Lettre au père Diouigi Familiarisé
LAURE DE NOYES ET PÉTRARQUE
clame un grand coupable et sent le besoin de répandre dans le sein de quelque moine de ses ami» ce qu'il prend pour un mouvement religieux et n'est au fond qu’une passagère défaillance, qu'un moment de doute.
« Je t'ai raconté ma vie, dit mes penser?, écrit-il au père Dionigi da Borgo, son ancien professeur de théologie, — puisse faire Dieu que ces penser» se fixent à la fin. et qu’après avoir si longtemps erré de par le monde terrestre, ils se tournent vers la souveraine vérité et le souverain bien. »
Homélie et rhétorique! Pétrarque a toutes les séductions du beau langage: en vers, comme en prose, il parle d’or, précieux avantage, mais dont bien des gens de son temps se défiaient déjà.
« Voilà l’homme dont je vous ai si souvent parlé, disait un chevalier à l’empereur Charles IV en le lui présentant : il saura illustrer votre nom si vos actes le méritent, et. s’ils ne le méritaient point, il serait encore capable de parler et, au besoin, de se taire. »
A celte époque, il perdit son frère, ce Gherardo que nous avons vu entrer au cloitre et que les tentations de saint Antoine allèrent affoler dans sa cellule de chartreux. Tous ces Pétrarque n’étaient que flamme et braise. Gherardo avait une maîtresse qui subitement mourut dans scs bras. Rancé d'un coup pareil devint moine: mais Gherardo l'était déjà: que (Vire alors? mourir d'épouvante. Nouveau sujet de
méditation pour Pétrarque, il va se promener au mont \entoux, s’assied au sommet sur une pierre, et. pénétré d humilité devant la toute-puissance de la nature, les Confessions de saint Augustin sur ses genoux, fond en larmes, à l’idée de sa faiblesse et de son néant.
A importe, ce pays de Vaucluse avait aussi de gais dimanches. Le château de l’évêque de Cavaillon dominait une hauteur avoisinante. Philippe de Cabassole et Pétrarque se visitaient; à ces entretiens du poète et du prélat se mêlaient d’autres amis. De plus, on s’amusait à pêcher les truites dans la Sorgue, on chassait au faucon, au filet, et les pratiques de la dévotion, les plaisirs de l’intelligence, la bonne chère aidant, notre saint homme d’ermite gagnait benoîtement l’heure trois fois bénie où la déesse au voile, -- ne se montrant en quelque sorte que pour disparaître, — venait éblouir du réel éclat de sa présence les roses et les myrtes d’un jardin toujours rempli de son image.
Dans un coin du jardin modestement assise Je la vis; ses beaux yeux rayonnant de clarté Les fleurs sur ses habits tombaient de tout côté Des rameaux frissonnants que balançait la brise •
On eut dit la nature, également soumise Qui venait, comme moi, saluer sa beauté- Aux roses se mêlait le jasmin argenté; ’
Il neigeait des lilas sans quelle en fût surprise'
Aubépine, églantiers, fleurs et feuillages verts Elle en avait les bras et les cheveux couverts Et meme aussi les pans de sa robe de moire-
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LAURE DE NOYES ET PÉTRARQUE
Il n’entre point dans ma pensée de suivre Pétrarque à travers les perpétuels méandres d’une carrière toute de mouvement, de fantaisie et d'ambition. Je le prends comme je le trouve, et dans le milieu qui me convient, sans me laisser distraire par la fiévreuse agitation d’un héros qui ne tient pas en place. Nous venons de voir en jeu l’amour, l’érudition, la religion; à la politique maintenant.
Jean XXII meurt, Benoît lui succède (1334).
