CHAPITRE Y
Mort du grand-duc Cosme. — Rêves de souveraineté. — Une histoire d’accouchement. — La grande-duchesse Jeanne.
Dix ans s’étaient écoulés depuis que Bianca Capello travaillait, à son œuvre d’ambition mais, jusqu'alors, ses menées n’avaient rien affecté que d’assez ordinaire à la race des courtisanes de haut vol; le regard aiguisé, quoique paterne, du vieux Cosme la tenait en respect. Ce fut seulement à sa mort, en 1574, que, le prince François ayant pris possession de la souveraineté, on jeta le masque. Ici se place une incroyable histoire de substitution d’enfant.
Le nouveau grand-duc de Florence n’avait de sa femme que des filles et n’envisageait qu’avec chagrin la perspective de voir un de ses frères lui succéder : « Si j’avais seulement un fils naturel! » s’écria-t-il un jour devant Bianca. qui, sur-le-champ, se rendit
compte des avantages qu’elle pouvait tirer de la satisfaction d'un pareil vœu.
Donner ou, au besoin, procurer un héritier à la couronne grand-ducale, quel objectif pour une ambition comme la sienne! Le prince avait juré de l'épouser au jour que tous les deux se retrouveraient libres. En ce qui la concernait les obstacles semblaient s'aplanir : le meurtre de Buonaventuri avait, de son côté, déblayé la voie; restait bien, de l'autre, la grande-duchesse, mais si pauvre de santé, si réduite à consomption par les ardeurs de son tempérament !
Que Bianca remplit la condition voulue, qu’elle eût un fils, et la loi florentine, loin de contrarier la plus vive de ses espérances, imposerait au jeune prince le devoir d’y faire droit. Chose grave pourtant et d'exécution plus que délicate, la nature ne s’y prêtait point; Bianca le savait et s’en affectait. De ses rapports avec Buonaventuri, un seul enfant était né ; sa fille Pelegrina, et, depuis lors, plus de grossesse! Faudrait-il donc voir s’écrouler son rêve, échouer au port?
Pour triompher d’une stérilité désastreuse, elle employa tous les moyens, les naturels et les surnaturels; après les médecins, les astrologues; après les astrologues, les sorcières. Ni les vulnéraires pharmaceutiques, ni les infusions d'herbes cueillies sous la potence au clair de lune, rien ne réussit. Désespérant dêtre jamais plus mère, elle n’en poursuivit pas moins son idée fixe de donner un fils au grand-duc. et voici la trame qu’elle ourdit pour accoucher malgré Uueine.
Un beau matin de l’an de grâce -1575. 1 état intéres-
sant fut annoncé à qui de droit, et, tandis queilonna Bianca se prétendait atteinte de tous les accidents qui accompagnent d'ordinaire les commencements d'une grossesse, on introduisait -secrètement, dans une petite maison des faubourgs, une superbe fille de la campagne que Giovanna Santi, sa camériste, avait choisie à point pour l’usage qu’on en voulait faire. De ces deux grossesses ingénieusement juxtaposées, la vraie allait servir à masquer la fausse, et, le 29 août 1376, la villageoise était à peine délivrée que Bianca mettait au monde un beau garçon.
Les chroniques nous parlent d’un enfant caché dans un luth que l’on apporta dans la chambre de l’accouchée; quoi qu’il en soit, la comédie fut jouée à ravir. Bianca avait ressenti les premières douleurs pendant le jour, le prince ne la quittant pas, fort inquiet; vers le soir, les crises recommencèrent jusque très avant dans la nuit, tellement que Son Altesse, accablée de fatigue, d’émotion, dut rentrer se reposer quelques heures ; les médecins eux-mêmes furent congédiés sous prétexte d’accalmie, et tout le monde était à peine sorti, que l’accouchement avait lieu sans douleur ni crise aucune, Bianca se trouvant seule en tête-à-tête avec Giovanna Santi, sa fidèle servante et confidente. On était allé réveiller le prince; il accourut en grande hâte. Ivre de joie, il prit l’enfant, reconnut qu’il ressemblait à sa mère, l’appela son fils et déclara qu’il se nommerait du nom d’Antoine, Bianca Capello,
sa bien-aimée, l’ayant conçu par l’intercession de ce
saint patron.
L’œuvre de fourberie consommée, il importait d en faire au plus tôt disparaître les instruments; la dame du logis pourvut à ce soin avec une impitoyable as?u-
B1ANCA CAPELLO
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rance. Tous furent empoisonnés, jetés dans l’Arno ou simplement éloignés. Un certain Garzi, médecin à la solde de Bianca, se chargea de la mère de l'enfant; il l’enleva dès cette nuit et la conduisit à Bologne, où lui-même, avant de mourir, l’instruisit du sort de son nouveau-né. La malheureuse, se sentant partout menacée, erra. sous des noms supposés, de ville en ville. Douze ans plus tard seulement, Bianca n'étant plus de ce monde, elle revint à Bologne et fit sa confession pendant le jubilé; la nourrice de don Antoine, ainsi qu’une autre femme de service également en possession du secret, fut noyée plus tard dans l’Arno. Quant à Giovanna Santi, sa bonne maîtresse l’ayant remerciée l’année suivante, elle rencontra sur les Apennins des gens masqués qui saluèrent son passage à coups d'escopette; blessée, mais non morte, comprenant d’où lui venait cette bordée, l’honnête créature porta plainte et raconta publiquement cette tragicomédie de palais et les diverses récompenses que les acteurs avaient tirées de leur figuration.
