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CHAPITRE III

Rome sous Jules II et Léon X. — Raphaël et Michel-Ange. Rapports mutuels.

Si agréable que soit la période d’Urbin, il faut vite la traverser, et tendre vers Rome, qui fut la véritable atmosphère de Raphaël. Là, près de Jules II, se déve loppe et grandit son génie. Les impressions de jeunesse, les rapports avec Pérugin et Francia n’ont qu une valeur accidentelle. La période de formation chez de pareils hommes conserve toujours quelque effacement.

« Regarde Raphaël, et considère comme, en voyant Michel-Ange, il a dépouillé Pérugin. »

Cette parole de Jules II est prophétique.

A Rome seulement, Raphaël commence à respirer, à se mouvoir librement, à sentir la suprême force de sa vocation. Un héritage immense l'y attendait, qu’il saisit d’une main puissante et dont il va se montrer

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digne. Peu à peu il s'identifie avec le présent, évoque le passé, prépare l’avenir :jene parle pas du Vatican, dont il dirige les travaux, c'est la ville même de Rome qu'il rétablit presque dans son ancienne grandeur. Il peint d'abord un mur du Vatican, puis tout l'édifice, puis la cathédrale de Saint-Pierre, puis les maisons, les palais, les églises et finalement s’attaque à la ville tout entière qu'il rêve de rétablir dans son antique rovauté. Comme Michel-Ange personnifie la grandeur et la décadence de Florence, ainsi dans Raphaël s’incarne cette idée de souveraine renaissance et de domination universelle sous Jules II et Léon X. Songe rapide et radieux où s'abîma l’existence du jeune héros, qui mourut, on le sait, d’une fièvre dont il fut saisi pendant ses recherches et ses fouilles ! Quel autre fond que celui-là donner à sa figure : derrière lui, tout ce qui n’est point Rome, est ombre, il s'en détache. Autant Michel- Ange tient à sa chère Florence, vers laquelle il revient toujours, autant il semble que Raphaël oublie Urbin d'un cœur léger. Non pas qu'il en rougisse, à Dieu ne plaise ! mais il n’a le temps ni l'humeur d’y penser.

Parmi les nombreuses légendes répandues sur Michel-Ange, on en cite une qui nous le représente dans un paroxysme d’élucubration, mettant en croix son modèle, afin d’étudier sur le vif les douleurs du divin martyr et d’en mieux rendre l’expression. Rien de semblable ne se dira de Raphaël, et c’est du côté des tendresses du cœur, de l’ardeur des sens, des fiévreuses aspirations et délicatesses d’une nature pétrie d’élégance féminine et d’orgueil viril, que l’invention prendra carrière. Alors qu’on supposerait que 1 histoire du chapeau de cardinal n’est qu’une fable, que pour-

rait imaginer de mieux la fantaisie pour faire ressortir certaines faiblesses d’une organisation nerveuse et prompte à se laisser aller à toutes les fascinations, à toutes les glorioles du moment, la grande gloire par delà l’existence ne suffisant point au voluptueux, au raffiné mondain? Se figure-t-on Michel-Ange briguant la pourpre? Quel pape eût osé seulement la lui offrir? Il y a des natures qui se grandissent par ce qu’elles ambitionnent et d’autres qui sont surtout grandes par ce qu’elles dédaignent. Raphaël aimait les honneurs comme il aimait la richesse et le plaisir. A son activité triomphante et joyeuse, aucun autre théâtre n’eût mieux convenu que la Rome de la Renaissance; il y vécut, aima et mourut en prince. Je ne puis voir la Transfiguration sans être ému de ce sentiment de mélancolique admiration qu’on éprouve en entendant le Requiem de Mozart; l’une et l’autre de ces deux merveilles évoquent des visions de deuil, et, s’il est vrai que l’œuvre immense de Raphaël soit une symphonie, ce tableau de la Transfiguration en serait le Lacrymosa. Mais, dans ce deuil que de splendeur! quelle apothéose! Le tableau se divise en deux parties : dans le bas, toutes les misères, toutes les angoisses de la triste humanité ; ce père au désespoir, cet enfant que le démon travaille, cette femme tragique superbement agenouillée et dont la prière ressemble à de l’objurgation, ces apôtres aux cœurs pleins de compassion et n’ayant que l’éternel « Je n’y puis rien! » pour réponse au cri de souffrance universelle; puis, là-haut, bien loin dans la lumière et dans l’azur, le Transfiguré montant radieux, souriant, impondérable au-dessus du Thabor! En présence d’une telle œuvre d’art, chacun v va de ses yeux et de

