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CHAPITRE II

L 'énigme de la dame aux trois sonnets.

Passavant rapproche les uns des autres, en les contrôlant, certains mythes ayant cours dans la littérature sur la vie galante de son héros. Ainsi Raphaël aurait eu, à Urbin, une liaison avec la fille d’un potier. Passavant refusant tout crédit à cette historiette, un Allemand, M. de' Rumhor, reprend la tradition et l’appaie sur la découverte d’une assiette de majolique représentant un raphaélesque adolescent, un giovane di formosa bellesza, comme dit Yasari du Frédéric II, figurant dans l’École d'Athènes 1 , qui tient entre ses bras une jeune fille assise à côté de lui sur un banc.

1. Frédéric II, duc de Parme, et dont la présence au sein d’un pareil aéropage ne se peut expliquer que par ce besoin qui possédait l’âme du grand artiste de saisir et de reproduire partout la beauté sous quelque forme qu’elle apparût.

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Raphaël a peint cette assiette, idéalisé selon sa manière les traits dn modèle, et l’objet d’art sort d’une fabrique d’Urbin ; rien assurément de plus vraisemblable que cette explication ; mais ce diable de Passavant a réplique à tout, et le voici qui nous démontre que jamais, àcette époque, il n'v eut à Urbin la moindre fabrique de majolique. Cette première légende écartée, vous vous retrouvez en présence delaFornarina, dont le roman s’encadre dans l’espace des quatorze années que Raphaël vécut à Rome.

Elle habitait, au n° 20 de la via Santa-Dorotea, une maison qu’on montre encore aujourd'hui. La charmante jeune fille se tenait souvent dans un petit jardin de la maison, où, par-dessus un mur peu élevé, il était facile de lavoir du dehors. Aussi les jeunes gens, les artistes surtout, passionnés toujours pour la beauté, ne manquaient pas de venir la contempler en se dressant par-dessus le mur. Raphaël l’aurait vue pour la première fois pendant qu elle plongeait ses jolis pieds dans une source du jardin; ébloui de tant de beauté, il aurait soudain été pris du plus violent amour; puis, après avoir fait connaissance avec cette jeune fille, découvrant en elle des = en 1 ments exquis, il s’y serait attaché au point c ne

pouvoir plus vivre sans elle.

Ce récit, remarque Passavant, est sans doute or attrayant ; il est même soutenu par une petite pem^ ture, attribuée à Sébastien del Piombo, oui on aper çoit Raphaël assis près de la fontaine du jan m a\

DAMES DE LA RENAISSANCE sa bien-aimée; mais de nouvelles recherche, 0 m amene la preuve quïl ne s'agissait laque d'unir,, invention, et même que ce nom de Fornarina avaï ete imaginé seulement vers le milieu du xv.^ij D autres ont prétendu que la jolie fille d’Urbin et ]' belie boulangère de Rome n’étaient, qu’une seule « meme personne; mais c’est encore là, paraît-il. „ n assertion frappée de faux par les information recentes, et force alors serait de revenir à la donnée de Vasari que « Raphaël aima une jeune fille oui demeurait avec lui et à laquelle il fut dévoué jusqu'au dernier moment de sa vie. » Tout ce qu’on peut dire aiec certitude c’est quelle se nommait Margarita étant désignée sous ce nom dans une une note manuscnte du xvi» siècle, en marge d’une édition de

asan de 1568, qui appartient à l’avocat Yannutelli à Rome.

Le premier soin de Raphaël, lorsqu'il sentit la mort venir, fut de prendre les dispositions nécessaires pour assurer le bien-être de sa maîtresse. Fece testamenlo ; e prima corne cristiano mando l’amata sua fuor di casa e le lascià modo di vivere onestaynente, dopo divise le cose sue fra discepoli, etc., etc.

