CHAPITRE X
La Renaissance à son déclin. — Les petits centres dynastiques. — Torquato Tasse chez les Este. — Les deux sœurs du duc de Ferrare. — Nœuds de rubans et billets doux. — Alphonse 11. — Tasse à Florence.
Au commencement de cette année 1585 se place l’incident du poète de la Jérusalem, amené à Florence par ses contestations avec l’Académie de la Crusca ; mais tant de faits intéressants se rattachent à cet épisode de la vie du poète qu’il nous faut reculer dun pas et faire un peu de synchronisme, sans perdre un seul instant de vue cette idée que Florence, comme république, n’existe plus, que son gouvernement a contracté tous les caractères monarchiques et que désormais ses rouages s’engrènent dans ceux des cours
d’Italie et d’Europe.-
Avec Michel-Ange finit, en 1564, la période de la Renaissance dantesque, à laquelle Florence a présidé. Sous l’influence de l’idée monarchique, de nouveaux
goûts se développent, le peuple cesse de prendre part au gouvernement. Les affaires de l'Etat sont élaborées dans le cabinet du prince, l’équilibre se déplace, un nouveau système planétaire s’établit, et chaque petit centre aristocratique devient un soleil ayant des artistes et des savants pour satellites : à Ferrare, les Este; à Mantoue, les Gonzague; à Urbin, les délia Rovere. C’est alors une Italie diminuée, sans héroïsme ni grandeur morale, une Italie vaincue par les barbares d’outre-monts, mais bien charmante encore et captivante dans sa mollesse et sa servitude.
A ce moment, naît la musique, art divin dont la vocation semble être d accompagner toutes les décadences. L’isolement des jours anciens n est plus de mode; quiconque tient un pinceau, une plume, un compas, un ébauchoir, se met en quête d’une cour pour y vivre à l’aise, bien renté, bien choyé, sous l’invocation des muses; nul n a plus souci de son indépendance. Exils superbes de 1 Alighieri, qu êtesvous devenus? Amyntas aux pieds de 'sa princesse déguisée en bergère se confond en soupirs anémiques !
Les Este voulant enlever aux Médicis leur patronage sur les arts et sur les lettres, avaient endonjonné dans Ferrare le mobile et douloureux Torquato ; lui aussi, les terribles épreuves du bannissement l’attendaient! mais quelle différence entre ce vieux gibelin que la foudre poursuit sans 1 abattre, et le courtisan décavé des temps nouveaux, entre ce proscrit et ce vagabond, entre cette barre de fer et cette plume au vent en qui se symbolisent les deux renaissances!
A Rome, dans une de ses escapades si nombreuses, Tasse avait rencontré le cardinal Ferdinand, qui lui fît des offres brillantes pour l'engager à venir s’installer à Florence.
« Nous savons, lui dit-il, que votre séjour à Ferrare ne vous satisfait qu’à demi; trop de louanges et trop peu de considération réelle. Tenez chez nous ; vos services ont assez produit de fleurs, il est temps pour vous d’en recueillir les fruits. »
Tasse eût aimé se rendre tout de suite à l’invitation, il avait soif de liberté, de changement, mais ne pouvait se résoudre. D’une bravoure personnelle égale à son génie (on disait de lui qu’à 1 épée comme à l’écritoire il n’avait son pareil), il n’était que faiblesse et lâcheté dans sa conduite : à combien de discussions n’a point fourni matière « l’éternel féminin »? Ce qui lui manquait à lui, c’était, comment dirai-je ? l’éternel masculin, la force qui décide et agit.
Tasse eut l’air de céder aux avances du cardinal, il promit pour un avenir prochain, et, sous prétexte d’obtenir du duc son congé, il revint à Ferrare . ce fut sa perte.
Torquato n’était pas encore de retour, que le duc connaissait déjà les propositions du cardinal et quil en concevait contre son poète un nouveau sujet d’amertume à joindre aux anciennes rancune^.