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son âme; l'un s'échauffe, l'autre reste froid, celui-ci croit y lire une page des livres saints, celui-là se figure v découvrir une allégorie de la vie même du divin Sanzio.

Nous venons de voir Raphaël poète ; peut-être quelqu’un se chargera-t-il aussi plus tard d’étudier en lui rhistoriographe de Jules II et de Léon X, ces princes dont les peintures du Vatican ne nous offrent qu’un panégyrique de parti pris. Et tout de suite, par exemple, que de réflexions diverses et qu’on voudrait pouvoir développer fait naître en vous, dès l’entrée de la Stanzad' Eliodoro , cette splendide scène du pape Léon s’avançant à la rencontre d’Attila! Cette page vous livre tout Raphaël; vous avez, à côté du peintre inimitable, le Raphaël historiographe et courtisan ; dans ce chef barbare, entouré de sa cavalerie tumultueuse, se résume le type des envahisseurs de la ville éternelle, qu’ils s’appellent Attila, Alaric, Odoacre. C’est l’histoire idéalisée de ces époques de migration et de dévastation. Maintenant, regardez ce pape, qui, d’un geste exprimant à la fois l’exhortation et la menace, étend sa main vers le roi des Huns, et vous reconnaîtrez en lui Léon X en personne; mais surtout ne vous demandez pas quelle transformation cette face épanouie et bien nourrie du portrait a dû subir pour s’élever ainsi au caractère de la tragédie épique ; c’est le secret de Raphaël peintre de portraits et peintre d’histoire ou plutôt historiographe, de cette rare et surfine nature d’artiste, de poète, de prince et de courtisan ! Il y aurait eu là matière à un beau cha-

pitre que Passavant s’est empressé de ne pas fuire et pour cause. Tout le monde sait à quel point les critiques d’art sont des gens susceptibles et jaloux de la prérogative qu’ils s’arrogent. Cette fougue d’émulation les honore, et l’on ne demanderait pas mieux que de respecter leur spécialité, s’ils consentaient à n’en point sortir. Dressez des catalogues, allez au fond d’une monographie, soyez spécialiste tant qu'il vous plaira; mais, du moment qu’il ne vous a pas convenu d’en apprendre davantage, ne quittez point ce fameux domaine où personne que vous n’a le droit de mettre le pied. Affirmer que Passavant ignore l'histoire serait beaucoup; il doit avoir lu Guichardin; mais la banalité de ses jugements, sa manière de voir tout en beau, ne vous laissent aucune illusion. 11 ne lui suffit pas de faire de Raphaël un Éliacin, de supprimer, de nier ce qui ne s’accorde point avec ce type tout candide et virginal 1 ., voilà que, par ses soins, Jules II devient un pacificateur des nations, un réformateur des mœurs, et que nous apprenons à saluer dans Léon X un de ces princes qui sont la droiture en personne et n’emploient la fourberie qu'à regret et lorsque la méchanceté de leurs ennemis les y contraint.

« Quand on étudie la marche des affaires et celle des hommes dans ce curieux xvP siècle, on doit ne jamais oublier que la politique eut alors pour élément

1. Quiconque a fréquenté les bibliothèques d’Allemagne doit avoir connaissance d’un élégant petit volume sans nom d’auteur et portant ce titre : Épanchements de cœur d'un Religieux, ami des aids. Ce livre a pour date l’an 1797 et pour frontispice une tête de Raphaël absolument imaginaire avec de grands yeux extatiques, des lèvres sensuelles, un col de cygne, long, effilé. C’est ce type, si cher aux romantiques, de jeune et intéressant poitrinaire que Passavant semble avoir adopté.

