CHAPITRE XIV
Course à la mort. — Bruits d'empoisonnemer t. — Conelusioa.
Objet de l'accueil le plus empressé, comblé d’affections et de prévenances, le cardinal de Médicis était de séjour à Florence pendant les premiers jours d'octobre, les anciennes discordes oubliées, l’entente cordiale à jamais fondée entre les chefs de la famille, François avouant ses torts, ses brusqueries, s’en excusant, reniant ses perfides conseillers, causes de tout mal, et jurant de se conduire à l’avenir en bon et loyal frère.
Ainsi restaurés et dispos, on partait pour la villa de Poggio et les grandes chasses d’automne, Bianca toute à sa joie de festoyer le cardinal et la cour sonnant des fanfares, On s’amusait, on tuvait, mangeait et dansait à cœur-liesse : divertissements de jour et de nuit, passes d’armes, nobles seigneurs velus de -oie et de velours, belles dames empanachées à tra-
v rs bois ef, le soir, ruisselantes de pierreries : tout ce que peut rêver aujourd'hui notre romantisme rétrospectif figurait là depuis une semaine dans le mouvement, le frémissement et le chatoiement de :a réalité ; tous les portraits de Titien et de Yéronèse, descendus de leurs cadres et dansant leurs pavanes, brandissant leurs lances en champ clos et s’escrimant galamment sur la viole d’amour. Le 10 octobre, il y avait eu, le matin, grande chevauchée pour courre un cerf, et nul parmi la joyeuse bande n’avait eu soupçon que le veneur macabre fût de la partie; il en était pourtant. Le grand-duc, rentrant de la chasse, tombe malade; trois jours après, il était mort : mort de quoi? fièvre ou poison? Chi lo sa?
La Renaissance est féconde en problèmes de ce genre; aucun moyen d’enquête. Le public, prompt aux solutions tragiques, crie à l’empoisonnement, la science inventorie et n’en découvre point la trace. Mais que vaut pour nous sa négation? Qu’est-ce que prouve une autopsie, en ces temps d’information rudimentaire où les réactifs sont inconnus, où les toxiques végétaux défient même les conjectures?
Comme François prenait le lit, Bianca se sentait pareillement envahie, foudroyée; si rapide fut le mal, qu’elle ne sut rien du sort de son mari. Le cardinal, déjà saisi du pouvoir et parlant en maître, avait ordonné qu’on tînt l’événement secret pour elle, et ce qu’elle en apprit lui vint par les rumeurs et la consternation ambiante du palais. A ses derniers moments, don Ferdinand la visita, 1 exhorta, mais en la laissant toujours dans l'ignorance de la mort du grand-duc; puis, après avoir reçu ses recommandations, ses adieux et l’ayant remise aux soin? de
l’archevêque et de la comtesse Bentivoglio, sa fille, il courut à Florence, pour s'y faire acclamer par la garde et s’occuper des funérailles de son frère.
Le jour suivant, il recevait la nouvelle de la mort de la grande-duchesse, décédée à l’âge de quarantecinq ans. Bianca n’avait survécu à son mari que l’espace de dix-neuf heures. Le corps du grand-duc fut enseveli dans le tombeau des Médicis ; moins d’honneur échut aux tristes restes de sa femme; rien ne manqua d’ailleurs au cérémonial, ni le clergé, ni les gardes, ni le haut personnel de la cour; il y eut des cierges et des psaumes, et des glas de cloches en quantité; mais l’officiel seul apparut, et, dès le principe, on vit bien que cette mise au tombeau était une mise à l’écart. Le cardinal avait expressément réclamé l’autopsie 1 ; elle eut lieu en présence de la fille de Bianca
1. Voir le mémoire de Pietro Capelli sur la maladie du grand-duc et de la grande-duchesse, rapport accompagné d'une description non moins repoussante que détaillée sur l’état où se trouvaient les corps sérénissimes de Leurs Altesses, lors de l’autopsie opérée par le chirurgien de la cour, Gravina Petro Gallotti, étant présents, comme témoins d’office, les médecins Angelo Pietro Capelli et Giaeomo Soldani. Je me contente de donner ici le procès-verbal concernant Bianca. Laissant la science d’aujourd’hui se prononcer sur la science d autrefois, je détourne, la tête avec dégoût et me dis: «Tant de mensonges, de perfidies, de crimes et d’abominations pour aboutir à ce procès-verbal de la putréfaction ! » Qu’est ce que la parole d'un Bossuet comparée à l’éloquence de cette pathologie?...
