L’AMOUR DANS LA MORT
À Stéphane Mallarmé,
Peut-être je suis, — dit cet homme âgé aux lumineux regards d’enfant sous les argents de sa chevelure, — un des rares hommes qui, avec une immuable ferveur, bien que la Mort eût illimité entre l’objet de mon culte et moi les distances, pratiquai la religion d’un amour qui, sans nul espoir de possession, jamais n’excéda les barrières d’un inassouvissable désir. Cet amour n’eut qu’une heure, mais une heure éternelle qui, pour moi, immobilisa toutes les autres avec l’arrêt de ses aiguilles et dont les minutes, vécues à rebours, uniquement scandèrent l’inerte mécanisme de ma vie pendant les subséquents périodes
DAMES DE VOLDPTÉ
OÙ moi-même je ne perdurai plus qu’un mort défendu contre la dissolution dernière par l’exclusive et incompressible vitalité du Désir.
En la nuit nuptiale, sous les lampes voilées, symboliques des ignorances de l’épouse qu’un tremblant amant assume de lentement élucider, je l’avais menée, la fleur divine du jardin de mon amour, la rose promise à mes doigts frémissants, le calice où, pour mes soifs éperdues, l’extase de mes lèvres allait boire l’offre d’un vierge printemps. Noyés aux clématites et aux chèvrefeuilles du balcon, dans les silences du vieux parc solitaire, longtemps nous avions écouté filtrer jusqu’en le songe intérieur, la bleue musique des étoiles. Sous l’archet des frôleuses clartés, nos âmes avaient préludé, comme un cristal mystique, comme les violes et les théorbes des concerts séraphiques, au délice de se sentir emportées, plus haut que les firmaments, dans l’agonie immense
l’amour dans la mort
des baisers. Nulle félicité, parmi celles qui sont départies aux hommes, n'eût pu s’apparier au ravissement de celte minute surhumaine où, sans nous appartenir encore, hormis par la sainteté du Sacrement, déjà nous nous étions transfusés l’un dans l’autre, en sorte que nous n’aurions pu dire lequel de nous deux était l’autre, lequel continuait à vivre d’une haleine et d’un battement qui eût démenti l’intime et profond accord de deux êtres fondus en un seul.
Comme une essence déliée, je m’étais échappé de moi-même pour me répandre à travers la ligure de rêve qu’elle inclinait vers mon épaule — (et me fut- elle assignée autrement qu’un rêve soustrait aux tangibles évidences, la Toute Adorable dont à peine l’image effleura mes yeux et tout de suite après s’exila du vol d’un aérien fantôme?) Elle, du bout des doigts dont elle semblait, dans le vide, éveiller d’invisibles orgues, parachevait les gestes
ébauchés par mon vouloir, comme si une immédiate résonance lui eût transmis l’essor de mes plus secrets pensers.
Vers les lacs du clair de lune, vers les cygnes des lacs de la lune, notre ivresse aux blanches ailes ainsi voguait par ce minuit d’étoiles et de musiques, différant pour un plus délirant bonheur d’atterrir aux rives où le symbole des anneaux échangés devant l’autel devait, en un temple dont nous restions les uniques sacrificateurs, se consommer par les suprêmes initiations.
Je rompis enfin le muet et ineffable enchantement de nos âmes prisonnières des doux sortilèges de la nuit. D’un murmure des lèvres à son oreille, plutôt qu’à l’aide de précises et discordes paroles, toujours impuissantes à s’égaler aux inexprimables harmonies du verbe intime, j’osai la rappeler, des cimes célestes où s’était joint notre vol, vers l’accomplissement des rites qui sacrent les épousailles.
l’amour dans la mort
— Là... là, chuchotai-je en un tel mystère que sans doute la clarté d’un sourire à ma bouche et le geste comme en songe de mes mains vers les lampes brûlant derrière les rideaux lui transmirent ce que je croyais lui avoir dit, — ce que peutêtre ma voix se refusa à lui dire.
