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CHAPITRE IV

La politique de Bianca Capello. — Menus détails d'intérieur.

La belle favorite gouvernait la ville et la cour: qui l’avait avec soi tenait la fortune, et ceux qu’elle n’aimait pas dégringolaient. Un scandale a beau réussir, les oppositions qu'il soulève n’en sont pas moins à redouter. Bianca sentit le péril et s’occupa du moyen de le conjurer. Forte de l’amour du prince, les cabales ne l’atteignaient pas, mais l’amour a ses vicissitudes et François pouvait changer d’humeur : s’établir solidement dans la famille, s’appuyer sur ceux de ses membres ayant crédit tant sur le prince que sur le peuple était en pareille occurrence un coup de génie; elle avisa.

Le père de François, Cosme, vivait à l’é cart : de celuilà il n'y avait point à s’enquêter, c’était un père

noble dans la comédie et rien de plus ; inutile aussi de penser à don Pietro, jeune frère du prince ré-

gent et que son âge mettait en dehors des intrigue? de parti; restaient sur Je chemin deux influences, mais celles-là très sérieuses, donna Isabelle, sœur de François, et le cardinal Ferdinand, son frère puîné.

Doua Isabelle avait l’oreille et le cœur du jeune prince ; unie à Giordano Orsini, qui la négligeait, elle se consolait avec le neveu de son mari et bien d’autres jeunes gens, la fleur de la noblesse florentine; ce qui lui valut d’être étranglée par le Giordano et d’avoir une de ces lins dantesques plus grandes que nature qui répondent à l’idée qu'on se fait des personnages de ce temps-là. Dès que vous touchez à cette chronique des Médicis, les crimes vous débordent: fratricides, viols, incestes, toutes les abominations, y compris celle de Sodome. Ne compulser ces tas d’horreurs que pour se faire un jugement d’ensemble est un procédé que recommande généralement la vraie critique, mais grâce auquel disparaît aussitôt le côté vivant de l’histoire. Je ne prétends pas qu’on donne lout à l'anecdote, comme font Stendhal et Mérimée lui-même très souvent; ne peut-on cependant dramaliser un peu sans se compromettre absolument près des gens qui savent ou qui croient savoir? C’est surtout dans les monographies du genre de celle que nous écrivons qu'il vous faut appuyer votre assertion sur le fait anecdotique et le raconter non plu? pour s’y complaire, mais pour prouver. Quand je dis. par exemple, que Bianca Capello favorisa les amour? de sa belle-sœur avec Troïlo Orsini, qu’importe aux lecteurs mon allusion à cette anecdote si, par respect pour la grande histoire, je dois leur laisser ignorer l’anecdote elle-même?

Cosme avait cinqQlls et quatre fille?.

BÏAXCA CAPELLu

Les fils étaient : François, dont le règne va sé déroulant devant nous; Ferdinand, qui régna après François; Pierre, qui tua sa femme Éléonore de Tolède; Jean et Gardas : Jean, qui périt assassiné par Garcia», lequel fut a son tour poignardé par son propre père, qui « ne voulait pas de Caïn dans sa famille ».

Les quatre filles étaient : Marie, Lucrèce. Isabelle et Virginie.

Au sujet d'Isabelle, ce que rapportent les mémoires manuscrits dépasserait tous les scandales. Celle-là était la bien-aimée de son père; un jour que Georges Vasari, caché par son échafaudage, peignait le plafond d une des salles du Palais-Vieux, il vit entrer Isabelle dans cette salle; c’était vers l’heure de la sieste. Ignorant que quelqu’un se trouvait dans la même pièce, elle tira les rideaux, se coucha sur un divan et s’endormit. Cosme entra à son tour, aperçut sa fille, et bientôt Isabelle jeta un cri. Mais, à ce cri, Aasari cessa de regarder et ferma sagement les yeux, pareil au chasseur qui fait le mort pour se sauver des griffes de l’ours.

L année d ensuite, Isabelle fut mariée à Giordano Orsini, duc de Bracciano; triste et sombre alliance, orageuse dès son début. Orsini habitait à Rome et Cosme exigeait que sa fille vécût à Florence, près 'le lui. Cette séparation continuelle eut pour résultat chez 1 homme, — froid et brutal, — l’indifférence; chez la jeune femme, — ardente et passionnée. —

1 oubli de toute retenue.

bn proche parent de Giordano, nommé Troïlo Orsmi > était devenu l’amant d'Isabelle; mais, avec une aussi galante compagnonne, les intrigues se croisaient

aisément, et Bianca Gapello mettait sa gloire à les empêcher de tourner à mal, sans y réussir toujours; quelque peine qu’elle se donnât, sur l’intrigue d'hier se greffait celle d’aujourd'hui, et c’était un vrai casse-tête de se reconnaître au milieu de ces complications. Troïlo adorait d'autant plus follement sa maîtresse, qu'il s'imaginait être le seul, et le malheureux avait un fortuné rival, Lelio Torello, page du grand-duc François. Malgré les efforts de Bianca, qui manœuvrait la double affaire, ils se rencontrèrent et Troïlo Orsini tua d'un coup de poignard Lelio Torello, au grand soulagement d’Isabelle, que déjà sollicitaient d’autres amours, où sa fidèle amie 11e manquerait pas d'intervenir.

