CHAPITRE XI
Philippe II et 1 Italie. — Le cardinal don Ferdinand au conclave de 1589. — L’avènement de Sixte-Quint. — La guerre contre les bandits. — Ses relations épistolaires avec Bianca et estime qu’il en faisait. — Son intervention dans les dissentiments de la famille.
C était alors le moment de la prépondérance espagnole et du fameux rêve de monarchie universelle que Philipe II réalisait en conscience avec l’or des Indes et les soldats d’Alexandre Farnèse. En Italie, Naples et Milan lui appartiennent : il marie sa fille au duc de Savoie; il a conquis le Portugal, son Armada menace 1 Angleterre, ses cousins gouvernent l’Autriche , un seul pays se dérobe encore à sa domination : la France.
Mais le royaume est divisé ; catholiques et protestants se l’arrachent, et son pitoyable Henri III flotte au hasard des deux partis, également haï et méprisé des uns et des autres. Avec lui s’éteignent les Yalois,
après lui, plus personne qu’un hérétique. Amoindrir, disperser la France et l’amener à soi par lambeaux! voilà le plan où Philippe II s'applique, aidé de son compère le duc de Guise. On avait dans son jeu tous les atouts, il ne s agissait plus que de se procurer un pape espagnol et, voyez le miracle, le conclave allait s’ouvrir à point nommé. Deux candidats en présence, l’un le cardinal Farnëse, cher à Philippe, l’autre, le cardinal Montalto, l'homme aux béquilles, candidat de la mort.
Ce dernier, la France et Venise aussi et Florence le voulaient, par instinct plutôt que sur information, le maître diplomate attendant son heure pour envoyer au diable ses béquilles. Ce qu’on croyait savoir, c’est qu’il ne serait point l’àme damnée de l’Espagne, et cette simple supposition suffisait au cardinal de Médieis, qui fut le principal facteur de l’élection. Rien d’intéressant comme ses dépêches à son frère le grand-duc de Toscane; on assiste à ce qui se passe dans l’intérieur des coulisses. Il fallait avant tout écarter, annuler le Farnèse, que l’Espagne appuyait ostensiblement et dont Olivarès, son ambassadeur à Rome, organisait d’avance la victoire. A l intrigue on opposa l’intrigue. Ferdinand de Médicis et son ami le cardinal d’Este, tous les deux acquis à la France, imaginèrent de surprendre le vote, convaincus que, dans l’état des esprits, la procédure accoutumée ne donnerait pas à leur candidat la majorité des suffrages.
Le matin donc du 13 avril 1389, les cardinaux étant rassemblés dans la chapelle Sixtine, Este s écria soudainement: « Inutile d’aller aux voix, le pape est élu. Allons tous à l’adoration ! » Aussitôt ceux qu il a ga-
gnés se jettent aux pieds de Montalto en l’acclamant, les incertains suivent entraînés, et les opposants n'ont qu’à s’incliner devant le fait accompli. La comédie était jouée: la part du Saint-Esprit y fut de peu et de beaucoup celle de la politique.