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une perpétuelle finesse qui détruisait chez tous les carac lères cette allure droite, cette carrure que l'ima- Mnation exige des personnages éminents. » Balzac, qui a écrit ces lignes, n était pas un historien, mais ce romancier avait comme Stendhal, le sens historique, et souvent ne se laissait aller au paradoxe que par horreur du lieu commun.

C’eût été beau pourtant de nous peindre Rome telle qu’elle était lors de l’avènement de Raphaël, de nous initier à ces travaux de Jules II et de Léon X assainissant, embellissant la cité fruste et barbare des Borgia, semant l’or, suscitant partout le génie et la main-d’œuvre et ne s’épargnant ni efforts ni peine pour remplacer cette agglomération de cavernes par des rues bien tracées et de splendides édifices où circulent librement l’air et la lumière. A cette restauration, Raphaël dédia ses plus belles années, qui furent celles qu’il vécut à Rome, — période de jeunesse et de maturité que l’art et les amours emplissent tout entière et dont ni préoccupations politiques ni retours chagrins ne viennent, comme chez Michel-Ange, altérer la sérénité.

Lorsque Raphaël mourut, Michel-Ange était a Florence; l’histoire et la chronique ne nous entie tiennent que de l’antagonisme de ces deux hommes, le fait est que, tous deux luttant pour la suprématie, ils ne pouvaient ni s’aimer ni se haïr. H s imitaien ces héros des anciens poèmes, qui, dès qu il- se r( ' n contrent, se mesurent, se combattent, et jouten a

qui restera maître du terrain. Demander de la modération à de pareils champions, quelle ide'e ! L'un et l’autre s’accorderont à placer l'art des anciens audessus du leur; quant à se voir mis en parallèle avec des contemporains, jamais ils ne le souffriront. On raconte qu'un jour Goethe et Tieck devisaient ensemble de bonne amitié, Tieck, dans l’entraînement de la conversation, osa se comparer à son interlocuteur mais celui-ci l’arrêta court :

— Te comparer à moi, s’écria-t-il, mon cher Tieck? songe donc une fois pour toutes qu’il y a de toi à moi juste la même distance qui me sépare, moi, de Shakspeare !

Lorsque deux personnages comme Raphaël et Michel-Ange sont en présence, il n’est pas besoin de commentaires ni d’anecdotes, observons leurs tempéraments, leurs caractères, allons au fond de l'ho mm e et de 1 artiste; figurons-nous le théâtre où leur activité se développe, cette Rome, centre de la politique et des arts, et tout de suite le spectacle de leurs rapports réciproques va se coordonner à nos yeux de soimême, comme on voit les scènes d’un drame se dégager dans notre esprit d’une forte et sérieuse conception des caractères.

Qui voudrait parler ici de ces haines ignobles, nées de 1 étroitesse de cœur, croire à ces méconnaissances résolues des natures médiocres qui se cachent les yeux de leurs mains pour ne pas admirer?

« Raphaël, aurait dit Michel-Ange, ne possède rien par génie et doit au travail tout ce qu’il est. »

Eh bien, cette parole eut-elle été prononcée, que! sens injurieux ou simplement défavorable contiendrait-elle? Et comment un homme qui savait aussi