Alphonse II n’était point absolument un méchant homme ; il nous représente plutôt 1 abrégé d une pé riode pleine de contrastes où l’esprit de culture, avec
la lance d’or de saint Michel archange, n’a point encore tué, chez «le prince », la bête féroce du moyen âge; il a du Borgia, mais il a aussi ce que les Borgia n’avaient point, la conscience de ses devoirs de souverain, le sens du beau, de la mesure dans le luxe et la tyrannie ; bref, cette perception esthétique qui distingue le prince de 1580 de celui de 1280. — Tenu au courant par ses espions des fréquents colloques du cardinal avec Tasse, le duc Alphonse crut voir là quelque sourde machination contre ses Etats ; il profita de l’absence du poète pour forcer son secrétaire, cherchant si dans sa correspondance ne se trouveraient pas des lettres des Médicis; — odieuse perquisition, souvent funeste à l’imprudent qui s’y livre : tout au plus soupçonnait-on une anguille sous roche, et c’est une couvée de scorpions qu’on découvre.
Des lettres, il y en avait bon nombre dans ces tiroirs, mais ce n’étaient point celles que cherchait Alphonse ; rien de Bianca Capello, ni de François, ni du cardinal Ferdinand ; en revanche, des envois de fleurs, des nœuds de rubans aux chiffres des deux princesses sœurs du duc de Ferrare, des tresses de cheveux, tantôt blondes comme les blés, tantôt sombres comme l’ébène, les blondes fixées par des épingles de perles à de mélancoliques billets doux signés Eléonore, la Diane sentimentale des longs rêves d’Endymion ; les brunes, attachées par un rubis à des messages enflammés signés Lucrezia. O ces poètes! on les plaint; comme si des millions d’individus dont personne ne s’occupe n’avaient pas souffert des mêmes disgrâces sans avoir eu comme eux l’énorme compensation de ce que leur rapporta ce génie cause de leurs misères!
Celui-là, par exemple, les deux sœurs se le disputaient. Jeune, beau, la barbe et les cheveux dun noir de jais, les yeux bleus et brillant d'un vif éclat tempéré de rêverie, un sourire pâle sur les lèvres, toujours sévèrement vêtu de noir, il avait, dès son apparition à Ferrare, charmé toutes les femmes. Bientôt dona Leonora et dona Lucrezia firent de lui leur cavalier, et, grâce aux privilèges que la muse concède, une familiarité toute mythologique s’établit entre le poète et les deux déesses. La platonicienne Eléonore était l’idéal inabordable, et pourtant, «que ne peut l’amour? Icare et Phaéton, je le sais, ont porté la peine de leur égarement, mais Endymion trouva Diane moins cruelle. »
L’autre sœur, mariée au duc d’Urbin qui ne l’aimait pas, fût, paraît-il, un moment, la réalité. Même après quelle eût quitté Ferrare pour sa principauté, les lettres d’Éléonore la tenaient sous le charme; elle rêvait non pas seulement du Virgile de l'Italie moderne, mais aussi du galant vainqueur qui venait de se signaler par ses prouesses à Venise, où le duc Alphonse l’avait emmené lors des fêtes données en l’honneur de Henri III, et son rêve était de 1 avoir quelque temps pour elle seule à Casteldurante aux environs de Pesaro.
En bonne sœur, l’idéaliste Leonora s y prêta . n’avait-elle pas le meilleur lot, elle, la Sophronie, la Clorinde et l’Herminie du grand poète?
Ainsi, Torquato Tasso et dona Lucrezia vécurent seuls tout un été à Casteldurante, véritable château d’Armide, entouré de bois sur la montagne. On devait, selon le programme, lire beaucoup ensemble la Jérusalem. Que se passa-t-il dans ces bosquet?,
parmi ces rocs et ces cascades ? Ni les arbres, ni les pierres, ni les eaux n’ont parlé ; mais d’autres témoignages subsistaient et c’étaient ceux-là mêmes que le duc Alphonse avait désormais entre les mains :
« Ineffable beauté, source d’amour, mon paradis terrestre! L’âge, en te mûrissant, ne t’a rien pris: ainsi la fleur n’est jamais plus belle et plus embaumée qu'en son plein épanouissement ; ainsi le soleil, à son midi, brille plus radieux qu’à l’aurore! »
Et ces vers avaient été écrits dans le jardin de dona Lucrezia, alors âgée de trente-deux ans, et le gage d’amour dont on les avait payés était un splendide rubis, présent du duc Alphonse à sa sœur ! Nous connaissons les mœurs des princes italiens de cette époque, si volontiers transigeants avec eux-mêmes et si terribles justiciers envers leurs femmes. Nous avons vu Cosme de Médicis tuer sa femme, Eléonore de Tolède, et sa propre sœur périr victime de Giordano Orsini, son mari ; si le duc Alphonse montra plus de patience, c’est qu’il ne voulait pas que le nom de l’une ou de l’autre de ses sœurs fût prononcé; il attendit que Torquato s’enferrât, ce qui ne tarda point.