L’avènement de Sixte-Quint sauva l’Europe de la monarchie universelle et la France du démembrement. Ce grand pape n’aimait point l’Espagne, il détestait surtout Philippe II, haine très compliquée, très emmêlée de fils divers et dont un Machiavel pourrait seul débrouiller la trame. Olivarès, parlant de lui à propos de l’expédition de V Armada, écrivait à son maître :
« Je le trouve tiède dans l'expression de son contentement quand les nouvelles sont bonnes et médiocrement affligé quand elles sont mauvaises. L’envie que lui cause la grandeur de Votre Majesté et la peur d’avoir à donner son argent le préoccupent bien autrement que le salut de l’Église et que l’extirpation de l’hérésie. Son idée, en vous promettant des subsides, était que jamais l’expédition n’aurait lieu. Aussitôt que les affaires de Votre Majesté commencent de mal tourner, sa morgue s’enfle, il me met le couteau sur la gorge et perd de vue que toutes les tribulations infligées à "Votre Majesté sont autant de défaites pour le saint-siège et pour la gloire de Dieu. »
Sixte-Quint, en effet, n’a qu’un fantôme: la grandeur néfaste de l’Espagne ; sa politique est celle du petit contre le grand, contre l’énorme, politique de petit prince, entendons-nous, et toute au gré du temporel; l’autre est l’éléphant, lui la mouche: il ne veut pas être avalé ; ce qui, dans le moment, nous préservait, nous, de la ruine et préparait à ses successeurs
BÏANCA CAPELLO
les arrogantes attitudes de Louis XIV. Olivarès devinait juste ; l’intérêt de l’église eût été, au contraire, de se ranger du côté du roi Philippe, d’exterminer les protestants et d’établir la monarchie universelle sous les auspices du catholicisme universel. Au lieu de cela, que fait le pape, ce grand pape? Il oublie le ciel pour la terre, il se ligue avec un Henri de Navarre, une Élisabeth d’Angleterre, un Guillaume d’Orange, sachant bien où cette politique l’engage, mais incapable de subordonner le monarque au prêtre. Gomme Français, ne nous en plaignons point, disons plutôt : Félix culpa. C’est le sceau fatal, énigmatique de la double couronne, que celui qui la porte devra toujours forcément en renier l’un des deux attributs : ou le roi tuera le moine, ou le moine tuera le roi ; d’un côté, Sixte IV, Innocent VIII, Alexandre VI, Jules II, Léon X, les papes-rois, les guerriers, les artistes, les mondains, les libertins et les païens, tyrans superbes et cruels qui ne se distinguent que par le titre des autres princes et grands-ducs italiens ; de l’autre, les pasteurs d’âmes et chefs des croyants, les Paul IV et les Pie V.
Peretti, le valet de ferme et l’ancien gardien de pourceaux, fut le politique ; sa conception de 1 équi libre européen lui vient de Florence et de A eni=e. Médicis, qui l’a pressenti, le pousse au trône, et, p us tard, lorsque le vieux pontife, fléchissant sous les menaces d’Élisabeth, vase déclarer contre la France, c’est un Vénitien, Léonardo Donati, qui le retient en
lui montrant de nouveau l’épouvantail de la monarchie universelle. On a reproché à Sixte-Quint son ingratitude à l’égard de notre cardinal; ingratitude est un bien gros mot. Le pape aimait les Médicis et ne voulait pas de brouilles dans la famille; quant aux services rendus lors de son élection, il ne les oublia jamais', pas plus qu’il n’oublia le coup de main que le grand-duc François lui donna dans la terrible expédition contre le banditisme. Les chroniques de Stendhal ne nous parlent que de cette plaie dont les États de l’Église étaient infestés; depuis Stendhal, nous avons eu Ranke et Hiibner, et la grave histoire n a rien ôté à ce roman de son pittoresque. Les bandits occupaient en maîtres le centre de la péninsule ; Rome et sa campagne, monts et bois, leur appartenaient; du nord, du sud, ils pullulaient; proscrits, malfaiteurs, aventuriers et sacripants, tous ayant leurs griefs et leurs ralliements : ceux-ci, la haine de 1 Espagne, ceux-là, 1 horreur du prêtre et de son gou\ ernement ; ce qui prête au tableau je ne sais quel faux air de garibaldisme anticipé, surtout lorsque la France protestante envoie des secours et que 1 Italie se soulève indignée aux exploits de l’inquisition espagnole, — car il n’y a pas à dire, terreur ou sjmpathie, tout le monde est avec eux de connivence;
le pape n ose même plus faire exécuter un arrêt de mort. Il se sent menacé jusque dans sa capitale ; et de quel ton ses avances sont repoussées !