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pertinemment que Michel-Ange le pris du travail, comment un tel ouvrier, un tel maître, s’y prendrait-il mieux pour louer quelqu’un? Feuilletez les poésies de Michel-Ange, lisez son histoire dans Vasari et Condivi. vous avez le sentiment d’une vaste et prodigieuse existence tristement parcourue dans l'isolement ; passez en revue les artistes contemporains , renseignez-vous près de leurs biographes, et vous serez frappé de l’influence énorme qu'il exerce sur tous, et de l'incalculable faculté de rayonnement que possédait ce grand misanthrope. Guarde ï opéra di Rafale che, como vide le opéré di Michelagnolo , subito lasso la maniera del Perosino e quanto pih poteva si accostava a quella di Michelagnolo. Ces paroles, déjà citées, sont de Jules II, qui, tous les deux, les axait fait venir à Rome, et disent assez haut que Raphall n’essaya point de se soustraire à la contagion. Et, quand elles ne le diraient pas, l École d Athènes serait là pour en témoigner h Michel- Ange fut le foxer céleste où s’alluma le génie de Raphaël, des sibylles de Michel-Ange sont sorties ces adorables figure» de la Poésie, de la Justice, de la Religion, qui décorent la salle de la Signature, comme de ses prophète» sont issus les évangélistes de V École d'Athènes. Est-ce à a tradition d’un Pérugin ou de tout autre maitie ( u passé que vous rattacherez cette intensité de vie, cette science de l’anatomie, cette liberté magnifique A -c

i. « Le Parnasse et la Dispute procèdent eucore der ancien style; l’École d’Athènes est le produi e aca ta

Pérugin et du passage à Michel-Ange " a Dispute en 1308, il y travailla ainsi qu a ,, AI , naissance de

fin de 1509. A cette époque, et apres as ou l’ÉcoVe

h Sistine, à moitié terminée en 1^09, il commença $ Athènes, terminée en loli. »

mouvoir en dehors des types consacrés? Les prophètes et les sibylles sont une nouvelle génération d'idéalités. L’artiste rompt, cette fois, avec la vieille tactique, jette bas les vieilles armes, les vieux uniformes et n'en veut plus qu’à la nature. L’année même où mourait Michel-Ange naissait Shakspeare. Combien d'autres rapprochements ne ferait-on pas? U créa tout un monde d'apparitions, individualisa pétrit d’humanité son fantastique, substitua l’émotion vraie à l’ancien canon, et trouva ainsi des effets auxquels nul avant lui, Léonard excepté, n’avait atteint. Et cette liberté, cet élan furieux vers l’avenir et ne permettant plus de retour, — les lui a-t-on assez reprochés? Ces douze années d’études anatomiques ont-elles assez servi à ces braves gens de tous les temps et de tous les pays, qui n’entendent pas être brutalisés par la vue de ce qu’ils appellent les attitudes contournées, veulent que les sibvlles ressemblent aux grâces et ne pardonnent pas à Shakspeare de « faire laid», en nous représentant les sorcières de Macbeth !

« Raphaël a traversé la chapelle Sixtine. »

Encore une de ces paroles de mauvaise humeur qu on prête à Michel-Ange, et qui ne sont, en définitive, qu’un témoignage déplus à la gloire de ces deux homériques lutteurs! Beethoven également a traversé l’œuvre de Mozart jusqu’au jour o"ù la septième symphonie ouvrit pour lui l’ère d’absolue émancipation. « Il y a de certains sentiments et de certains styles qui sont contagieux et qui teignent de leurs couleurs tous les esprits, » a dit excellemment Chateaubriand. Le style michelangesque eut cet effet, et, si l École d Athènes en est sortie, que de composi-

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tions célèbres sont à leur tour sorties de V École rfithènes, dont, pour n'en citer que trois prises parmi les contemporains, la Réformalion de Kaulbach. l’Hémicycle de Paul Delaroche et le Triomphe de la Religion dans les arts, d’Chverbeck, ne sont que des répliques plus ou moins manifestes, répliques où nul personnage n’a l’air de se soucier du voisin, où chaque groupe forme un a parté sans se relier à l’idée d’ensemble, d’harmonie, tandis que, dès le premier regard, le divin tableau de Raphaël agit sur vous comme un accord parfait se prolongeant.