La destinée de chacun de nous est écrite dans son tempérament : qui naquit inquiet et troublé troublera les autres ; l’infortuné poète de la Jérusalem l’a bien prouvé. L’auteur de son martyrologe, c’est lui seul; ni 1 inconstance des princes, ni la haine de ses rivaux, ni l’amour de la liberté n’ont tué l’Arioste ; Léonard de Vinci mena de front toute sa vie la fréquentation
des grands et son quant-à-soi, qu’il plaçait très haut ; mais ce Tasse, il était dans sa destinée d’être malheureux partout. Bizarre anomalie; en poésie, un type de correction, de symétrie, de pureté classique ; socialement, le plus impraticable des agités! En le lisant, vous songez à Yirgile, à Racine ; le mot juste, l’expression sobre, polie et repolie, un style coulant et transparent, point d’inversions; vous vous dites :
« Quel chemin parcouru depuis Dante du côté de la culture littéraire! et lui, le moins cultivé des hommes, un insoumis ! »
Un soir (17 juin 1577), dans les appartements de dona Lucrèce, alors séparée de son mari et retirée chez son frère, il se porte à des voies de fait contre un page et veut le frapper de son poignard sous les yeux de la princesse. Le duc Alphonse était présent à cette scène et, du coup, donna 1 ordre d enfermer le furieux. Quelques heures plus tard, 1 envoyé de Toscane à Ferrare, écrivant à son maître, lui rend compte en ces termes de l’événement :
« Le seigneur Tasse vient d avoir un accès de folie qu’on attribue à la crainte de se voir poursuivi comme hérétique : tout le monde ici le plaint, car on 1 aimait à cause de sa valeur et de sa bonté. »
Ame timorée et troublée où se combattaient des superstitions d’enfance puisées à l’école des jésuites et les doutes résultant de la lecture des philosophes de l’antiquité. Tasse avait, en effet, rapporté de son séjour à Rome un état pathologique peu rassurant ; il y était pendant le jubilé, visitant les églises, s exu tant au spectacle des saints mystères, senhrant ce musique et d’encens toute la journée, et payant ensuite ses soirées à philosopher librement a\ec
amis, les Sperone Speroni, les Flaminio de’ Nobili. les Angelio da Barga. On conçoit les perturbations atmosphériques que devait produire ce double courant dans un cerveau déjà surmené de travail et possédé d’ambitions et de passions mondaines. Ajoutons que le siècle était au paroxysme d'une violente recrudescence religieuse provoquée par l’invasion de la réforme. Quoi de moins étonnant que les oscillations barométriques en de tels bouleversements, surtout lorsqu’il s’agit d’une conscience aussi naturellement déséquilibrée? Tasse eut des scrupules, des terreurs, il recula devant son œuvre, se demandant si l’art des Arioste et des Raphaël ne détonnait point dans ce nouveau régime d’éternel solennel où Rome s’efforcait de pousser le monde. A Bologne, il était allé consulter le président du saint-office, lequel, après mûr examen, l’avait pleinement rassuré sur la question d’orthodoxie; mais l’idée fixe ne pardonnait pas : ce que l’inquisiteur de Bologne avait approuvé, un autre pouvait l’incriminer. A l’obsession du bûcher succéda celle de l’empoisonnement ; il se figura que le jeune échanson de dona Lucrezia était amoureux de la princesse et voulait le tuer par jalousie; de là son premier accès.