Uxoris magni Etrusci serenissimæ cadaver post plures, quarn super dictum sit, a morte horas hæc habuit : in abdomine, mesenterio vicinisque partibus omnibus, aderat pindeguinis ïmmensa copia. Eo dissecto, evanescente flatu, tumor concidit intusque reperta sunt frustula laetucarum coctarum, quas paucas in fine cœnæ precedentis vesperæ assumpserat et duo ovorum lutea quæ in exigua ultima cibatione summo fere mane acceperat. Intestina flatu abundabant, innatabantque fera humori seroso eirea existente. Lien dissectum manaba
bianca capello
Capello et de son fils adoptif, don Antonio. Puis, les médecins ayant déclaré que la très haute et très puissante dame était morte d’une hydropisie, le cortège s'achemina tranquillement Yers l’église de Saint- Laurent, où. le même service qu’on avait, deux jours auparavant, célébré pour l'époux fut chanté pour l’ép use. Pendant ce temps, on allait consulter le nouveau grand-duc sur la manière dont le cadavre devait être exposé.
De quels insignes l’ornerait-on? fallait-il mettre la couronne ?
« Elle l’a portée assez longtemps, » répondit-il.
Et, comme on l’interrogeait davantage :
« Enterrez-la comme vous voudrez, pourvu que ce ne soit point parmi les nôtres, » ajouta brusquement le cardinal-prince.
Quelques jours plus tard, l’écusson de Bianca Capello était, par ordre souverain, enlevé des monuments publics et remplacé par celui de la grande-duchesse Jeanne d’Autriche. En outre, une enquête ouverte au sujet de don Antonio le ramenait purement et simplement à sa condition véritable d enfant substitué. Pauvre capucin de baromètre dont le capuchon se relève ou s’abaisse au gré des variations atmosphériques, espérons que le temps lui redeviendra favorable! Toutes les dispositions testamentaires de Bianca reçurent leur exécution ; la comtesse Bentivoglio
sanguine atro quidetn qualis est in liene, sed sanguis hio consistentia erat fere purulenta. Jecur omnino male na ui , valde flaeeidum et non bene coloration erat. ita ut tum jecur quam aqua ilia supradicta hydropemjam mchoatam sigm ca rent : dissecto thorace, pessiuia pulmonum constitutio apparut, erant enim extrinsecus eo fere colore infecti qui in magi.o uu supra est dictus, etc. »
33g dames de la renaissance
héritant de 30,000 écus et des bijoux, une égale somme de 30,000 écus fut attribuée à don Antonio, ce fils putatif d’une mère et d’un père qui, leur vie durant et même après leur mort^ ne de\ aient pas cesser de le combler comme pour se persuader qu’ils l’avaient fait.