Maintenant passons au cardinal; il ne lui marchanda point ses bons offices. Le cardinal Ferdinand, moins bien vu par son frère, le duc régent, n’en était que plus populaire ; c’était même le seul Médicis qui fût aimé des Florentins. Par lui, on pouvait imposer silence aux diffamations, étouffer les haines; il est vrai que Son Éminence ne se laissait point aisément aborder; sa gravité, l’orgueil de race, jetaient un froid. Bianca, pourtant, 11e tarda pas à réussir également de ce côté. Le cardinal menait grand train, et ses dépenses dépassaient de beaucoup ses revenus. Fort endetté pour le moment, il faisait les yeux doux à la cassette de son frère, mais la cassette ne cédait pas; François se montrait intraitable. Bianca, témoin de ces débats, eut d’abord l’air de ne s'apercevoir de rien; puis, quand les choses commencèrent à se gâter, une brouille devenant imminente elle entra sournoisement dans le jeu du cardinal, et le cardinal, par simple intercession de la madone, obtint la somme

BIANCA CAPELLU

qu'on lui refusait. Bis repetita placent : une autre fois,’ comme il avait besoin de vingt mille écus pour se mettre en route et qu'il rencontrait de nouvelles résis-

tances :

« Partez toujours, lui dit-elle en souriant; j’ai l’idée que cet argent vous attend à Rome. »

Le cardinal partit et trouva en arrivant, non pas vingt mille écus, mais trente mille. Le moyen pour un galant homme de bouder à de telles avances! Bianca, pour mieux se l'attacher, voulut aussi être son obligée. Elle lui recommandait ses amis, sa famille, souhaitant de lui devoir son salut :

«Je suis malade, écrit-elle; pensez à moi dans vos prières, car je sais que Dieu les écoute. »

Et le cardinal, quoique l’ami de la femme de son frère, en vint ainsi bientôt à se lier avec la rivale.

Certaine désormais de n’avoir rien à redouter de la famille, Bianca se sentait libre d'abuser. François, chaque jour plus épris, rendait les armes. Elle était la beauté, l’enchantement de cette cour et, disons-le, l'indispensable distraction d’un prince d'humeur sauvage, dont un intérieur fastidieux augmentait encore la mélancolie. Sa femme, Jeanne d’Autriche, l'ennuyait, et ses relations avec elle se bornaient aux devoirs de bienséance. Jeanne était de figure agréable, mais de santé frêle; son caractère douloureux, son rigorisme dévot, sa raideur empesée diminuaient encore le peu de grâces dont la nature 1 avait pourvue. Les Toscans et les mœurs toscanes lui déplaisaient; élevée à la cour sévère d'Autriche, adonnée depuis l'enfance aux exercices de piété, elle fuyait comme un écueil pour la vertu jusqu à 1 apparence de ces plaisirs qui sont un besoin pour les gens du

Midi. Si l'on ajoute à ces dispositions la jalousie fort naturelle, mais acariâtre et sèche, que devaient alimenter dans ce cœur hautain les avantages de sa rivale, on concevra le redoublement d'amour que François dut éprouver pour Bianea.

Elle était la véritable grande-duchesse de Toscane. Vive, enjouée, appelant au secours de sa beauté les mille ressources d’une conversation étincelante. Bianea ne se contentait pas de parleraux sens de son amant: elle l’amusait par son esprit, et cet homme d’un caractère sombre, ce chimiste adonné aux calculs de la science et du commerce, s’étonnait, en quittant son laboratoire 1 , d'être ainsi chaque jour promené d’une main de fée aux merveilleux pays de l’imagination. Pendant ce temps, Jeanne se plaignait, et ses plaintes, au lieu de lui ramener son mari, F éloignaient encore. Elle alla jusqu'à s’adresser au grand-duc Cosme; le bonhomme, qui lui-même avait passé sa vie à scandaliser le pauvre monde, l’éconduisit par des banalités : « Ayez patience et méfiez-vous de la calomnie; la jeunesse doit avoir son cours ; on vous aime, on vous reviendra. Regardez autour de vous dans votre propre famille; vos sœurs sont-elles mieux traitées? Oubliez donc qui vous néglige et félicitez-vous comme moi d’être quitte des soucis du trône. »

De pareilles raisons, on le comprend, calmèrent mal la colère de l’épouse délaissée et non résignée. Sa haine visait sourtout Bianea. Un jour, 1 apercevant sur le pont de la Trinité, elle donna l'ordre à ses gen? de lui courir sus et de la précipiter dans l'Arno; heu-

1. François, comme son père, avait la passion de l’alambic ■ c’est lui qui le premier a su produire par imitation de la porcelaine chinoise.

BIAXCA CAPELLO

reusement que la furieuse altesse était accompagnée d'un gentilhomme de mœurs moins inhumaines, le comte Héliodore Castelli, qui, s’emparant de la situation au nom de la foi, empêcha Jeanne de céder à l’inspiration du démon. Bien en prit à ce chambellan d'évoquer le diable d’enfer aux yeux de la pieuse dame ; car autrement Bianca y passait, et vraiment c’eut été grand dommage, même pour la piâncesse, qui devait, elle aussi, recevoir bientôt la favorite à résipiscence.

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