Il convient ici de se tenir au texte de Vasari. sans creuser ni forcer la lettre. Ainsi Vasari ne nous dit pas qu’en agissant de la sorte Raphaël ait songé à rien qui ne soit dans le simple mouvement des choses et qu il ait voulu soit témoigner à sa maîtresse un amour extraordinaire, soit récompenser en elle une fidélité à toute épreuve; il ne dit point non plus que cette personne ait toujours vécu près de Raphaël, ni qu elle ait été son unique amour; parlant des portraits de femme peints par Raphaël, il écrit : Ritrasse Bea-

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trice Ferrarese ed altre donne e particolarmente quella sua ed altre infinité, et Passavant veut que cet adverbe signifie que Raphaël a reproduit mainte fois l'image de sa maîtresse, comme si particolarmente ne pouvait tout aussi bien s’appliquer au soin curieux, spécial, avec lequel l’artiste se serait adonné à son travail. Ce qu’il y a de certain, c’est que nous possédons au moins un portrait d’une des maîtresses de Raphaël ; car il est hors de doute que le nom que la jeune femme porte inscrit sur son bracelet, ce nom de Raphaël, soit placé là comme un symbole de possession. Ce portrait, qui se trouve au palais Barberini, nous montre une jeune fille demi-nue assise dans un bois de myrtes et de lauriers; une étoffe jaune rayée entoure sa tête comme un turban et donne à ses traits, d’ailleurs peu animés, quelque chose de distingué et de charmant. De sa main droite, elle retient contre sa poitrine une gaze légère; sur ses genoux, couverts d’une draperie rouge, repose son bras gauche, orné entre le coude et l’épaule d un bracelet d’or où se lit le nom de Raphaël tracé avec le plus grand soin. Passavant date ce portrait de 1-409 et n’hésite pas à dénoncer dans la personne qu il représente la maîtresse de Raphaël, celle-là même a qui les sonnets sont adressés 1 .

I. « Éclatante de jeunesse, cette belle personne est assise a demi nue au milieu d’une riche végétation. Une draperie jaune rayée entoure sa tête, et ses cheveux sont retenus par un cercle d’or’ avec des feuilles et des fleurs garnies de pierres précieuses; d’une main elle se couvre jusqu'aux seins avec une légère étoffe, et sa main, gauche est posée sur ses genoux, en^ veloppés d’une draperie rouge. Sur le bracelet qu elle T^ ias au bras gauche se trouve cette inscription: Raphaël ? 2 '

Le regard et l’expression de cette femme ont quelque

Dans le même volume, il refuse au portrait de femme figurant à Florence dans la galerie des Offices toute espèce de droit à prétendre reproduire à nos veux l’image chère au cœur du grand artiste, tandis qu'il va de plein gré accorder cet honneur au cadre du palais Pitti, lequel devrait, à certains airs de famille avec la Madone de Saint-Sixte du musée de Dresde, le double mérite de passer pour être de Raphaël et pour représenter la bien-aimée. Ce qui nous frappe en effet, c’est la ressemblance avec la Vierge de Saint- Sixte à Dresde. Il va sans dire cependant que ce portrait n’est qu’un portrait nature, tandis que la tête de la Vierge est une création idéale. Il est incontestable toutefois que Raphaël a pris son 'modèle de madone dans la figure de cette belle Romaine du palais Pitti, tournée à gauche et vue de trois quarts. Les cheveux séparés sur le front et ramenés derrière les oreilles dégagent entièrement l’ovale harmonieux du visage, un regard brûlant jaillit des yeux noirs ; le nez plutôt court que fin, les lèvres sont animées d’un gracieux sourire, le teint est pâle, un collier de pierres noires taillées entoure le cou, une chemise blanche à petits plis couvre la gorge et dépasse le corsage garni de tresses d’or; une large manche en étoffe de damas blanchâtre enveloppe son bras gauche, celui de droite se dérobe dans un voile attaché derrière la tête et tombant des deux côtés; la

d’ingénu et de sensuel tout à la fois ; mais les traits n’ont rien de très animé ni de très fin, le nez même est un peu lourd. A en juger par la manière de faire de cet ouvrage et aussi eu égard aux sonnets amoureux que Raphaël fit vers cette époque, nous datons ce portrait de cette époque et nous pensons qu’il peut avoir été fait par conséquent en même temps que le portrait du peintre lui-même. » Passavant, t. II, p. 276.