Cependant, des bruits étranges circulaient. Ces deux catastrophes simultanées, ce grand-duc, cette grande-duchesse disparaissant ainsi coup sui coup du théâtre de la vie, c’était de quoi mettre en éveil les imaginations. Les uns racontaient que Bianca ajant voulu, à. table, dans un gâteau empoisonner le cardinal, celui-ci, prévenu d’avance par ses gens, aurait prudemment refusé d’y toucher; sur quoi, le grandduc, ignorant que la tourte fut médicamentée, se serait écrié : « Supposeriez-vous par hasard que, ma femme et moi, nous ayons de mauvaises pensées? Tous auriez tort, monseigneur, et je vous en donne ici la preuve en mangeant tout le premier de cette tourte. »
Bianca, le voyant faire, l’aurait imité pour mourir avec son mari et se soustraire aux conséquences de son crime. D’autres imputaient au cardinal la tentative d’empoisonnement et voulaient qu il eût poussé la scélératesse au point d'avoir apposté des gardes pour empêcher ses victimes d’être secourues.
Rapporter ces deux fables, c’est les réfuter.
Nous connaissons Bianca; est-il un seul instant admissible qu’une personne de son habileté dans le
calcul, une ouvrière de son mérite, eût jamais conçu l'idée d’empoisonner son beau-frère à la table de son mari? Et le cardinal, quel rôle joue-t-il dans cette anecdote? Lui aussi, nous le connaissons; un pareil homme, mis sur ses gardes, avertit son frère, s’empare du corps de délit, fait analyser, et, quand il tient la preuve, s’en sert pour confondre la femme qu’il déteste et dissiper les dernières illusions du mari. Rien de cela : il laisse le mets empoisonné arriver sur la table et regarde, les bras croisés, le grand-duc v goûter la mort. Qui peut croire de pareilles choses, sur le compte d'un Ferdinand de Médicis, a des facultés d’inglutition très peu communes. Non moins extraordinaire est la seconde des deux versions, qui nous montre don Ferdinand opérant lui-même. Je ne bais point les anecdotes dans l’histoire, bien au contraire, j’en fais mon régal; mais encore faut-il qu’un récit se rapporte au caractère du personnage qu on étudie, aux circonstances au milieu desquelles cette figure vous apparaît; or cë n est point ici le cas. Ferdinand de Mcdicis, tel que l'histoire nous le présente, a droit à plus d égards.
Comme cardinal, sa vie nous .offre un ensemble d'autorité, de grandeur même, et, comme souverain, il fut certainement le meilleur prince dont sa maison ait à s’enorgueillir 1 . Irons-nous maintenant admettie que cet homme, d une politique modérée, d une am-
1. Sur ce fait d'empoisonnement, Mu raton ne se prononce pas, il s'en t'repar un lieu commun de morale politique . - la quanto è facile a 1 pop do il voler intrare oci ■■ cq> e i a '^‘ f prineipi. alUManto facile è in can tali l mganarsi- ^ plus explicite, ses Mémoires sont pleins ue ^ conueraa ^ Bianea Capeilo; on y apprend surtout a connaître ses concitoyens sur le décret l’instituant fille de la République.
bition toujours proportionnée, ait soudain les appétits féroces d’un Macbeth? et, par impossible, les eût-il, sa tactique lui conseillerait encore de s’y prendre autrement ; tuer son frère et sa belle-sœur n’est point chose si simple, même pour un Médicis de ce temps-là. Ces sortes de guets-apens réclament généralement l’ombre et le silence, et c’est mal choisir l’heure et le lieu que de les exécuter dans un banquet où siègent l'archevêque de Florence, le comte Bentivoglio et sa femme, propre fille de Bianca Capello, et tout un personnel de cour à la dévotion du grand-duc. Eh quoi! devant cette scène de meurtre, en présence de ce bourreau désignant les deux victimes à ses gardes et leur criant : « Achevez-les! » pas un de ces convives n’aurait bougé de sa place ! Mais il faudrait alors supposer que le cardinal avait acheté tout le monde.
Sixte-Quint, parlant à Ferdinand de Médicis, lui avait dit un jour : « Quand mourra votre belle-sœur la grande-duchesse, attendez-vous à bien des bavardages. » C’était pour combattre cette prophétie d’un esprit sage que le cardinal avait ordonné l’autopsie, et nous voyons qu’il y perdit sa peine. Il eut beau faire, le bruit n’en courut pas moins qu’il avait empoisonné son frère et Bianca.
