‹ Dames de la RenaissanceChapitre 33 sur 52 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Retour ù Rome et rentrée en grâce. — Propos d'atelier. — Les princes de la Renaissance et ceux d’aujourd’hui. — Michel- Ange et Beethoven. — La rencontre avec Yittoria Colonna-

Clément VII l'avait en faveur extraordinaire : il travaillait couvert devant le pape, ne se rendait au V atican que lorsque tel était son bon plaisir, et Clément ne se risquait en sa présence qu’avec discrétion.

Un jour que, pour se donner un avant-goût del œuvre en train d’exécution, il s’é'ait glissé à pas furtifs dans l’atelier, Michel-Ange, du haut d'un échafaudage qui le dérobait aux regards de 1 auguste visiteur, lui décocha comme par mégarde uire planche qui pom ait l’assommer. On sait l’emportement du farouche ai liste lorsque Bramante s’introduisit dans une salle que Michel-Ange décorait. C'était, à son gré, commettre un crime que de violer le silence et le nnMèr t de l'enfantement. Vavait-il pas inventé de se coifïei

d'une espèce de phare pour pouvoir travailler la nuit' Gomme ces grelots que les fous de cour mettent à leur bonnet, il attachait à son chapeau tout un appareil de luminaire. Vasari nous raconte qu’il le surprit une fois dans cet accoutrement; mais l’importun en fut pour ses frais de curiosité: au premier pas qu’il entend près de lui grincer sur le sable, le ver luisant éteint sa lanterne; ainsi de son flambeau ou de son chapeau fît Michel-Ange, et Vasari demeura coi dans une chambre obscure.

Cet homme-là ne se dérangeait pour personne, pas même pour le pape, qu’il traitait en égal et rudoyait selon la circonstance. « Ote-toi de mon soleil, » ce mot de Diogène pourrait être de Michel-Ange, et celui auquel il l’aurait adressé se le fût tenu pour dit. Cœur généreux, parole acerbe, selon qu’il voyait, il prononçait, et c’était presque toujours les défauts qui lui sautaient aux yeux. Un autre Florentin, que notre époque a pu connaître et qui certes eût à bon droit invoqué 1 illustre descendance, Cherubini, jamais ne sut résister à cette démangeaison de lâcher un cruel sarcasme. Quant à Michel-Ange, il était féroce.

« C est une vraie pitié que ta Pitié, » disait-il à je ne sais quel statuaire ; et, parlant au fils de Francesco Francia, jeune et bon garçon, il le chargeait de ce message tout aimable pour l’auteur de ses jours :

« Dis à ton père de ma part que les enfants qu’il fait sont mieux que ceux qu’il peint. »

N oublions pas non plus son propos célèbre sur Titien :

« C est un coloriste; mais quel dommage qu’il ne sache pas dessiner ! » Propos amer dont Hàndel se souvint plus tard au sujet de Gluck.

Il est vrai que cette langue, souvent si prompte à la satire, s’est aussi, chez Michel-Ange, presque toujours trouvée prompte à l'éloge :

« Ces portes-là mériteraient d’être les portes du paradis! » s’écriait-il en présence du chef-d'œuvre de Gbiberti! Mais sa franchise n’épargnait personne, et ce qu'on ne pardonne pas, il mettait à sa façon de dire la vérité une expression d’ironie où se reflétait le sentiment de sa supériorité. Toujours et partout le maître, il se faisait aider par ses élèves, et son atelier alors formait deux camps : le camp des élus (ceux qu'il estimait dignes de concourir à sa besogne) et le camp des réprouvés ou des incapables ; puis, à certains moments, élus et réprouvés, il chassait tout et peignait seul.

Michel-Ange a travaillé sous huit pontificats, et son attitude fut toujours grave, digne, bien que parfois altière et sillonnée d'éclairs. L empereur, le roi de France, le sultan, Yenise et Florence se le disputent. Entouré d’un cercle d’élèves incessamment renouvelé, il représente aux yeux du siècle la souveraineté du grand art, une royauté qui lui valut bien des honneurs publics et des jouissances intimes, mais qu il dut payer aussi par des amertumes sans nonitne. L'envie, qui, sous les traits de ses camarades d atelier, s'attachait à ses talons dès les premiers pas dans la vie, le harcela jusque dans l’extrême vieillesse. Nous le verrons pendant le règne de Paul là vouloir be démettre et s’en retourner à Florence pour avoii eu

vent qu’un Piz/.o Ligori avait raconté que décidément « le pauvre Michel-Ange était en enfance », et. pl lK tard encore, une lettre qu’il adresse en 1560 au cardinal di Carpi nous le montre exaspéré de ce qu7,„ l'accuse de ne plus suffire à sa tâche, et réclamant sa mise en disponibilité dans les termes les p] u , acerbes.

Rappellerai-je sa joute avec Léonard de Vinci et les misères dont fut traversé son triomphe? Il avait lui. à peine trente ans, et Léonard touchait à la cinquantaine; l’un et l’autre s’étaient donné pour tâche d’exécuter deux vastes cartons représentant les combats victorieux de Florence avec Pise : œuvres capitales qui semblaient, selon les contemporains, résumer en elles tout l’art italien. La ville s’était divisée en deux camps, il y avait le parti de Michel- Ange et le parti de Léonard de Vinci, ce dernier moins nombreux peut-être et moins prompt à l'escrime, puisque Léonard, à la suite de ce qu'il regardait comme un insuccès, quitta Florence et, de mécontentement, vint en France.

Et dire que, de ces deux merveilles, rien n’a subsisté !