Ainsi les moyens criminels pratiqués pour tenir secrète la supercherie en devaient, amener la découverte. Cette histoire était la fable de Florence, que le grand-duc n’en soupçonnait pas le premier mot. Il n’est pire aveuglement que celui qui ne veut pas être dissipé; son illusion lui suffisait, et, quelques années plus tard, Bianca l’ayant mis au courant, il ne 1 en aima que mieux et n’en renonça pas davantage a sa paternité. « J’aime mes mauvaises pensées, » nous disait une très honnête femme. François chérissait son erreur; avoir un enfant de Bianca était son rêve, il l'avait et fermait les yeux. On s’explique moins le silence du cardinal ; il est vrai que. s’il eût parlé,
son frère ne l'aurait pas cru, et qu’en parlant, il eût risqué de se brouiller avec Bianca, dont il était l’obligé.
Cependant, du côté de l'Autriche, un orage se formait contre le grand-duc de Toscane; les outrages infligés à l’épouse avaient ému son frère, l'empereur Maximilien, et, depuis la naissance de don Antonio, les remontrances devenaient plus sévères. Un autre frère de Jeanne, l’archiduc Ferdinand, menaçait d'accourir àFlorence et d’ysoolever une émeute en emmenant sa sœur. Rodolphe, le nouvel empereur, mieux disposé pour le grand-duc, essaya de rétablir le bon accord ; il voulut entendre les deux parties, puis les renvoya dos à dos. Cette fois, le raccommodement ne laissa sans doute rien à désirer; car, neuf mois plus tard (1579), Jeanne d’Autriche dounait aux Médicis un héritier légitime, le prince don Philippe. L épouse n'allait-elle pas l’emporter sur la courtisane? A étaitce point le moment d’arracher, de rejeter loin de soi l'arbre stérile qui ne savait pousser que des fruits postiches? On le croyait partout, et Bianca Capello se le tint pour dit.
Elle quitta Florence et se retira à sa villa d abord, ensuite à Bologne. Mais cet exil tout volontaire ne tarda point à justifier les habiles calculs de la faiorite. François comprit bientôt qu’il ne pouvait se passer d'elle; ni l'apaisement de l’opinion, ni les rapports d’amitié rétablis avec la cour d’Autriche, ni même la satisfaction d’avoir désormais pour sa cou ronne un héritier de bon aloi. ne prévalurent confie
^'irrémédiables répugnances. Cette vie de contrainte et d'ennui près d’une personne sans charme et sans esprit le rendait lugubre. Il comparait les deux intérieurs et n’en regrettait que davantage celui qu’il n'avait plus. De son côté, Bianca ne laissait pas de 'réfléchir; au bout d’un certain temps, le bruit courut qu’elle était rentrée à Florence, mais pour s'y consacrer au repentir. L'intention fut généralement approuvée et plut surtout à la grande-duchesse, qui sentit son cœur s'emplir d’une douce compassion. L'illusion, à la vérité, dura peu. Rencontrant un jour à R promenade la favorite au bras de son mari : « C'est donc ainsi, dit-elle à Bianca, que vous reconnaissez mon indulgence? Tenez, vous n’ètes qu'une infâme et la justice de Dieu me vengera. »
Cette apostrophe fut cause, à ce qu’on raconte, de la mort de la grande-duchesse. Les livres de sorcellerie ont ainsi des histoires de balles qui ricochent; toujours est-il que la mort de la princesse Jeanne suivit de près cette algarade. Quelques-uns prétendent que son mari l’empoisonna : bruit absurde ; la princesse riait alors sous le coup d'une nouvelle et pénible grossesse, et cet affront fait en public amena 1 accident qui la tua. Jeanne mourut en couches, les yeux fixés : ur son mari et le dévorant encore de toutes les flammes dont elle n’avait cessé de brûler pour lui.
Il n’y a point de remède a mon mal, lui dit-elle; d ailleurs, je suis heureuse de mourir. Je vous recommande mes enfants et tous ceux qui m ont suivie la cour de mon père ; quant à vous, au nom du ciel, vivez plus chrétiennement que vous na\ez fait jusqu’aujourd'hui et souvenez-vous toujours j ai été votre seule épouse devant Dieu et
devant les hommes et que je vous ai tendrement aimé. »
S’il s'en souvint, l'indigne époux ne s’en souvint guère, car on le vit aux obsèques de sa femme soulever sa cape de deuil en passant devant la maison de Bianca et saluer du regard sa maîtresse assise au’ balcon; puis, aussitôt la cérémonie terminée, retourner chez elle, s’y installer.