Je ne sais, mais cette légende doit s'être formée à Venise 1 . Dès que la nouvelle fut connue, il n’y eut dans la ville de Saint-Marc qu'une voix :
Arrivant à parler de sa mort, Molin se range du parti des accusateurs du cardinal, qui l'aurait empoisonnée, selon le bruit répandu alors dans \enise et qui depuis s'est propagé.
1. H semblerait, en effet, que ce soit le guignon historique de Bianca Capello ; qu ils viennent de Venise ou de Florence, les documents sont presque toujours défavorables; les Vénitiens lui en veulent comme compatriote de n'avoir point assez tra-
« Notre fille est morte empoisonnée et par la main du cardinal. »
Les arguments sautaient aux yeux : n'était-ce pas la première fois que le couple grand-ducal et lui se rencontraient après la brouille? Ou prend l'occasion comme on la trouve, il l'avait saisie aux cheveux dans une partie de campagne à Poggio-Cajano ; c’était un rnaître.
Au Sénat régnait le plus profond mystère; on faisait défense à la famille de porter le deuil de Bianca: énigmes sur énigmes; le Sénat avait-il ses raisons? voulait-on par là étouffer le souvenir d'une princesse qui, somme toute, s’était montrée médiocrement reconnaissante envers la mère patrie, ou plutôt ne craignait-on pas, en prêtant l'oreille à la rumeur publique, d'offenser le nouveau grand-duc, dont Venise recherchait déjà l'amitié 1 ? Quoi qu'il en soit, des
vaille pour Venise, et les Florentins l'exècrent comme Vénitienne. Voir la Storia del granducato di Toscane sotto il govei no délia casa Medici. Florence, 1381. L'auteur puise à même les archives, seulement il omet les faits à décharge et ne conserve guère que ceux qui peuvent nuire. On devra également n user qu’avec réserve de l’écrit de Sanseverino: Storia délia vita e tragica morte di Bianca Capello , 1376, élucubration historique où la fantaisie tient trop de place. On y voit, pendant le banquet du couronnement, la Vénus de Médicis provoquer! admiration des convives, ce qui forcerait à penser que la déesse avait quitté Rome et les jardins de la villa Médicis, que. le habitait alors, pour arpenter les grands chemins comme la Vénu- d'Ule dans le conte fantastique de Mérimée.
1. Deux ans après avoir été reconnu grand-duc, il quitta la pourpre cardinalice pour épouser Christine, fille de Charles lit de Lorraine. D'un esprit ferme et délié, rompu aux intrigues de Rome et versé dans les secrets de toutes les cours de tu rope, très autoritaire,, comme nous disons aujourü ni, 1 coupa court aux dernières franchises républicaines, et, pour réduire la ville au silence sur les actes privés du souverain, pour em finir avec les conversations populaires dam e» rue e
bruits d'empoisonnement se répandirent aussitôt en Italie et ces bruits n’ont ensuite jamais cessé. Seulement il y eut, comme il y a encore, deux courants, l’un incriminant le cardinal, l'autre, Bianca, selon les villes. Ce qu’il y a de certain, c'est que le seul document sur lequel s’appuie l'histoire du poison est un document vénitien, qu on ne la retrouve enregistrée que par Molin. Loin de nous 1 idée de propager de telles fables! Nous connaissons trop bien cette faiblesse humaine qui consiste à chercher la tragédie et le roman partout, même alors que le fait naturel nous présente une explication suffisante.