Le meilleur moyen de se présever des fous était alors, comme aujourd’hui, la séquestration. Alphonse en usa d’autant plus volontiers qu’il avait sur le cœur les billets doux et le rubis de la cassette. Je doute, cependant, que Tasse ait jamais eu pour prison l’affreux in pace qu’à Ferrare on vous montre et que chanta Byron : The cave which ismy lair. Ou, s’il vécut là, sans air et sans lumière, ce ne fut qu un très court espace; la vraie captivité du poète fut la
seconde, celle de l’hôpital Sainte-Anne, où notre Montaigne le visita. Sombre période d’angoisses et de cauchemars qui dura sept ans ! Les diables dansent sur son lit, arrachent et dispersent ses manuscrits; une nuit, qu’il ne peut écrire à cause de l’obscurité profonde, un gros chat lui vient en aide, éclairant la cellule du flamboiement de ses yeux, une autre fois, ce sont des voix célestes qui s'appellent et se répondent dans l’azur étoilé. De loin en loin, cependant, ces troubles d’esprit se dissipent, la clarté renaît, et, avec la mémoire des jours heureux, le sentiment de l’abandon. Des deux amours, un seul a surnagé dans ce naufrage de tout son être, et qui le croirait? ce n’est pas l’idéal; de celui-là plus un signe; donaLucrezia, elle, se souvient encore, elle envoie des fleurs sympathiques, de beaux fruits cueillis de sa main; mais l’autre, la platonicienne impeccable, avait-elle donc oublié tout, et la mémoire du cœur n’existeraitelle que chez la vraie femme, celle dont la métaphysique n’a point oblitéré les sens?
Métaphysique ou non, dona Léonora se tint dans une réserve impénétrable et demeura jusqu à la fin indifférente aux misères de son poète. La subtilité féminine ayant fait son expérience, l’orgueil de race reprit le dessus, d’où je serais amené à conclure que, de ces deux princesses, la meilleure n’était pas celle que l’on pense; mais l’histoire a de ces préférences qui ne se discutent point. N’essayez jamais de noircir les colombes sans tache, ni de blanchir les etes noires, vous y perdriez votre peine. Ainsi, tandis qu a Florence tous les fléaux, taxes, disette et peste -2 r0l j mis au compte de Bianca Capello, à Ferrare 1 n t aura d’actions de grâces que poui dona mon.
d’Este ; que l'inondation du Pô, le tremblement de terre épargnent la ville, l’honneur et le miracle en reviendront à ses vertus, et Tasse peut mourir méconnu d’elle, dédaigné, elle n'en restera pas moins, à travers les âges, l'immortelle patronne de la Jérusalem délivrée.
Une ardente fièvre de réformation travaillait le siècle; l’esprit de religion, disons mieux, de religiosité, convoquait ses conciles, le bel esprit soufflait ses orages dans les académies, et, d’un côté comme de l’autre, malheur aux hérésiarques ! Redevenu libre et sensé, Tasse eut des comptes à régler non pas avec l’Inquisition, dont la peur l’avait rendu fou, mais avec l’Académie de la Crusca, qui le citait à sa barre comme coupable d’erreurs philologiques et philosophiques.
Il accourut à Florence, sur la recommandation du cardinal de Médicis, et sa première visite fut pour la grande r duchesse. Sans être une savante de la classe des Leonora et des Lucrezia, Bianca Capello avait la culture d’esprit qui distinguait les princesses de son temps, elle s’était, en outre, fort occupée des aventures du poète à Ferrare, et le double roman qu'il y avait vécu intéressait la noble dame autant et plus que toutes les fictions de son génie. Dirons-nous maintenant qu’une immense déception la saisit en apercevant l'hôte qui se présentait? Était-ce, justes dieux, possible ? Ce vieillard chauve, cassé, démantelé, ce chevalier de la Triste Figure, c’était là le brillant et
l’aristocratique Torquato, le poète et le héros de ces rimes fameuses, le sigisbée de ces charmants scandales dont la résonnance emplissait l’Italie ! Mais par quelles rafales avait-il donc passé pour être à ce point déplumé, le noble oiseau si cher naguère à toutes les cours, et que le roi de France Charles IX se faisait gloire d’attirer dans sa volière?
Bianca Capello — c’est une justice à lui rendre — ne fut jamais ce qu’on appelle une femme galante ; son intrigue et son ambition l’absorbaient trop ; on ne peut donc supposer qu’elle eût formé sur le Torquato aucun projet d’entreprise amoureuse, et pourtant, à la vue de cette guenille humaine, toute espèce de zèle se refroidit; elle prétexta de son incompétence en pareilles controverses et laissa les choses suivre leur cours; dès lors, la cause de la Jérusalem était perdue :
Si Pergama dextra
Defendi possent, etiam Lac defensa fuissent.
