CHAPITRE II
Michel-Ange, Dante et Giotto. — Le tombeau des Médicis.
Il aimait, vénérait Dante, et savait par cœur des chants entiers de la Divine Comédie , l’œuvre la plus inspirée, la plus calculée du génie humain, mortel effort de science et de passion concentrée dont nul mieux que lui n’était né pour s’approprier les résultats. Dante, Giotto, Michel-Ange, trois noms et trois hommes qu’on ne sépare point!
L essor nouveau imprimé à la vie intellectuelle de la poésie devait passer à la peinture et régénérer 1 Italie. Des perspectives inconnues s’ouvrent à l'œil sur les hauteurs comme dans les abîmes de l’existence. Un homme s’est rencontré qui de son autorité privée cite à son tribunal le passé, le présent. Aux figures qu’il évoque, — visions de l’enfer, du purgaioire et du paradis, — son jugement s’attache en traits de flamme, impérissables comme les stigmates
de la foudre dans le roc. Giotto reproduit sur le mur d'une chapelle de Florence l'image du jeune Alighieri et trois vers immortels du Purgatoire ont pavé ] a dette du poète; plus tard, le peintre et le poète rencontrent à Padoue, et Giotto recule effrayé devant cette face émaciée, flétrie, dont les épreuves de l'exil ont déjà fait la médaille d’airain que nous connais-
sons; enfin, un jour que, travaillant à ses crypte; d'Assise, Giotto s’est endormi, il voit en songe l'esprit de Dante, qui lui indique comment et dans quel ordre il lui faut disposer et peindre ses personnages. Nous avons dit plus haut ce que nous pensions de ce; légendes; toutes ont du vrai, même alors qu’elles ne sont que de simples inventions. L’esprit de Dante qui se montre ici dans un rêve, c’est le souffle de poésie qui pénètre, anime et transfigure l'Italie entière. A Florence comme à Sienne, partout se montre à nou; l’épopée mystique représentée en fresques merveilleuses sur tous les murs des couvents, des églises, de; campi santi. Ce n’est point Raphaël qui jamais eût oublié cette grande figure de Dante : regardez plutôt la Dispute, le Parnasse: et Michel-Ange, qui mieux
que lui s’en inspirera? qui d’une main plus large remuera 1 infini domaine de son puissant compatriote? Le Caron du Jugement dernier n’emprunte au paganisme que son nom et relève, pour tout le reste, de la démonologie catholique; c’est un vrai dialole de la troupe de Satan :
« Caron, diable d’enfer, les attire autour de sa barque par le flamboiement de ses yeux et frappe de son aviron quiconque essaye démonter à l’abordage.»
lel est le Caron décrit par le poète au troisième chant de YInferno, tel aussi celui de Michel-Ange;
v 0 yez les yeux! Occhi cli brazia! Pas un trait ne manque à l’effroyable exactitude du tableau, la copie
vaut l’original.
« Le jour où l’art italien cessera de marcher avec Dante, l’art italien cessera d’être, » disait le grand peintre Cornélius. Pendant que Léon X vivait encore, les Florentins voulurent qu’on leur rendît les cendres de l’illustre proscrit, et même à ce sujet fut adressée au pape une requête que Michel-Ange apostilla dans ces termes :
« Moi, Michel-Ange, je me joins au vœu public, m’engageant à construire au divin poète et dans une place d’honneur un monument digne de lui. »
L'entreprise n’eut pas de suite, la précieuse relique ne pouvant être retrouvée et les fouilles de Ravenne n’avant rien produit.
Pour Michel-Ange aussi, l’heure de la proscription était venue; à son tour désormais de « monter 1 escalier de l’étranger ». Il allait comparant sa destinée à celle du poète, et ce rapprochement l’aidait à se réconforter. Venise ne le conserva pas longtemps. Bientôt un vif regret le prit d avoir quitté Florence, et, renseigné sur l'état des esprits dans la cité de l'Arno, il résolut d’v rentrer pour prendre part aux derniers efforts de la défense; mais, hélas, à quels nouveaux désastres il assista. Revenu en noxembre 1529, il vil, au mois d’août de l’année suivante, la ville choir définitivement. Jusqu au dernier moment, on avait espéré le secours du roi de France . une
pareille intervention eût tenu du miracle, toir savaient, et pourtant, lorsqu’en juillet 1530 la’nouvV se répandit que François avait, à leur retour' Madrid, embrassé ses entants à Bordeaux, les cloche" emplirent l'air de leurs sonneries, et des hymnes d'actions de grâces s’élevèrent de toutes les églises.