Rapprochons de cette accusation celle dont les historiens ont chargé la mémoire de Cosme. Au retour d’une partie de chasse, Jean de Nlédicis meurt subitement, son frère Garcias le suit de près, et leur mère Eléonore de Tolède, cesse de vivre à quelques jours de distance. Aussitôt, la chronique s’empare du fait et l'interprète au sens tragique. Jean et Garcias se sont pris de dispute à propos d’un chevreuil que chacun prétend avoir abattu : au milieu de l’altercation, Garcias, tire son couteau et frappe son frère. Cosme intervient en justicier, il tue son fils, et la
les marchés, il employa le système à l’usage des bons tyrans. C’est à partir de ce temps que les marionnettes et les saltimbanques remplacèrent les prises d’armes, les harangues et les entretiens politiques en plein air, que le goût de la musique et des représentations théàirales se propagea. Au dehors comme au dedans, il changea le tour des choses, se détacha de ! Espagne pour se rapprocher de la France. Il est vrai que nous lui devons sa nièce Marie de Médicis, dommageable cadeau qui, pour compensation à tant de maux qu’il nous apportait, nous aura valu un beau vers de Malherbe:
Viens-y tel que tu fus quand aux monts de Savoie,
Hymen en robe d'or te la vint amener.
duchesse Eléonore se laisse choir inanimée, tout cela pour expliquer un triple malheur que peut simplement avoir causé l’air des maremmes, spécialement pestilentiel dans la saison d’automne.
Qui nous empêcherait d’en dire autant du double trépas de François et de Bianca? Dans 1 état de santé physique où, si nous nous en fions au grimoire médical cité plus haut, se trouvaient alors le grand-duc et la grande-duchesse, le poison n’était d’ailleurs pas nécessaire, l’influence paludéenne et les fatigues de tout genre étaient assez pour avoir raison de deux constitutions atteintes déjà par la maladie et surmenées. Prononçons-nous donc pour la mort naturelle, rayons le poison de nos papiers, et cependant!...
À Florence, on se racontait que Bianca s’était volontairement empoisonnée en comprenant son mari dans son propre suicide. Et pourquoi se disait-on cela? Parce que Bianca souvent avait exprimé le désir de ne pas se survivre l’un à l’autre. Fallait-il que cette femme fût haïe pour qu’un pareil vœu de tendresse conjugale lui valût après sa mort une aussi odieuse imputation ! Elle était à peine sortie de ce monde, que les plus abominables calomnies circulaient sur son compte, et les plus acharnés étaient, comme toujours, ceux qu’elle avait comblés de ses bienfaits, ministres, chambellans, dames du palais, — instruments de son règne et de ses intrigues, — qui, pour se racheter de tant d’abus commis en son nom, piétinaient à terni sur ses restes.
Ils savaient que le nouveau grand-duc n ignorait rien des tyranniques exactions du passé et, Bianca morte, on l’accusait de tout ; on fit à son honneur un immense bouquet de scélératesses variées qui fut tire
àFlorence en manière de feu d’artifice et dont l'explosion provoqua chez le cardinal un subit mouvement de réaction contre la défunte. C’est ainsi du moins que je m’explique cette brutalité de geste et de discours peu compatible avec les affectueuses et politiques démonstrations de la veille. Ce prompt revirement d’humeur, cet ostracisme si dur, presque cynique, prononcé à l’endroit de 1a. sépulture, ce cri de haine : La pessima Bianca! tout cela dut venir d’une certaine combinaison atmosphérique qui, sans doute, ne tarda guère à se modifier, puisque nous assistons, peu après, au spectacle d’un complet retour aux bonnes intentions. Le père de Bianca richement pourvu, tous ceux qu à son lit de mort elle avait recommandés soudainement rentrés en grâce, nous sont témoins de ce régime de réparation : don Antonio lui-même en rappelle, la baudruche désenflée se regonfle et surnage 1 . Pensons encore au conte d’Hoffmann; petit Zachs ne saurait périr! le voilà légitimé de neuf et, de plus, déclaré Médicis, neveu du cardinal régnant, prince apanagé, et, finalement, grand-prieur de Malte; le destin aime les fantoches, et, quand une mémoire trop maltraitée à côté d’eux a besoin de réhabilitation, c’est sur leur tète qu’il accumule les dédommagements !
