts aux jours illustres de la Renaissance. Ce Raphaël-là meurt à trente-sept ans dans l’énergie et la grandeur de son humanité ; il porte un chaperon au lieu de nimbe, et les femmes ne lui font pas peur ; sociable et liant au contraire, il ne demande qu’à s’oublier aux aventures, laissant à Michel- Ange la rêverie, l’humeur farouche et les sombres rancunes.
Michel-Ange, nature orageuse ; Raphaël, nature lumineuse. Deux siècles encore, et le même contraste se reproduira dans Beethoven et dans Mozart 1 . Michel-
i. Raphaël et Mozart, entre tant de rapports sur lesquels il faudrait toujours revenir, ont encore cela de commun que leurs beautés, accessibles aux intelligences les plus simples, satisfont également aux plus hautes exigences de 1 art le plus savant. C'est un signe particulier de la grandeur de Raphaël, que ses tableaux ne perdent rien de leur harmonie en passant par la gravure, et c’est aussi le signe particulier de la musique dramatique de .Mozart de conserver ses avantages même en dehors du théâtre.
Ange d’abord, puis Léonard, puis Raphaël, ainsi prononçait l’opinion du temps, qui, du reste, n'a guère varié par la suite; mais Raphaël a sur les autres l'avantage de sa poétique existence.
Raphaël est une légende.
Il naît, éblouit le monde et s’éteint dans sa gloire comme le soleil. « Ta vie vaut mieux que ta parole, et ta parole mieux que tes écrits, » disait à Goethe un de ses amis, et Yittoria Colonna, parlant à Michel-Ange, mettait son caractère encore bien au-dessus de ses œuvres. Quant au charme qu’exerçait la présence de Raphaël, ceux-là mêmes qui vécurent près de lui ne se l’expliquaient pas. Ajoutons que, pour être rares, ces natures-là n’ont jamais cessé de se reproduire; l’espèce, grâce à Dieu, ne s’en perdra pas, et notre siècle en a connu plus d un. Mais ces personnages dont je parle ont trop souvent leurs points critiques, et, lapremière admiration passée, vous découvrez, à travers un capital énorme d’activité, un certain fonds de charlatanisme; sur leurs gestes comme sur leur volonté plane un voile mystérieux destiné à promettre beaucoup en ne laissant rien voir, et si par hasard un vent qui souffle en écarte les plis, ce que vous apercevez alors, ce qu’on vous dérobait, n’est que misère, vide et néant. Tous assistez au spectacle d’une existence arrangée uniquement pour l’effet et qui, vue en toute lumière, en plein travail, en plein courant d’humanité, ne vous semble plus qu’une immense jonglerie. Les purs génies psssèdent seuls le privilège de n’avoir à redouter aucune clarté. La première condition du génie, c est « la vérité, » et, s’il y a quelqu’un à qui ce précepte puisse s’appliquer, c’est Raphaël; ne cherchons plus, ce mot éclaire tout, l’individu, l’œuvre,
LA MAITRESSE DE RAPHAËL
F existence et le charme infini qui, de ce nom même, ?e (jésage comme un parfum de fleur céleste.
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Raphaël poète a composé quatre sonnets, bagage d’autant plus mince qu’il n’y en a dans le nombre que trois de complets ; ces vers n’ont rien d’original, et leur principal mérite est qu’ils sont de Raphaël. Ce que vaut toute cette poésie de la Renaissance, nous le dirons plus loin à propos des sonnets de Michel-Ange et des élégies de Yittoria Colonna; pour le moment, notre intérêt s’attache ailleurs.
Due savons-nous de ces sonnets? Qu’ils ont pour auteur un jeune homme brûlant des plus nobles flammes de la métaphysique ; mais à qui s’adressent-ils?
Voyons d’abord :
Amour, de deux beaux yeux le rayon m’a séduit.
Et la neige des monts, de rose colorée,
Est moins brillante, moins lumineuse et nacrée Que la fière beauté dont l'éclat m’éblouit.