La main protectrice refusant d’agir, Troie s’effondra; car, si le poète n’eut pas avec lui la grande-duchesse, il eut contre lui le grand-duc, qui se souvenait d’un certain libelle ou messer Torquato, toujours imprévoyant, maladroit et semant à Ferrare des tempêtes qui, plus tard, devaient l’atteindre en Toscane avait appelé Florence la caverne de la nouvelle tyrannie de Médicis (il guogo délia nuova tirannide délia casa Medicï), raison péremptoire, on le conçoit, pour que la Jérusalem fût condamnée. Le grand-duc voulait une mise a l’index, il l’obtint. Toutes lesaca démies se ressemblent : aux obsèques de Michel-Ange
3iG DAMES DE LA RENAISSANCE
on avait vu les sorboniqueurs de Florence se disputer pour savoir auquel des deux arts, la statuaire ou la peinture, on donnerait le pas pendant la cérémonie ; les mêmes altercations pédantesques et mesquines se répétèrent dans la circonstance. On reprocha à Torquato de n’être point l’Alighieri; à la Jérusalem délivrée de n’être plus la Divine Comédie. Impuissantes à jamais appliquer la loi nouvelle, puisqu’au moment qu’elles parlent et prononcent, cette loi nouvelle est encore a naître, les académies en sont réduites à se régler sur la tradition des générations précédentes ; leur nature est donc forcément réactionnaire, tandis que l’élément de la poésie est révolutionnaire. Elles rabâchent les idées et les principes d’hier, le poète vit au jour d’aujourd’hui et pressent demain, d’où leur conflit inévitable dans le présent.
Eh non ! la Jérusalem délivrée n’est pas la Divine Comédie, vous n’y trouverez ni les Parques de Michel- Ange, ni le symbolisme colossal, ni la grandeur morale, ni la virilité, ni l’âpreté dantesques ; la Jérusalem nous représente, au contraire, cet art intermédiaire de la Renaissance, qui s’ingénie à marier le moderne à l'antique, corrigeant la symétrie et la froideur classiques par le sentimental et l’afféterie. Avezvous rencontré, dans vos excursions esthétiques en Italie, une peinture de Mazzuoli, qui nous montre la Vierge Marie avec l’Enfant-Jésus sur ses genoux? La Vierge, vêtue d’un long voile blanc passementé d or, sourit à l’Enfant divin ; et lui, protégeant d une main le globe terrestre, tend de l’autre à sa mère une belle rose épanouie dont émane, comme parfum, la lumière éclairant le tableau. C’est dans une atmosphère de cet ordre surnaturel que Tasse a construit sa Jé-
rusalem : l’artifice règne partout, et l’on ne peut qu’admirer la merveilleuse industrie de ce talent qui substitue l’adaptation à l’imagination et donne tour de création à de pures réminiscences. Ses héroïnes sont des princesses de Ferrare, les jardins d’Armide et leurs enchantements nous rappellent Belriguardo et Consoldoli, et son Orient cache la barbarie sous l’hvperculture de la Renaissance; le rococo de la tragédie de Voltaire est déjà pressenti; Soliman devance Orosmane. Les Turcs enserrent l'Europe de partout; Cosme de Médicis organise contre eux l’ordre de Saint-Étienne, don Juan d’Autriche vient de les battre à Lépante : il semblerait que jamais occasion ne s’offrit plus belle de les peindre au naturel. Non pas, le siècle a son optique imperturbable, il voit « noble », et le poète, qui n’écrit en quelque sorte son épopée que sous la pression des Turcs, ne cherche même pas à se rendre compte de leurs traits caractéristiques ; il néglige les types nouveaux qui se présentent et peuple de visages connus, de poncifs européens cet Orient dont les religions, les mœurs et les costumes eussent fourni à sa conception tant d élément» ori ginaux de vie et d’intérêt. Pourquoi l'en accuser, puisque cet amalgame de paganisme et de christianisme, né de l’esprit de cour, et que nos poètes traduiront sur la scène en français, reste un ehetd’œuvre de pur langage et de sentiments élèves, et que ce chef-d’œuvre fut ici-bas 1 unique et suprême délivrance d’une pauvre âme si cruellement tourmentée?