1. Lui, sur qui ce même cardinal ne pouvait pourtant conserver l'ombre d’une illusion, ainsi qu'on le verra dans cette lettre à Fra Soderini: « S. A. S. le grand-duc, mon frère, et Bianca, son épouse, ayant en peu de jours passé de vie à trépas, et le gouvernement de l’État m’étant échu, selon qu'il sied que cela soit, j'ai voulu rassurer ma conscience au moyen d’une nouvelle enquête, et j’ai désormais l’entiere certitude que ce don Antonio ne nous est rien, n’étant l’enfant ni du grand-duc mon frère ni de sa femme, l’exécrable Bianca, — lu pessima Bianca. »
Parmi les illustres parvenues de l’histoire, il en est une dont Bianca Capello me semble évoquer le fantôme. Cette volonté froide, ce calcul, ce long travail vers la domination, ce plan aussitôt conçu et poursuivi à travers tout de se faire épouser, ne devinezvous pas? De la beauté, de l'intelligence et point de cœur, l’unique ambition pour mobile avec ses tours et ses détours, ses ruses, ses audaces et ses cruautés stratégiques. Les sens y sont, mais ils se cachent, subordonnés à l’esprit d’ordre et de suite qui gouverne exclusivement ; s’ils parlent , ce sera dans l’avant-scène, tout au début, dans cette première aube de la destinée où, l’étoile tardant à percer, on prélude en attendant mieux : Buonaventuri, Nillarceaux, pelotages avant partie; le diable n’y perdra rien, ni le mari non plus. Si grand monarque qu’il puisse être, on le trompera, mais comme un ministre trompe
son maître et non comme une femme trompe son amant. Les trésors de fourberie et de vice que les autres dépensent pour leur libertinage, ces habiles es prodiguent à leur chimère : monter au pouvoir et, quand elles y sont, y rester. De là cette honnêteté relative qui les signale pendant leur règne, eurs amours ne les gênent pas, on n en parle jamais qu au passé : ces femmes-là ont des prologues, e es n on
jamais d’épisodes. ,
Bianca Capello avait une de ces beautés a la Mai tenon que le temps épanouit. Noble taille, S ra ^
nature pondérée et consciente, carnation supei be
Florence, au palais Pitti, à Padoue, casa Capello, a
Bologne, palais Caprara, ses différents portraits nous la montrent au plein de son éclat, de sa fortune. Ou pourrait même insinuer que celui de Florence, à force d'appuyer sur le plantureux, nuit à son modèle, ce qui nous remet en mémoire l’exclamation humoristico-philosophique de la comtesse Hahn-Hahn, dont les voyages et les romans eurent jadis une heure de célébrité, mais qui ne passait point pour être belle : « Ça, Bianca Capello? cette grosse femme avec un double menton et des yeux d’écrevisse; mais alors, moi aussi, bonté céleste! j’aurais pu être adorée et faire commettre des folies aux souverains de mon temps ! » C’est pourquoi nous conseillerons aux amateurs de documents sérieux de ne consulter que 1 image du palazzo Caprara, la seule authentique. Partout vous apparaît la grande-duchesse, aucun témoignage ne se rapportant à la jeune fille, aucun du moins que nous ayons vu. L’expression est douce, avenante, presque joyeuse, avec un mélange de perfidie dans le sourire. L’attrait divin et pernicieux de la Joconde et de la plupart des héroïnes de cette période où le type saisi par Léonard de Yinci se perpétue comme par atavisme en se maniérant sous l’excès de culture. 11 est à croire que Bianca resta belle jusqu’à la fin; les vers nombreux que Tasse lui dédie sembleraient 1 indiquer; car, lorsque le poète vint à Florence, l’illustre dame avait passé la quarantaine, et nous savons qu’a ce moment de la Renaissance, la plante humaine poussait et mûrissait vite.