Ni les flots de la mer, ni le ruisseau qui fuit N’éteindront les ardeurs de mon âme altérée ,
Mais de ce mal cruel mon âme est enivrée,
Et plus j’en souffre, bêlas! plus il me réjouit.
Ses beaux bras à mon col enroulés, quelle chaîne !
Et quelle tyrannie aimable que la sienne !
M'en affranchir? Un jour j'essayai: vain effort!
J’en pourrais dire plus; tais-toi, langue traîtresse! Gardons notre secret, mon cœur, et notre ivresse,
Parler de son bonheur nuit et mène à la mort.
Ce dernier vers semble contenir une énigme , essayons de la déchiffrer en recourant au deuxième sonnet :
Comme l'apôtre Paul jadis a fait mystère De ce qu'il avait vu là-haut, — pour mon bonheur Amour ayant d'un voile enveloppé mon cœur, ’
Ainsi je veux garder mon secret et me taire.
Ce que j'ai fait et vu, comme un trésor sous terre Est caché dans mon sein et dans sa profondeur. ’
Et, devant qu'on me voie affronter ta colère,
Mes cheveux sur mon front changeront de couleur.
Et maintenant, contemple à ton tour ma souffrance.
Et juge si ma plainte et mon obéissance N auront point d’un regard mérité la faveur:
Incline tes beaux vœux vers celui qui t'adore,
Et laisse — tant qu’un souffle à sa voix reste encore — Qu il te prie en joignant ses mains avec ferveur!
Ici, notre poète s’émancipe, et, de toute sa métaphore, il ressort que la diva mystique a dépouillé son voile de clarté, autrement dit que la dame s’est oubliée aux bras de son amant, mais sans admettre aucune arrière-pensée de récidive et sous la condition que le jeune homme, non content de ne rien trahir de 1 aventure, en effacerait de sa mémoire jusqu’au souvenir. Il l’a juré; son serment l’opprime, et, n’y tenant plus, il le rompt vis-à-vis de lui-même et se ressouvient:
T’étreindre dans mes bras, fùt-ce par la pensée O transport ! mais aussi quel tourment iuouï T’avoir, hélas! perdue à jamais! Tu m'as fui’- Et comme un nautonier pendant la traversée'
V oit 1 abime profond se creuser devant lui.
Quand l'étoile soudain aux cieux s'est effacée.
Qui sur les flots amers jusqu’alors avait lui Ainsi va s engloutir mon âme délaissée.
Minuit ! depuis longtemps s’était enfui le jour Quand un autre soleil brilla pour mon amour Brève fut la parole et splendide la fête '
LA MAITRESSE DE RAPHÀ.EL
Raconter mon tourment serait m’en délivrer: Mais cet art singulier, comment le rencontrer : Trouver d’un sentiment l'expression parfaite ?
Il a parlé,' rompu son vœu de silence, et jamais plus ne reviendra la bien-aimée. Ses misères, son désespoir, et finalement la manière dont il s’est consolé, un dernier fragment nous apprendra tout:
A toi s'était donné mon cœur comme une proie.
Où je cherchais la paix, j’ai trouvé le souci ;
Et du brasier splendide où plus rien 11e flamboie,
Si quelqu’un tient à voir les cendres : les voici !
Mais vers l'azur céleste un moment obscurci.
L’aile de mon esprit à la fin se déploie,
C’est l'heure de s'ouvrir une nouvelle voie...
Là s’arrête le sonnet; l’homme s’est reconquis, l’artiste retourne au travail, à ses hautes visées de renom et de fortune. Est-ce la peine d’ajouter que l’ordre dans lequel nous plaçons ces divers sonnets est absolument arbitraire? Il se peut que celui que nous classons en tête soit le troisième, et que le quatrième soit le deuxième, il se peut surtout qu entre ces numéros plusieurs aient pris leur rang, nombre d’antres petits poèmes désormais perdus et qui nous serviraient à reconstituer le roman au sujet duquel nous eu sommes réduits aux simples conjectures. -^ importe, ne nous décourageons pas, cherchons la
femme.