CHAPITRE III
Vaucluse et son idylle. — Amour et théologie. — Mort de Gkerardo, frère de Pétrarque.— Les retraitessurlemontYentoux. — Monseigneur de Cabassole, évêque de Cavaillon. — Rêves d'ambition et de couronnement. — Le roi Robert de Naples.
A quelques lieues de la cité des Papes est une vallée pittoresquement encaissée entre des rocs abrupts. Longtemps avant d’y arriver, vous voyez des eaux vives courir, affolées, par les sentiers, sourdre des cailloutis : c’est la Sorgue, une limpidité bleue, miroitante et chantante, d’abord, un frais et doux gazouillis qui bientôt devient un murmure. Approchez, des bruits mystérieux d'orgue et de symphonie vous accompagnent ; montez, la cascade emplit l’air de résonnances inconnues : cela fume, bouillonne, poudroie avec des jaillissemens prismatiques, des effets de voix éoliennes à vous donner des illusions de Niagara ; grimpez toujours à travers les mugissements, les tempêtes de l’orchestre qui s'exaspère ; ne vous décou-
ragez point et tâchez de résister au vertige, un pas encore, et vous touchez à la source, au grand rapide.
A vos pieds, les nappes d’eau se précipitent de rochers en rochers, hurlent à tue-tête, vingt cascades aboient au soleil, qui, souriant, leur jette son écharpe. On n’imagine pas quelles furies, quelles détonations! Et près de vous l’étroit bassin, insondable et calme, plein de mystère et de silence, comme tout ce qui est profond. A l’immobilité de cette surface liquide, vous diriez une eau qui dort sans afflux, sans écoulement. Si vous aimez les sortilèges, venez par un beau clair de lune d’une nuit de mai évoquer la nixe de Vaucluse, et peut-être à votre appel la verrez-vous sortir de cet abîme de cristal qui lui sert de palais.
Vainement des blocs de granit tapissés de mousses s’efforcent de barrer le passage à la puissante nappe; le flot passe par-dessus leurs cimes, filtre par leurs fentes, s’élance vers sa chute avec une indomptable vigueur d’entraînement, et, pour changer lé lac paisible en un torrent, un quart de minute a suffi. Ce flot, naguère si tranquille, il semble que la rage l’ait pris; vous le suivez avec horreur dans sa fuite, effaré, diabolique, et jetant l’écume vers le ciel; il va sautant de roc en roc avec des bonds de chat-tigre et des vacarmes dont s ébranlent tous les échos de la montagne ; puis, une fois descendu à travers champs, à peine a-t-il parcouru trois cents pas, qu’il se modère :
\ raie image de ces natures du Midi aussi promptes à 1 apaisement qu à la colère. V ous le voyez alors, au soleil matinal , filer doux entre les rares végétations de ses rives pierreuses et s’éloigner, limpide et gai, ne conservant de sa folle incartade
LAURE DE XOVES ET PÉTRARQUE
que. çà et là. quelques flocons neigeux qui dansent a sa surface d emeraude comme des alcyons de mer.
Ce pays escarpé, ravagé, ce coin de terre farouche, à la Salvator, évidemment la nature ne l’avait point fait pour être le cadre d’une idylle. Un Alighieri, sauvage, émacié, traînant sa longue soutane parmi ces décombres et rêvassant del enfer et du purgatoire, au bruit qui gronde, à la bonne heure ! mais ce brillant troubadour, ce galantin moitié chevalier, moitié chanoine, et celte noble dame de poésie et de beauté, quel théâtre pour leurs concetti que ces ruines d’un colysée de titans!
Ils s’y rencontraient cependant ; ils y vécurent les rapides heures du bonheur, et telle est l’action que certains personnages et certains sites exercent les uns sur les autres, telle est la force indissoluble de ces h\ ménées consacrés par le temps et par 1 imagination des hommes, que ce contraste entre le caractère de la légende et sa mise en scène ne surprend personne; nul visiteur ne l’aperçoit, et nous ne saurions pas plus nous figurer Pétrarque et Laure sans Vaucluse que nous représenter Vaucluse sans Pétrarque et sans Laure.
Au pied du rocher, dans 1 endroit le mieux abrité du soleil et des grands vents, s’élevait l’ermitage du poète; au jardin, fruits et fleurs abondaient, les roses surtout y poussaient en quantité à ï’inten lion de la divine reine. Dans la maison, fraîche l’été, chaude, 1 hiver, et de la cave au grenier, bien pour-
vue, toutes les aises d'un aimable épicurien partageant les principes d'Horace.
« Vous me connaissez, je n ai jamais été ni pauvre ni riche. Les richesses augmentent nos besoins, nos appétits, et nous conduisent ainsi à la pauvreté. Quant à moi, j'ai toujours eu soin de pratiquer le contraire : plus je possède, plus mes désirs sont modérés ; mais que je ne m’avance pas trop, car peutêtre bien ferais-je comme les autres si quelque immense héritage m’arrivait 1 - »
En attendant, il était un des heureux du siècle; cet ermitage de la Sorgue, c’était là qu il faisait bon vivre entre l’étude et les enchantements de la nature. Je me le figure à cette époque, une manière de Jean-Jacques à Montmorency, philosophant par les bois, quand tout à coup, au premier trille d'un rossignol, il s'arrête court, et le voilà songeant à madame d’Houdetot. Ainsi de Pétrarque et de ses promenades. Au départ, la théologie l’accompagne, et c’est, vers le soir, Laure, — l’idée de Laure, — qui le ramène pensif et soucieux au logis. Cet amour, plein de troubles de conscience et d’ardeurs mystiques, le conduit à se reprocher d’autres égarements non moins préjudiciables à son salut; il réfléchit à ses liaisons scandaleuses avec des jeunes filles qu’il a séduites et dont plusieurs l'ont rendu père, — il cherche à donner pour excuse à ses désordres les froideurs de sa patricienne impeccable.
Cogita quoties illusus, quoties contemptus, quoties neglectus sts, cogita illius alt.um sæpe ingrat umcpie supercilium.
Alors son moral s affecte, lui-même il se pro*