Je me la figure svelte et charmante aux jours de son escapade, arrivant dans la cité des fleurs au bras de Buonaventuri. Roméo et Juliette avaient eu leurs noces dans Venise; dès le premier pas sur la
terre ferme, le roman commence à bifurquer : toujours les deux sentiers d'Hercule, l’un que vous indique la Poésie une coupe de poison à la main, l'autre que la Fortune vous ouvre en chantant. Bianca ne fut point lente à se décider, ni Buonaventuri, que je pense. Son nom seul lui dictait sa conduite et tous les deux se dirent d'un commun accord : « A la bonne aventure ! »
La personne que nous connaissons n’était rien moins qu’une de ces écervelées qui tranchent les difficultés en se tuant ; sa faute à peine commise, elle en avait senti l’absurdité, et, sans perdre son temps à la regretter, elle se remit à l’œuvre. Telle s endort ce soir Juliette au lit nuptial, qui se réveillera demain Françoise d’Aubigné. Les Médicis n ont jamais brillé par leurs vertus conjugales; le règne du premier Cosme semble déjà comme une traduction anticipée du sultanisme de Louis XIV. Laurent le Magnifique épouse Clarisse Orsini et n’en continue pas moins de vivre avec ses maîtresses; — il en avait tout un harem. N 0US venons de voir au cours de celte histoire le mariage morganatique de l'autre Cosme avec la Martelli ; pourquoi le grand-duc François, qui, s il n'avait pas toutes les qualités d'un prince du xvF siecle, en avait tous les défauts, eût-il à son tour menti a la
tradition? . „„„
Sa femme Jeanne d’Autriche 1 ennuyait comme
Eléonore de Tolède ennuya son père. Toutes ce* Autrichiennes et ces Lorraines s'acclimatent mal sur le sol florentin. Les mots dans leurs bouches n > ont plu* même sens; leur piété, leur oiguei ûc o-- ’ réus les meilleures intentions du monde, e * sissent à séduire ni leurs maris, ni le peuple , -
Françaises elles-mêmes ne s’implantent pas : Louise d’Orléans quitte Cosme III et revient à Paris. Jean- Gaston, parlant de sa femme, Anne-Marie de Luxembourg, écrit quelle est un « de ces ordinaires qu'un homme ne supporte pas douze mois de l’année ». François ne faisait qu’agir en Médicis lorsqu il se déclara l’amant de Bianca Capello. A lui non plus « son ordinaire » ne suffisait pas et, librement, il s’invitait ailleurs, ignorant encore à quelle hôtesse il aurait affaire. Pour une sirène des lagunes, attirer, charmer ce prince était un jeu; mais il fallait, après l’avoir séduit, le retenir. La Martelli n’était arrivée qu’à se faire épouser de la main gauche, Bianca v oulut être grande-duchesse ; elle y parvint au prix d intrigues sans nombre et de ces mille scélératesses que Machiavel appelle « les crimes nécessaires ».
Ses ruses, ses complots, ses talents eurent raison de tous les obstacles; violente aujourd’hui, demain caressante, semant l’or de l’État à pratiquer le . « Qui m’aime me suive! » et s’arrangeant de manière que ses ennemis fussent toujours où elle les voulait, a l’écart, dans la proscription, la ruine ou la mort. Le grand-duc, ensorcelé, ne secouait sa chaîne que poui la reprendre; les hautaines colères de Jeanne d Autriche, ses larmes, les semonces des confesseurs, peines perdues : Bianca d une grimace effaçait tout.