Un certain Marianazzo, à qui le pape accorde sa grâce, la refuse, « à cause, répond-il, de la sécurité plus grande que son existence de bandit lui procure ».
César Borgia et Jules II avaient eu raison des hauts barons , 1 honneur revient à Sixte-Quint d’avoir écrasé
les bandits. Les cinq années de son court pontificat (lo8o-1390) lui suffirent pour arracher du sol romain la plante empoisonnée et pour achever une tâche qu’il accomplit avec d'autant plus de vigueur qu’en la poursuivant il se vengeait lui-même d’un attentat commis jadis contre un membre de sa famille. Je veux parler de son neveu, l’époux de la belle Vittoria Accorambona, ce Francesco Peretti que le due de Bracciano faisait assassiner par des bravi à sa solde. Le futur pape ne s appelait encore alors que le cardinal Montalto ; il se souvint et les représailles furent terribles; à peine au Vatican, il tira le glaive : petits et grands, tous y passèrent.
L’aspect de Rome avait à ce moment quelque chose de désespéré. Les bandits campaient devant ses murs ; Sixte leva des troupes et refoula les malandrins jusque vers la frontière napolitaine. En même temps, les édits et les exécutions semaient l’épouvante dans la ville. Un comte Attilio Baschi avait assassiné son père, et, quoique après quarante ans depuis le crime, le procès fut instruit et le comte décapité sur l’ordre du pape. A Bologne, Giovanni Pepoli, refusant de livrer un bandit réfugié dans son château, Sixte fit arrêter, puis étrangler le vieux baron. Un des chefs les plus redoutés de ces brigands, le prêtre Guerrino, s’intitulait roi de la Campagna; on l’empoigne, on l’égorge, et sa tête, couronnée de carton doré, est exposée au bout d’une pique sur le pont Saint- Ange. Un jeune Transtévérin , presque un enfant, s'entend condamner à mort pour résistance à des sbires qui voulaient lui prendre son pauvre âne. Tout n’était que pitié dans cette affaire; on vient au pape, on 1 implore au nom de l’extrême jeunesse du malheu-
reux : « Il n’i pas quinze ans, dites-vous ? répond Sixte-Quint; eh bien, a joutez-y quatre ou cinq ans que je lui donne et ne discutons plus. » Ironie atroce qui nous peint moins l’homme que son temps. Les femmes sont elles-mêmes des énergies; considérez les meilleures de l’époque, humanistes, artistes, politiques, théologiennes, jurisconsultes, - — viriles par ce sens qu’elles ont de pouvoir tout lire, Boccace, Rabelais impunément, et d'aborder sans effronterie les plus galants problèmes, et sans pédantisme la raison d’État.
Sixte-Quint recherchait la correspondance de Bianca Capello et s’y trouvait mieux renseigné qu’en lisant les dépêches de ses propres agents. Cette personne étrange l’attirait : tant d’observation pratique, de clairvoyance, d’autorité ; ce tact des affaires et du gouvernement, le confondait. Il s’expliquait ainsi sa prodigieuse fortune et, se l’expliquant, il 1 admirait; lui, parti de si bas et monté si haut, comment n’eût-il pas réfléchi à une destinée si comparable à la sienne en bien des points? lui, ce vieil artisan d’intrigues, comment n’eût-il pas été séduit par les talents de cette femme? Avoir des talents, chose rare; mais s’imposer au monde, forcer les peuples et les cours à vous reconnaître, à vous admettre, réussir, chose encore plus rare et que tout parvenu appréciera, fûtil pape !
Sixte-Quint savait surtout gré à Bianca de ses efforts pour l’union politique des deux frères ; il l’avait vue à l’œuvre dans maintes négociations, active, intelligente, déployant, pour le plus grand avantage des Médicis, ce zèle presque toujours heureux des intrus et des bâtards.