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main droite est posée sur la poitrine, et Ton ne voit qu’une partie de la main gauche ; le fond est gris.

x Ce portrait, d’un caractère vraiment romain, est plein de charme; l'exécution cependant n’est pas irréprochable, nous avons déjà remarqué qu’il avait quelque ressemblance avec celui du palais Barberini à Rome, en se figurant que la maîtresse de Raphaël y e st représentée plus jeune; pourtant il faut nous "avouer que cette ressemblance n’est pas frappante et qu’on pourrait bien n’y trouver qu’une certaine analogie de conformation dans les traits en général. »

Enfin dans son troisième volume Passavant nous parle d’une gravure de Marc-Antoine exécutée d’après un dessin de Raphaël et nous le montrant, lui, sa maîtresse et son serviteur. Cette fois, le portrait déjà mentionné du palais Pitti reparaît tout à son avantage, et c’est de toute assurance qu’on nous le donne comme la maîtresse de Raphaël arrivée à la maturité de l’âge, et dans son texte, accompagnant l’Album de Raphaël , M. Stahr, adoptant et consacrant le nouveau mythe, raconte que, jusqu’à ses derniers moments, Raphaël resta fidèle à sa maîtresse, celle-là même à qui les sonnets sont adressés, que nous avons rue jeune au palais Barberini, plus âgée au palais Pitti et qui se nommait Marguerite.

« Il voulut de son lit de mort pourvoir à 1 avenir d’une personne qui toujours avait vécu sous son toit, et pas un contemporain n’avance qu’un seul de ses amis ou de ses protecteurs les plus illustres ait jamais pris ombrage de cette liaison avec une belle et bonne créature qui, ne pouvant à cause de sa naissance et de son peu d’édücation devenir sa femme, se contenta

d'être pour lui jusqu’à la fin lamie la plus tendre et la plus fidèle, la plus dévouée des servantes. »

Tout ceci ne laisse pas moins subsister bien des doutes.

J’admets l’authenticité du Raphaël du palais Pitfi de m|me que la ressemblance avec la Madone de Saint- Sixte; mais comment comprendre qu’une personne se transforme de la sorte, et que la jeune femme du palais Barberini puisse, en quelques années, devenir la figure du palais Pitti? Ni les yeux, ni la coupe du visage, ni la tête ne correspondent, et pour remettre de l’ordre dans nos idées, pour sortir de ce labyrinthe où Passavant et Stahr nous ont égarés, il nous faut recourir à la sagacité d'un autre guide.

« Il n existe, écrit Herman Grimm, qu'un seul portrait reproduisant à quelques années de distance le modèle de cette jeune femme, et je me hâte d’ajoutei que la peinture est dans un état des plus lamentables; mais n’importe, craquelée et ravagée comme elle est, on y sent la main de Raphaël, et vous y saisissez distinctement, en même temps qu’une certaine ressemblance avec le portrait du palais Barberini, un air de famille très caractérisé avec le type de la Madone de Saint-Sixte et de la Vierge à la Chaise, de telle sorte que l’esprit arrive involontairement à cette conclusion qu il s’agit bien en effet cette fois, de la femme aimée par Raphaël pendant de longues années et reproduite à différents âges. »

Jadis en la possession de M. Kestner, conseiller de

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lésation à Rome, cette toile a passé à ses héritiers et fait aujourd'hui partie de la belle collection italienne qu'on peut voir à Hanovre. A l’exemple de la jeune femme du palais Barberini, celle-ci porte une écharpe enroulée autour de la tête, même nuance de cheveux, même cou délicat, mêmes traits avec quelque chose de plus fin partout, de plus mûri, de plus intellectuel. Les mains retiennent une pelisse librement jetée sur les épaules et laissent la poitrine à découvert; à l’entre-bâillement de la chemise, très basse, entre les deux seins, une chaîne d’or glisse et plonge.