J’entends les gens honnêtes s’écrier : « Si encore elle l’eut aimé ! » Sancta simplicitas ! Si Bianca Capello eût aimé ce Médicis, elle n aurait jamais régné. Ce ne sont pas les La Vallière qu’on épouse ; la femme qui vous aime, on l’envoie au cloître quand on est le roi très chrétien, et, quand on n’est, comme le père de François, qu’un simple grand-duc de Florence, on
se retire avec elle bourgeoisement, à la campagne : on abdique. Ce que voulait Bianca, c'était le trône ; elle l’obtint, et, lorsqu'elle y fut parvenue, les talents qu'elle déploya restent hors de cause. Sans doute, elle n'eut guère d'autre politique que celle de son intérêt; mais sa rare et très positive intelligence lui fit comprendre que la meilleure manière d’assurer l’avenir était, en s’imposant à cette famille souveraine, d'y servir de trait d'union. Ainsi la main qui devait tout embrouiller devint la main de fée qui rapproche et réconcilie. En ce sens, les Médicis n'ont eu qu’à se louer d’elle, et Sixte-Quint, qui la vit à l'œuvre, put l’estimer. Xon que le sentiment y fût pour rien : Bianca Capello, je le répète, n’aima personne, ou, si quelqu’un émut jamais son cœur de pierre, ce fut peut-être ce Buonaventuri, le drôle qui la mit à mal dans Venise, et qui, à Florence, la vendit. Son insistance près du grand-duc pour le sauver, une larme furtive qu’elle eut au coin de l’œil en apprenant sa déconfiture, l'indiqueraient presque, et ce retour vers le passé serait, au demeurant, tout ce qu en fait d’émotion elle aurait eu de mieux.
Ces femmes-là sont de la race des courtisanes; leur existence ne date que de leur avènement a la fortune, et nous les jugeons sur ce qu’elles sont cejour-la; mais qui nous dit qu’elles n’avaient pas un cœur comme les autres et quelles ne l’ont pas donne ou laissé prendre à cet aventurier qui les a ■ tenues p sédées gouvernées un moment, comme a celte heure d xpérienc. acquise «t d'impitoyable revend,» ion S gouverné leur proie" On râlement des femmes supéneure= et.
de leur cœur, on célèbre leur intelligence; on ne
voit surtout que leur succès, sans réfléchir à ce qu'il en a coûté de richesses et de sang humain pour engraisser la fleur de pourpre. Femmes supérieures en effet, mais détestables et néfastes, qui n'ont sur leurs congénères que la supériorité des appétits et dévorent un peuple, un État, où les autres se contentent de manger un patrimoine; sphinx mystérieux, monstrueux, dont il faudrait désensorceler l’histoire et que le cardinal de Médicis dénonçait justement quand i! s'écriait : la pessima Bianca.!
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TABLE
LAURE DE NOYES ET PÉTRARQUE
Pages.
Avignon. — La ville et son pittoresque. — Le palais des Papes, ses dehors, ses dedans et ses dessous.- — La première rencontre. — Quelle idée on se faisait de l’amour à cette époque.
— Allégorie et symbole. — Mysticisme et troubadourisme. — Bertrand de Born. — Des images de madame Laure et de la couleur de
ses yeux
Les deux maîtresses de Pétrarque. — Voyage a Paris et aux bords du Rhin. — Il était un roi de Thulé. — Les lettres familières. — Les dialogues. — Sonnet, que me veux-tu? — Retour ^
dans Avignon
Vaucluse et sox idylle. — Amour et théologie.
— Mort de GüerarJo, frère de Pétrarque.
Les retraites sur le mont Ventoux - Monseigneur de Cabassole, évêque de Cavaillon.
Rêves d’ambition et de couronnement. - Le ^
roi Robert de Naples ; '
Les revanches de Cupido. - La ruse de ■ W — line églogue tragique. — Cola de B- J-i — Vitiosa bu ff o nia
- Les adieux . Fiiipro
- La politique du détachement. — - J 1 ”., ( e3
. n-; cpiornmir ce -'liian.
-LucchinoVisconti, seigneur ce-
petits cadeaux entretiennent 1 ..m.ti .
mélancolique histoire