Et dans le nocturne flamboiement des espaces, — (son extraordinaire visage pâle se détachait sur les magiques illuminations des galaxies) — comme si une des étoiles, la plus brillante, se fût détachée du choeur des constellations pour investir la forme terrestre, je la vis mouvoir à mon appel l’astrale splendeur de ses épaules encore captives aux satins sur lesquels avait ruisselé l’or des cierges. Entre mes bras qui la soulevaient, obéissante à l’imploration de mes prunelles la guidant comme des flambeaux vers de plus obscures lumières, elle fit un premier pas, un pas qui jamais ne put s’achever, un pas que nul autre jamais ne suivit, puisqu’au
même instant je la sentis ployer dans mon étreinte et se reculer de moi de toute l’incommensurable distance qui sépare des étoiles, vers lesquelles sans doute elle remonta, notre habitacle misérable.
Eclaté comme un trop frêle clavier sous de torrentielles musiques, comme un clavier qui se brise de ne pouvoir décomprimer ses voix taciturnes, son cœur ne sut résister aux surnaturelles blandices de ce minuit d’hymen... Un souffle l’emporta aux tourbillonnantes étendues d’où, pour l’éternité de mes douleurs et de mes joies , elle était un instant descendue , — tendre et blanche Illusion dont les ailes se reployèrent sans s’être blessées aux heurts du Réel, Illusion en qui je fus, dès cet instant, prédestiné à éternellement mourir et revivre ! Elle s’évanouit, la douce Ame étoile, vers les pentes sublimes, comme un météore né de l’illusion et qui, en disparaissant, laisse après soi encore comme le sillon d’une illusion.
l’amour dans la mort
Aussitôt que l’horrible évidence s’avéra pour moi, je la portai vers le rigide lit, — (comment me déféré-jela force de la porter jusque-là moi-même?) — et ouvrant toutes larges les portes de la chambre, je répandis mes clameurs à travers les noirs escaliers... Un vieux serviteur, le seul dont je n’avais pas résigné la présence en ce château volontairement soustrait aux profanations des yeux et des oreilles, accourut.
— Va ! va ! lui criai-je... Aussi vite que les vents et la foudre, lance mon meilleur cheval vers le salut, s’il est encore possible... Un médecin, à une lieue d’ici, habite en un village.
Et, tout seul, dans la demeure sépulcrale, j’exhalai vers les lunaires régions dont tout à l’heure nous épelions les profondes écritures, j’exhalai, par le seuil béant du balcon, vers les Providences inclémentes, les appels exténués de mon épouvante. Aucuns baisers sur cette chair froidissant sous mes lèvres, n’avaient pu
DAMES DE VOLDPTÉ
ramener les roses, ni difTérer les lys.
Quand l’humble et secourable savant à son tour approcha de la couche, une des lampes à la main, il n’émit point d’inutiles paroles, mais, levant les doigts vers le ciel, il parut indiquer qu’une vie s’y était résorbée.
— Merci, monsieur, lui dis-je, repris aussitôt à un calme étrange que seulement je m’expliquai plus tard, à un lucide et presque surnaturel apaisement, — puisqu’elle n'était pas morte^ puisque le simulacre de la mort, en sévissant sur l’être chimique, ne pouvait attenter à la perduration de son être immatériel en moi, — puisque je devais la transéterniser en un songe persistant par delà mes agonies.
Je déclinai toute aide. J’épandis un ruissellement de lumière autour du lit où, comme sur un trône, elle régnait victorieuse du trépas. La robe de lune, les satins à la traîne immense sous lesquels s’était mû son pied si petit qu’il n’eût pu
l'amour dans la mort
adhérer à la terre, je les symétrisai le long du dessin onduleux de ses flancs. Je ne pensai pas à profaner sa beauté sacrée par des caresses, douloureuses à sa candeur de neuve mariée ; mes tremblants baisers s’arrêtèrent à ses lèvres et y scellèrent l’unique que, dans ce minuit d’étoiles et de musiques, mon timide amour y avait imprimé.
Puis le matinal orient apâlit l’obscurité des bois, une aurore d’été rosit, sur sou visage et ses satins, le jaune incendie des cires, j’allai moi-même, pour en joncher les degrés du lit et la soyeuse dalmatique, cueillir à brassées les humides floraisons des parterres, les gerbes de roses rouges et blanches où ce fut comme le sang de mon désir qui, autour d’elle, fusa et se décolora.