« Ramener, maintenir la bonne harmonie dans la famille, écrivait-elle au cardinal, je n'ai pas d’autre soin et je m'y applique de manière à contenter l’affection que vous me témoignez. Fiez-vous à moi, qui ne songe qu’à panser vos blessures et a ies guérir jusqu'à la dernière cicatrice. Je constate que, depuis quelques jours, les dispositions du grand-duc sont beaucoup meilleures. Ne vous inquiétez pas, montrezvous conciliant, docile même; je vous promets que nous réussirons à conjurer les cabales de nos ennemis Mais je ne puis assez vous le répéter, rapprochezvous du grand-duc, faites cause commune avec lui dans toutes les affaires, et ma tâche en sera plus aisée. Je n’ai qu’un désir, vous servir, lui et vous, et con. tribuer à la prospérité d’une maison à laquelle je suis prête à sacrifier mon existence. C’est pourquoi je vous supplie de me laisser faire et me charge de convaincre le grand-duc que vous êtes 1 ami le plus intelligent et le plus sûr qu’il ait dans le sacré collège. »
Bianca Capello voulut aussi recourir à l’entremise de l’archevêque de Florence, personnage à la fois agréable à son mari et favorable au cardinal; celui-ci n’eut pas de peine à démontrer au grand-duc les périls d’un dissentiment qui, d’ailleurs, ne reposait que sur des calomnies forgées par ses ministres, A 10 ~° et Serguidi. Irait-on, pour prêter à rire à deux gredins, encourir plus longtemps la disgrâce du saintpère? L’archevêque ayant habilement préparé la
voie, Bianca survint, apportant les vœux du frère, et le traité de paix fut signé. L’admonestation du prélat, les instances de l’épouse, la crainte d'une brouille complète avec Rome, peut-être même quelque excès de rigueur qu’on se reprochait envers un frère au demeurant très considérable, tout cela conspira si bien d’ensemble à détendre la situation que le grandduc chargea sa femme d'annoncer au cardinal le rétablissement des bons rapports et transmit à son résident à Rome l’ordre d’en confirmer la nouvelle.
On était au commencement de l’année 1587. Don Ferdinand, approuvant tout, heureux de tout, dépêcha sur l’heure à Florence un de ses secrétaires pour remercier le grand-duc et lui promettre sa visite pour l’automne ; quant à ses sentiments envers Bianca, ils ne pouvaient qu’être excellents, toute perspective de grossesse ayant disparu et le mauvais état de sa santé ne laissant guère supposer de ce côté aucun sujet de troubles dans l’avenir. Mais celui que le dénouement de cette négociation édifia et réjouit à miracle, ce fut le souverain pontife. Bianca reçut à ce propos des félicitations certainement très précieuses ; car Sixte-Quint, avare en toute chose, ne les prodiguait pas. Du fond de son vieux scepticisme, et connaissant comme il les connaissait les intérêts qui divisaient les deux frères, il souriait sournoisement à ce démon, à cette femme capable d’assouplir et de retourner des caractères partout réputés indomptables. Cette Bianca l’avait, à vrai dire, ensorcelé, il voulait maintenant la voir de près, et résolut de faire cette année-là une visite au grand-duc. Son plan était de se rendre à Padoue pour remercier saint Antoine de l’avoir si efficacement assisté dans
son expédition contre les bandits. Les divers princes dont il devait traverser les États se disputaient l'honneur de le recevoir à son passage; mais, de toutes les invitations, il n’en avait accepté qu’une : celle du grand-duc. Bianca, triomphante d'orgueil, préparait déjà des magnificences à l’intention d’un pareil hôte, quand on apprit qu'il y avait contreordre ; cette illustre préférence témoignée à la maison de Toscane avait ému de jalousie les autres dynastes italiens et provoqué le mécontentement du roi d’Espagne. Dans la pensée de Sixte-Quint, ce voyage devait nêtre que différé. Le fait est qu'il n’eut jamais lieu, par suite de la mort du grand-duc et de Bianca, survenue peu de temps après.