Que les titanides de Michel-Ange aient évoqué les génies de Raphaël, que l’idéal féminin nous soit ainsi apparu sous un double aspect, que la force ait engendré la grâce, où voir l’imitation dans tout cela, et n'est-il point permis d'admettre une communauté d’inspiration suprême amenant des résultats divers? Lorsque je pense àBeethoven passant sa vie à fuir les hommes, qu'il aimait d’un amour si profond, je m'explique l’âpre rudesse et les coups de boutoir du grand Florentin. Il n’était pas de ceux que la destinée caresse et que des nuages ouatés emportent doucement vers les cimes. Rude à ses pieds fut la hauteur, et les sentiers qu’il gravissait durent être déblayés pierre à pierre. De là ces façons bourrues, ces airs de sanglier qui se rembûche.

Un jour que Jules II, l’interrogeant sur quelque ouvrage en train d’exécution, lui demandait quand il aurait fini, Quando potro , répondit-il brusquement; le pape alors de se fâcher, et, furieux, de menacer l’artiste qui, de plus en plus intraitable, continuait à riposter jusque sous le bâton : Quando potrô, quando potrô! Une autre fois, se croyant fruatré

dans un règlement de compte, il accourt au Vatican veut parler au pape, qui le fait jeter à la porte: fou de haine, il rentre à la maison, écrit une lettre endiablée, vend au juif tout ce qu'il possède et quitte Rome. Jules II dépêche après lui ses cavaliers; coursiers et messagers se succèdent, Michel-Ange reste inflexible, et, toujours grondant et grommelant, gagne Florence. Ordre d'extradition signifié à la seigneurie, l'artiste refuse d'obéir ; mais, la colère du pape l'inquiétant un peu, il songe à se retirer chez le sultan, qui 1 invite à venir à Constantinojole lui construire un pont sur le Bosphore ; à la fin cependant, on le persuade de se rendre à Bologne pour s’y rencontrer avec Jules II. Il arrive, et pendant qu’il se débotté, on vient l’avertir que 'Sa Sainteté l’attend au palais des Seize. Introduit en présence du pape, Michel- Ange fléchit le genou :

“ C’est donc à nous, s’écrie alors Jules II en le regardant de travers, — c’est donc à nous, maintenant de venir te chercher?

Michel-Ange implore son pardon, mais en toute franchise et dignité; le pape hésite, et c’est ici que la scène évolue et tourne au burlesque. L’évêque chargé d amener Michel-Ange, jugeant à propos d’intervenir et de l’excuser, fit alors cette observation remarquable : que les artistes étaient, pour la plupart, des ignorants et des gens incapables de comprendre quoi que ce soit en dehors de la pratique de leur art, ce qui devait valoir à celui-ci l’indulgence de sa Sainteté; — et le bonhomme eût, selon toute apparence, continué sur ce ton-là, si le pape, donnant à son indignation un autre cours et virant de bord, ne se fût écrié ■ « L’ignorant, imbécile, c’est toi, qui te per-

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d’insulter cet homme et de lui dire ce que, moi,

■ oserais, qvêve d’éloquence et va-t-en au diable! » Ce pontife rageur, batailleur, crossant tout le monde, et l'homme de génie qui lui tient tête, et le sot qui vient imprudemment fourrer son doigt entre l’arbre et l’écorce, c’est du comique à la Molière, et. puisque nous sommes en Italie, j’ajouterais à la Cimarosa,

Jules II avait travaillé pour la papauté, Léon X, qui lui succède, travaillera pour sa famille.

Ce fils de Laurent le Magnifique, en arrivant au trône de saint Pierre, ne pouvait faire moins que protéger à son tour dans Michel-Ange la créature de son glorieux père et l'enfant de Florence.