Ainsi, après qu’on l’eut portée là-bas dans la crypte, en les aromates et les clartés, elle continua à vivre pour mon âme, fiancée à ma nuptiale adoration, radieuse et
pâle mariée que mes songes épousaient sous les lampes, parmi les draps de l’amoureux catafalque^ en des noces immémorialement consommées et toujours recommençantes.
Je ne vis pas, je ne pouvais pas voir l’outrage de la dissolution, non plus qu’il ne me fut permis d’abdiquer une seule minute, — puisque mon désir, jamais exaucé, impérissablement me la rendait nouvelle et insaisissable, — l’ardeur que je lui avais vouée. Les amers regrets ne me visitèrent pas davantage, car, en la désirant de toutes les puissances de mon amour, en la désirant à travers la certitude que jamais elle ne céderait à l’immensité vertigineuse de mon désir, je connus l’absolu bonheur, inclus en le vain et immarcessible désir.
A travers le ralentissement de mon organisme sensible, devenu semblable à un déchet humain dont une force extérieure retarde la désagrégation, je la por-
L AMOUR DA^iS LA MORT
tai en mes os comme la seule vie dont il me fût donné de vivre, comme le principe de ce qui, dans la déréliction de la vie, encore subsistait en moi, cadavre pèlerin, de souffle et d’élan pour idéalement revivre... Je l’entourai des frissons de mon désir comme au premier jour, comme à l’heure où, après d'anxieuses et folies attentes, mon désir enfin allait connaître la plénitude éperdue de la possession...
Sous mes cheveux neigeux comme sous la toison blonde qui, en ce temps, m’auréolait, je l’implore et la persécute de l’inutilité et de la joie de ce désir, du tremblement délicieux de mes mains et de ma voix suspendues à son ombre insecourable: nul miracle ne pourrait l’y rendre miséricordieuse.
LE CARILLONNEUR
LE GARILLONNEUR
A maître Edouard Clunet,
Au pied de l’énorme tour, en une exiguë et fuligineuse ruelle coupant un tènement de maisonnettes basses, moisies d’ombre séculaire , se dénonça à moi l’humble logis à la porte et aux volets peints en vert où habitait le maître carillonneur.
C’était , — cette rue, crépusculaire même en plein midi sous les froides pénombres tombées des arcs-boutants qui, pareils à des ponts, emjambaient au-dessus d’elle l’espace, — c’était comme un puits creusé au flanc de la gothique ca-
thédrale , une profonde et fumeuse cavée où, d’en bas, en levant les yeux, on apercevait surgir, à d’effrayantes altitudes, le fer de lance des verrières chatoyées de pourpres et de sinoples, la pointe des gables guillochés en dais et en pinacles et, plus haut encore, incrustant aux cimes de la tour leurs immenses disques de cuivre, les cadrans où tournaient, comme des glaives, les aiguilles géantes. En cette ombre du prodigieux édifice, sous le jour de silence et de songe versé Jusqu’au fond de l’entonnoir par les végétations et les ramilles de la grande forêt de pierre, — les petites maisons taciturnes et closes, une touffe d’herbes çà et là verdissant entre les pavés des seuils, avaient la benoîte mine ecclésiastique des demeures où, proche des temples, vivent dans l’odeur de l’encens volatilisé hors des porches, de vieux prêtres désabusés. Mais surtout la maison aux volets verts, avec ses rideaux de mousse-
LE CA.RILLONNEUR
line tombant à plis droits derrière des châssis de dentelles et son judas treillissé pratiqué dans Tais central de la porte, semblait le claustral asile dévolu à leurs déclins méditatifs.
Au grincement de la tringle discrètement tirée, une sonnette émit une suite de grelottements qui, au bout d’un petit temps, éveilla dans le placide sommeil intérieur un pas si lointain qu’il me parut descendre des sombres spirales giroyant en la tour. Puis cette lente rumeur se précisa, le claquement d’un talon battit les carreaux et enbn la porte s’entr’ouvrit. Mais au lieu d’un grisâtre et sénile visage, s’offrit, dans l’étroite coulée claire filtrant aux demi-teintes du couloir, la grâce d’une pâle tête ondée de cheveux d’or et qui soudain, en ce voisinage des orgues et du chœur, m’évoqua les liliales et liturgiques créatures jouant de la viole et du psaltérioii aux mystiques peintures des vieux maîtres.