La peste néanmoins faisait rage, la famine aussi: on avait mangé les chevaux et les chats, on mangea les rats; 8,000 citoyens et plus de 16,000 soldats étrangers av aient péri. Le 6 août, les portes s’ouvrirent au vainqueur; la capitulation stipulait une amnistie générale ; mais où sont les actes qui jamais ont préservé les biens et la personne des vaincus? La restauration desMédicis s’accomplit sous de sanglants auspices'; les loups rentraient les dents longues et la griffe aiguisée d avance : on rechercha les chefs du mouvement, ceux dont on parvint à s’emparer furent mis à mort; Michel-Ange, qu’un pareil destin menaçait, n’y échappa qu en se dérobant. Il se tint caché, selon les uns, chez un ami, et, selon une tradition de la famille Buonarotti, dans le clocher de San-Xicolo-oltra-Arno; il attendit là que la colère de son ancien bienfaiteur eût jeté ses feux.
Le Pape voulait sa perte: il reprochait à Michel- Ange non seulement d’être un des plus violents entre e» insurgés, mais aussi d’avoir poussé lépeuplé à dénro u le palais des Médicis, accusations et mensonges qui bientôt se dissipèrent. Le pape ne se ressouvint P U ® a ors c I ue du grand artiste, et lui offrit de rentrer en grâce avec les appointements d’autrefois, à cette -eu e condition que Michel-Ange se reprendrait â travailler au monument-des Médicis; le pacte fut exécuté: artiste quitta son trou de muraille et' retourna -rflen-
VITTOBIA COLON N à ET MICHEL- AN GE 223 . . emen t à l'ancienne tâche désormais poursuivie
, re iâche. 11 ne mangeait, ne dormait plus, souffrait de vertiges, ses amis craignaient pour ses jours. p n vers de lui nous peint le sombre état de son âme. 11 venait de terminer sa statue de la Nuit assise à la fois et couchée, cet admirable corps de femme qu’enveloppe un repos si profond et dont le spectacle vous rappelle ce mot du vieil Homère : « Le sommeil dénouait ses membres. » La jambe s’étire un peu, le bras s'appuie dessus, et sur le dos de la main ployée s'incline le visage aux yeux clos ; une tresse de cheveux s’épand du cou et des épaules sur la poitrine; aucun vêtement, point de voile !
La nuit, si mollement à tes yeux révélée,
0 passant! dans le marbre un ange l'a taillée;
Elle est vivante et dort ; éveille-la Si tu m’en crois), — elle te parlera !
Quelqu’un ayant, selon la mode italienne, inscrit ces vers sur la statue exposée en public, Michel- Ange répondit en faisant parler son œuvre même .
Oui, bien me prend d'être endormie, (
Et mieux d’être de pierre, aussi longtemps, hélas .
Que chez nous régneront la honte et 1 infamie.
N'entendre et ne voir rien est tout ce que j envie.
Qui que tu sois, passant, ne me réveille pas,
Et, si tu m’as comprise, parle bas !
Lui pourtant, il osait parler haut et même refuser, comble d’audace ! refuser son concours au duc Al ex, ni ire, personnage haineux et vindicatif, qui tenait a voir diriger les travaux de la nouvelle citadt 1 e c e Florence. C’est vrai qu’alors Michel- Ange était à Rome , mais le prince avait le bras long, assez long pom
teindre à distance, d autant plus que refuser le duc Alexandre, c'était aussi bien refuser le pape. Il se peut en outre, que Michel-Ange se sentit de force à tout affronter, soutenu comme il l’était par le crédit dont il jouissait près du saint-père.