In envieux confrère, un méchant, le sculpteur Bandinelli, lacéra l’œuvre de Michel-Ange; une nuit, pendant les troubles de 1 an 1542, il s’introduisit dans la salle et mit en pièces le carton. Déjà la statue de David n avait-elle pas subi pareil outrage, insultée, assaillie chaque nuit à coups de pierres, et sauvée seulement d une destruction complète par la protection de sentinelles ajoostées sur place? Tant d’animosités, d atroces haines, étaient bien pour incliner une ame a la misanthropie, et. si Florence n’eut pas

ce tie fois sou Timon comme Athènes, c'est qu'il v ava it en Michel-Ange des trésors de bonté et que le travail lui faisait tout oublier.

Son travail ! il n’avait autre chose en vue; mieux vaudrait dire son idéal, et si bien l’idéal, qu’il se refusait à faire des portraits : copier un individu lui paraissait une tâche inférieure; nous savons aussi comment ce grand atrabilaire détendait parfois ses nerfs. Il se plaisait à causer entre amis, écoutait volontiers un air de viole, et son ironie alors tournait au badinage : dans un de ses sonnets, il se montre couché sur le dos pour peindre un plafond et se divertit à décrire l’effet comique de sa posture; autre part, il consacrera une suite d 'octaves à raconter comment sa maîtresse s’est logée en son cœur et n en veut plus sortir, tout cela très simplement et de ce style naïf des anciens maîtres qui se trouve dans telle de ses peintures, V Enlèvement de Ganymède, par exemple : un aigle emporte vers le ciel l’adolescent, tandis que, tout en bas, sur la terre, un pauvre chien aboie en regardant l’immensité où son jeune ami va disparaître. Siècle plein de grandeur et de jeunessse, tout y est en proportion, l’artiste, le monarque, les événements; comme prêtres selon l’Évangile et souverains pontifes selon les apôtres, assurément les Alexandre Y I, les Jules II, les Léon X, prêtent à dire, mais qu’on essaye un moment de ne les considérer qu au seul point de vue d’un Raphaël ou d’un Michel-Ange, quels brillants princes!

« C’est un rare bonheur, a-t-on dit, que la r * n contre d’un grand siècle avec un grand génie. » homme naîtrait aujourd’hui doué de facultés pareille;' doué de cette puissance indomptable, qu’il ne trouve' raie rien de ce que cet homme (Michel-Ange) a trouvédès lors qu adviendrait-il ? Ici, un parallèle se prL sente : prenons Beethoven et donnons pour milieu au développement de son génie un autre siècle, prêton;lui d’autres hommes pour contemporains, sans doute son génie n’en sera ni plus vaste ni plus profond, mais son âme y gagnera de ressentir moins la misère de l’existence. Et, par misère, remarquez que je n’entends point simplement parler du manque d'argent, la vraie misère pour Beethoven fut de vivre méconnu, délaissé du public de son temps, de n’avoir affaire qu’à des princes incapables de le comprendre. Avoir devant soi la haute mer, y naviguer à pleines voiles, lutter contre les vents, la tempête, et toujours, à travers les mille périls qui vous assiègent , garder la conscience de sa force et voir les autres s’agiter a distance dans le sillon que votre barque a creusé, tel fut le sort de Michel-Ange, du divin Michel-Ange, comme on l’appelait! Beethoven n'eut jamais à se mesurer avec le libre océan, il lui fallut, pauvre rameur, louvoyer avec sa galère entre d’étroits courants et souvent rester ensablé ; trop fier pour crier au secours et n attendant rien que de son courage. Ce qui manqua a Beethoven, c’est un Laurent le Magnifique, un Jules II, une 'i ittoria Colonna. Michel-Ange eut tout cela : nature de granit où « l’éternel féminin » marqua sur le tard son empreinte.

VITTORl A CO LO NX A ET MICHEL-ANGE 231

IY

Il venait de terminer les travaux de la Sixtine et commençait à s'engager dans le labyrinthe de tribulations dont le monument de Jules II nous raconte l'histoire, lorsqu’elle et lui se rencontrèrent. Michelle, à cette époque, avait soixante-deux ans, Yittoria quarante-quatre. On a judicieusement observé que. dans les œuvres poétiques de Michel-Ange, s’affirme le côté tendre, et même, si l’on veut, féminin de sa nature, tandis que, dans ses œuvres de peinture et de sculpture, c’est le contraire qui arrive. Autant nous en pourrions dire de son commerce avec Vittoria Colonna. Au nombre de ses poésies, presque toutes dédiées à la noble dame, il en est une où ce caractère de douceur est surtout exprimé : je veux parler de ce sonnet dont une image empruntée à la statuaire a fourni le motif, et dans lequel Michel- Ange se représente comme un modèle de grossière étoffe qui, par l’effort d’une main délicate, va s amender, s’assouplir et se transformer. Sur le chapitre de leur tendresse et de leur constance mutuelle, Condivi ne tarit pas; l’élève nous raconte à ce sujet les choses les plus édifiantes : il recevait à chaque instant des lettres pleines de sentiments nobles, et lui-même y répondait par des sonnets pleins cl’émotion, si bien qu’elle eut, un jour, à le supplier de modérer ses ardeurs qui venaient les troubler, elle jusque dans >es recueillements du soir, lui dans ses matinées de travail à Saint-Pierre ; mais un tel penchant n était point de ceux que la volonté gouverne; et la grande

dame, au cours de ses fréquentes absences, u e serait pas une seule fois rapprochée de Rome san^détourner un peu de son chemin pour rendre voit au grand artiste.

Page 1