Mais enfin cette belle dame, quelle est-elle? celle que le banquier Chigi faisait asseoir sur l’échafaudage dressé dans son jardin, celle dontBaviera, le page de Raphaël, fut le serviteur attitré, ou celle qui tenait la maison de l’artiste lorsqu’il mourut?

Fu Rafaello persona molto amorosa, ed affezionata aile donne e di continua presto ai servigi loro; en d’autres termes : Raphaël fut un seigneur moult amoureux, adorant les dames et toujours prompt à les servir. Vasari, lorsqu’il s’exprime ainsi, doit avoir ses raisons; il sait que, dans les mille bruits qui sont venus à ses oreilles, s’il y en a beaucoup à rejeter, beaucoup sont vraisemblables, et, quelques-uns sont vrais. Il n’entend rien affirmer ni rien nier, il s en tire très malicieusement en nous enseignant que Raphaël fut un garçon moult amoureux. A nous d en découvrir davantage si nous pouvons, et, lors même que nous le pourrions, quand nous arriverions à dresser jour par jour la nomenclature de ses maîtresses, à nous procurer sur elles, leurs familles et 1 anecdote, plus ou moins rapide, plus ou moins originale, de leurs relations, les renseignements les plus certains,

qu’est-ce, à tout prendre, que nous y gagnerions 0 Assurément peu de chose pour l’étude d'un caractère dont Yasari nous signale d'un trait l’organisation amoureuse; mais trop souvent, hélas! comme l’a si bien dit M. de Maistre, « ce qui suffit ne suffit pas ». Je sais que, s’il y a dans la vie des grands hommes des événements secrets qu’il importe de mettre en lumière, bien d’autres que nous recherchons n’intéressent que notre curiosité. Alcibiade, exilé, subornant à Sparte l’épouse du roi qui l’accueillit ; Michel-Ange et Beethoven toujours déçus, malheureux en amour. Musset vivant avec sa maîtresse d’aujourd’hui, le livre qu'il écrira demain, ce sont là des traits utiles à l’explication du développement d’un individu. Tout au contraire, les historiettes de la vie galante du Sanzio ne nous présentent rien que d’accessoire; car, même chez un grand homme ce qui n’est absolument que personnel, ce qui ne se rattache point aux grands partis pris de son existence morale, est de sa nature stérile et caduc et s’en va comme ces feuilles sèches que nul printemps ne verra reverdir ; ce qui n’empêche pas qu’on aimerait savoir quelle était cette belle créature que Raphaël « dans une nuit mystérieuse », étreignit entre ses bras et qui, du fond de son cadre du palais Barberini, darde sur vous son regard de flamme. Qu’importe que les renseignements se contredisent, pourvu qu’il yen ait abondance ; mais n’avoir où se prendre, qu’une date et quelques vers, quelle ingrate besogne !

J’interroge le portrait du palais Barberini; il me parle, le regard, le mouvement des lèvres, l’attitude,

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tout y respire la vie. Insensiblement les sonnets me reviennent à l'idée, et, pendant que je me les récite, la femme en personne m’apparaît, je la vois à minuit se glisser chez son amant, en sortir furtive au premier chant de l'alouette, et c’est elle que plus tard je retrouve au lit du mourant. Quelqu’un a raconté qu'on l'avait vue, affolée de désespoir, se jeter au milieu des funérailles. Ce n’est sans doute là qu’une invention ; mais ces sortes de choses n’ont besoin que d’êti-e une fois dites: vraies ou fausses, l'imagination les adopte et ne les lâche plus. Que cette poussière d’étamines se répande à travers les âges, et ce qu’elle renferme de virtualité productive tient du prodige. Quelques strophes qui nous restent de Sapho n’ont-elles pas servi à reconstituer tout un poème de souffrances et d’éplorations ouvrant sa perspective sur ce rocher tragique d’où l’immortelle énamourée s’élance dans la sombre mer? De même pour Raphaël; à l’idée de ces beaux bras blancs qui lui font un si doux collier, tout un monde d’enchantements et de visions nous assiège, et de ces quatre chansons perdues se dégage un vague roman dont le mystère même répond à la pensée qu’on a de l’existence de Raphaël et du poème de son âme.

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