Non loin du cloître des dominicains de Saint-Marc et dans le voisinage de leur maison de ville, les Médicis avaient un grand jardin où Laurent s’était complu à rassembler des statues, des bas-reliefs et toute sorte de fragments antiques, à lui venus par héritage et par acquisition. Ce jardin joue un peu dans l’histoire de la Renaissance le rôle des platanes d Académus : sculpteurs, peintres, musiciens et poètes s v donnaient rendez-vous *, les uns dessinant d après le

i. Michel-Ange avait à cette époque environ dix-sept an», et Lurent lui permettait d'avoir dans sa poche la clef de ce jar din ou de cette école des beaux-arts en plein air, que fréquen taient en même temps les élèves de Ghirlandajo et le jeun Torrigiano, de qui Michel-Ange, dans une querelle de ra P* n *’ reçut au milieu du visage ce coup de poing historique o 1 écrasement de son nez porta depuis témoignage sa v ie 'V a V‘ A la suite de ce bel exploit, provoqué par un sentiment de r -

modèle, les autres étendus dans l’herbe et discouran* à 1 ombre des pins au murmure des fontaines. Là Ü rencontraient Pic de la Mirandole et Savonarole- 1 ^ Squarcialupi rêvait à des combinaisons harmonique* tandis que Michel- Ange scandait un sonnet pour sa maîtresse, celui-ci par exemple, d’allure toute juvénile et s’enlevant allègrement sur le fond grisâtre à 1 ordinaire de ses poésies :

Combien ce cercle d’or est heureux de presser Ainsi tes cheveux blonds, et quelle joie encore Ne ressent-elle point, la fleur qui le décore D’appuyer à ton front comme un premier baiser!

Heureuse la tunique avide à t’enlacer.

Qui de ses plis charmants te revêt dès l’aurore Et laisse à nu ton col qu'un rayon du jour dore Et, qu’un flot de cheveux s’amuse à caresser;

Et fortuné surtout, divine créature,

Le ruban qui s’enroule autour de ta ceinture,

Et te voyant rêver, va soupirant tout bas :

« Oh ! laisse-moi toujours te serrer et t’étreindre, Laisse-moi sur ton sein, ma beauté, sans rien craindre. Je ne suis qu’un ruban, mais si j’étais uniras...» »

Ces vers, pour 1 agréable humeur et l’air de jeunesse, pourraient être du Raphaël des sonnets ; ce qui prouve que, dans le monde du xvi e siècle, les caractères n étaient point tout d une pièce ainsi que souvent on

valité, Torrigiano dut quitter Florence, et la faveur de Michel- Ange ne fit que grandir. 11 habitait au palais, mangeait à la table du prince et touchait une pension mensuelle de cinq ducats, tandis que son père était placé dans les douanes.

1. Cette réticence finale fait songer au cvgne de Léda. qui, lui aussi, bat des ailes au-devant de la Beauté, et ne dit pas tout ce qu il désire. Curieux rapprochement, et que nous sommes loin du Michel- Ange de la Sixtine! Mais la Renaissance a ce double courant.

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incline à le croire, et que, si les efféminés savaient être virils, les plus austères étaient également très capables de sacrifier aux grâces par moments.

Les souvenirs de Florence, du belVovile paternel, comme dit Dante, recommandaient donc Michel-Ange à la faveur de Léon X, et dès lors Raphaël et lui occupèrent un rang exceptionnel. Raphaël menait le train d’un grand seigneur : il avait de l’argent, une escorte, un palais construit par Bramante; et Michel- Ange, pour ne marcher environné ni de cet éclat ni de ce prestige, n’en exerçait pas moins, sur tout ce qui se rattachait aux arts, une autorité souveraine, une vraie royauté dont l'investissaient l indépendanee et la majesté de sa personne. Raphaël mort, il se trouva seul sans que l’ombre d’un rival ou d’un compétiteur vînt l’offusquer. De cette période, qui dut être la plus heureuse de sa vie, on sait peu de chose. C’est seulement en 152” que nous le revoyons, mais alors sur le seuil de l’àge, se mêlant aux événements qui, pendant une longue suite d’années, vont le disputer à ses travaux, et, tandis que tout meurt à ses côtés, ne se détournant pas de son chemin, imperturbable comme ces géants de pierre que sa main créa.

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