‹ Dames de la RenaissanceChapitre 4 sur 52 · Epistolæ familiares · texte numérisé non relu

Epistolæ familiares

LAURE DE NOYES ET PÉTRARQUE

Cicéron, c’est du Pline le Jeune. Cette langue-là coule de source. Il s’y complaît dans la clarté, le nombre, l’abondance, tandis que les sonnets, les canzone, lui coûtent mille efforts et, sous les fleurs dont il les sème à pleines mains, sentent la lampe de travail.

Spectacle singulier de voir à son inspiration ce modèle des lyriques et des amants; ne dirait-on pas plutôt un ouvrier à sa besogne? Il combine son enthousiasme à tête reposée, trace des scénarios : « Ici de l’harmonie, là du pathétique; veiller surtout au tercet final qui doit frapper le grand coup, c’est la règle. » Ailleurs viennent les notes et les commentaires : « J’ai commencé ce sonnet — Domino jubente — le 10 septembre au lever du jour, après mes prières du matin. — Hoc placet, 30 octobre, dix heures du matin; 20 décembre au soir : — Aon, décidément, cela ne me satisfait pas. Corrections interrompues, on m’appelle pour le dîner, mais j’y reviendrai; 18 février, neuf heures: — Cela me semble maintenant bien aller, il faudra néanmoins revoir plus tard : vide tamen adhuc! »

Et le sentiment, au milieu de toutes ces épreuves et contre-épreuves, que devient-il?

Oh! le sonnet! je n’en voudrais pas médire, mais quelle malencontreuse forme quand on l’emploie autrement que comme jeu d'esprit! Et penser que le lyrisme italien à son début n a que cet instrument, qui doit servir, suffire à tout : élégie, hymne, satire, épigramme et chanson! Ces deux quatrains

amenant huit rimes obligées, ces deux tercets rimant entre eux également, imagine-t-on une com binaison plus tyrannique, et quelle idée avoir d’une inspiration qui se met ainsi aux entraves à perpétuité? Qu’un poète s’essaye la main à parfaire un sonnet, c’est œuvre d'art et j’y applaudirai; les fanatiques vont s’extasiant sur la difficulté vaincue: qu’ils y regardent d’un peu près, et ils verront cette habileté si merveilleuse avoir ses défaillances. Alors arrivent les répétitions, les circonlocutions et tous ces mots vides de sens que la rime appelle. D’ailleurs, la difficulté vaincue est un mérite qu’on aurait tort de s’exagérer. Si la science et le contre-point en pareil cas pouvaient suffire, nous n’aurions aujourd'hui que de grands poètes; car tout le monde s’entend à façonner un sonnet, et les essaims de rimes accouplées nous assourdissent; mais, grâce à Dieu et par malheur pour l’heure présente, la poésie lyrique n’est point cet art qu’on se figure : elle ne vit point seulement de forme, il lui faut des idées, une âme, un sentiment, et c’est un bien singulier oiseau qu’un sentiment capable de s’embastiller- de la sorte dans l’étroite cage du sonnet et d’y gazouiller sa vie durant.

Mais Pétrarque est Pétrarque; son lyrisme, sans jamais faire éclater la forme qu’il s’est imposée, a par instants de sublimes coups d'aile. Qui ne connaît ces fameux vers, d’où l’enthousiasme déborde? Vous prendriez cela pour la péroraison d'une ode, et ce n’est qu’un sonnet.

Que bénis soient ie jour et le mois et l’année Le temps et la saison, et l’heure et le moment.

Que bénis soient les lieux et le pays charmant

Où, par ses deux beaux yeux, fut mon âme enchaînée!

LAURE DE NOVES ET PÉTRARQUE

Que bénie à jamais soit la plainte donnée Au premier désespoir de mon égarement;

Bénis l'arc, le carquois et la flèche empennée Qui mont enfin au cœur blessé mortellement!

Et bénis tant de cris de joie et de détresse Où j'ai mêlé le nom de ma belle maîtresse,

Mes larmes, mes soupirs, mes vœux, ma passion!

Et bénis tous ces chants qui sont mon héritage, Et bénis mes pensers dont, seule et sans partage. Elle est l'honneur, la gloire et l'adoration!

Cependant le désir de revoir Laure le ramène vers Avignon. Traversant seul, en temps de guerre, la forêt des Ardennes, il ne voit et ne poursuit que son rêve d'amour. Les branches d’arbre qui frissonnent, les ombres flottantes, sont des femmes, des beautés, entourant la céleste vision et lui formant cortège. Du plus loin qu'il aperçoit le Rhône : « Que tes flots se précipitent pour aller la saluer de ma part, » crie sa voix au torrent sacré. A Lyon, il descend le fleuve et rentre dans Avignon. Hélas! quelle déconvenue! On se bat de l'autre côté des monts; entre les Orsini et les Colonna la sanglante rixe s’est ranimée et le cardinal Giovanni, en toute hâte, a couru au péril. C’est donc, pour l’heure présente, un ami, un protecteur de moins, et le plus puissant. Quant à Laure, sa rigueur, cause de tant de soupirs et de plaintes, n’a pas désarmé :

« La neige qui blanchit loin du soleil est moins glacée. Yoici, je ne me trompe pas, sept ans aujourd'hui que, nuit et jour, je soupire pour elle et me con-

DAMES DE LA RENAISSANCE sume en vains efforts sans qu il me soit permis d’espérer l’émouvoir jamais ! »

Pétrarque, nous le savons, n’est qu un admirable troubadour : il se monte la tête; ces sonnets palpitants d’amoureux délire, son cœur ni sa main ne tremblent lorsqu’il les écrit, et, parmi tant de cruels soupirs, il n’en est guère dont il n’ait d’avance combiné l’harmonie; mais, en supposant que l’incomparable virtuose fût né sous la constellation des grands innamorati, en admettant qu’il eût vraiment aimé, le danger n’eût encore été pour lui que médiocre et nous n’aurions point à le plaindre ; car il avait contre les peines de cœur deux refuges inexpugnables : le goût de l’étude et le sentiment de la nature. Cet amour, composé bizarre de poésie et de mysticisme, où l'antique littérature classique se confond dans l’art des Provençaux, cet amalgame des éléments les plus hétérogènes : sensualité, christianisme, fantaisie arabe, théologie aristotélique, cléricalisme et troubadourisme, — ■ bien subtil qui l’analysera; mais, tenons nous-le pour dit, c’est un peu tout cela qui s’appelle Laure, madonna Laura! Et, quand Pétrarque, altéré de solitude, quitte Avignon pour s’enfuir à Vaucluse, c’est avec tous ces éléments qu’il cohabite, s’imaginant de bonne foi ne vivre qu’avec le souvenir d’une femme.

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