C’est l’heure des hexamètres latins et des grandes harangues à tous les potentats ; c’est l’heure d'aller à Rome fouiller les décombres et chercher dans la cendre d’un monde à jamais enseveli quelque vieux brandon mal éteint, auquel on essayera de rallumer la torche d’un républicanisme creux et redondant. L’Italie opprimée, ses déchirements intérieurs, thèmes a prosopopées rimées et non rimées qu’il ne se lasse pas de débiter, tout en se faisant héberger, renter et festoyer par ces affreux tyrans, objets de ses apostrophes oratoires. Se donner pour un grand patriote, n’avoir jamais en vue que son propre avantage, et toujours parler de son pays, ce fameux art ne date pas d’hier, bien qu'il réussisse encore à miracle. Pétrarque avait ce don incomparable de s'imposer à l’opinion par l'unique force de l'attitude. Jamais en aucun cas de sacrifice, mais du talent et des discours tant qu’on en voulait. Nul virtuose ne pinça comme lui la corde nationale et populaire; il saisissait au passage la question en train de faire son chemin.
sautait dessus et la gouvernait à son gré. Ses lettres et ses vers, il savait d’avance à qui les adresser.
Un exemple : l’Italie n’a pas plus tôt senti poindre le désir de voir le saint-siège rétabli dans Rome, que Pétrarque à l’instant s'improvise l’organe de cette idée, devient l’homme de l’Italie, et, devant les yeux du pape Benoît XII, évoque, à grand renfort de dithyrambes, le spectre de l’antique Rome s’avançant en habits de deuil, les bras étendus vers son nouvel époux, son nouveau maître, dont elle implore à genoux le prompt retour.
Nous étions à Vaucluse, bien nous a pris d’y rester à l’attendre. Rome n’a pu longtemps le retenir : la campagne est à feu et à sang, les Orsini contre les Colonna; des bandes mercenaires pillent tout ; mauvais moment pour ébaucher la mise en scène d’un triomphe au Capitole. Parti de Marseille, il débarque à Civita-Vecchia, prend l’air du pays, le trouve fort malsain, et s’en retourne à Vaucluse, « source et origine de tous ses ouvrages », à Vaucluse, où lui était venue la première idée du poème épique qui devait servir de prétexte à ses rêves de Couronnement.
« En 1339, un jour de vendredi saint, comme j’errais en méditant par ces solitudes, l’idée soudainement me prit d’écrire une épopée sur Scipion l’Africain, dont le nom m’avait, dès ma jeunesse, frappé de respect et d’admiration. »
Ce sublime poème, rédigé en vers latins et tout à la gloire de l’ancienne Rome, devait en même temps servir à la réalisation de certains plans de vanité conçus et caressés de longue date. Disons aussi que tous les beaux esprits du siècle partageaient là-dessus
LAURE DE NOVES ET PÉTRARQUE
son illusion. Les premiers livres terminés. Pétrarque les fit copier activement et répandre partout. Ce début sembla mirifique, et le poète fut divinisé; c était justement où Pétrarque en voulait venir : triompher au Capitole et ceindre le laurier.
Entre tous les princes de 1 Europe, le roi Robert de Naples passait à cette époque pour le plus enclin au culte de la science et des arts. Il s agissait donc de se concilier son haut patronage; Pétrarque s’y employa en prose et en vers; il mit au jeu toutes les élégances, toutes les flatteries, tous les sophismes de son Parnasse italien, latin et provençal. En outre, le père Dionigi, ce moine si dévoué, fut chargé de se rendie à Naples avec la mission d’inculquer au vieux roi l’admiration due au poète, ce dont il s acquitta d un tel entrain, que Robert consulta à son tour Pétrarque sur une épitaphe composée pour le monument de sa nièce Clémence, morte veuve de Louis le Hutin.
Ce que le solitaire de Vaucluse prodigua d'érudition
et de philosophie dans sa réponse, nous n’essayerons pas de le décrire, constatons simplement que l'enthousiasme du roi s’accrut encore. Pétrarque alors, jugeant la chose à point, envoie au bon moine une depêche où, déclarant ouvertement sa prétention au laurier, il ajoute ne le vouloir tenir que de la main du roi Robert *. Enchanté d’avoir la préférence, le bon monarque intervint de son mieux près du Sénat de Rome, et son influence appuya celle des Colonna, dès longtemps sympathiques à l’idée de ce couronnement.
A force de persévérance et de diplomatie, les der-