— Madone très pieuse (ainsi d’abord parla en moi le souvenir de ses sœurs, les non pareilles vierges chastes des images sacrées), ô madone ointe de sainteté et dont les mains porteuses de palmes s’érigent parmi les célestes processions! Qu’il vous plaise insuffler au noble musicien, inclus en ce domicile, les glorieux cantiques et les sùrnaturelles mélodies par lesquels il a coutume d’ébranler ses claviers. Notre dessein ne vise à rien moins qu’à l’ouïr célébrer, en sa tour proche des empyrées, les trônes et les dominations au pied de qui, ô madone! s’etTume le parfum de votre candeur très pure et très inaccessible,
• Mais j’usai, pour exprimer le désir qui m’avait amené en l’étroite ruelle, d’un langage plus dénué de lyrisme. Un sourire effleura les œillets de la bouche qui, parmi les ivoires du front et des joues, semblait ne devoir s’ouvrir qu’aux divines intercessions et, d’une voix qui.
LE CARILLONNELR
toutefois — tant l’illusion me décevait — me parut expirer un frôlement de harpes, elle prononça ces simples paroles : « — Entrez là , monsieur, je vais l’appeler. »
Dans la chambre où ensuite je pénétrai, s’attesta, sous le glissement d’un jour encore raréfié par la retombée des rideaux, un peu décoratif mobilier plébéien, mais empreint, comme tout ce quartier de clergé, à travers une douceur d’encens froidi, d’une particulière senteur de dévotion. C’était le long des murs de puériles et pieux emblèmes, un cœur de Jésus percé d’un glaive, la niche en dentelles et en paillons d’une Vierge-Marie, et sous un cadre bordant les traits de l’archevêque du diocèse, toute l’innombrable famille — en portraits-cartes multipliant à l’infini les grosses joues glabres et les sinciputs auréolés d’une tonsure — des capelans auxquels sans doute, les mutuelles approches de la sacristie rattachaient la
maison. Puis, mes yeux se détournèrent vers un cartel qui, en un angle, énonçait, sous la forme d’un diplôme, les mérites du virtuose au loin renommé, — de ce Jan- Peter Hemelsoet dont les pas lourds tout à coup firent gémir l’escalier et qui, l’instant d’après, jovial, lippu, souriant, s’encadra dans le linteau de la porte. Ah! ce n’était pas un vulgaire tourmenteur de pédales, l’homme qui, ballant à bout de bras ses puissantes paumes et le corps copieusement entripé, large d’encolure d’ailleurs, avec les rouges vergetures du sang aux joues, — ainsi se présentait à moi! Jan-Peter, roi en maints concours, passait pour le plus réputé sonneur en les pays qui, de Malines la Flamande à Dordrecht la Hollandaise, rythment aux volées des carillons les intérieures musiques de la rêverie septentrionale. Il me tendit la main et, avec le franc orgueil de l’artiste impeccable :
— Ma femme m’a dit... Oui, il vient
LE CARILLONNECR
souvent des messieurs qui me demandent de jouer... Eh bien nous allons monter.
Et de ses poumons de centaure appelant dans le couloir :
— Hé! Lena! fit-il, apporte-moi les clefs !
Bientôt le petit claquement de talons déjà perçu se remit à battre les marches de l’escalier, et celle en qui ma chimère avait ressuscité la forme d’une des adorables filles de Memling ou de Meister Wilhem de nouveau m’apparut, son pâle sourire aux lèvres, et tenant en ses bras un mignon enfantelet, comme les Jésus des vieux Noëis rose et blond.
— Venez, me dit Jan-Peter.
Et sur ses talons enfilant la venelle, je le vis ensuite insinuer dans le palastre l’une de ses massives clefs, refermer sur nous les chênes blindés qui interceptaient l’accès de la tour, et d’un pied diligent à la pénible escalade, me précéder à travers l’immense vis de degré en degré colima-
çonnant par ce puits de vagues ténèbres. Bien qu’une brise à peine ondulât au dehors, ses haleines, comme soufflées par la bouche des minces ouvertures dont s’ajourait la maçonnerie, s’enflaient au fond de la spirale en anhèlements de tempête. C’était au-dessus de nous, dans ce mystère d’une montée vers une cime qui toujours plus semblait reculer, on eût dit la respiration de quelqu’un d’invisible. A la centième marche, un moment nous nous arrêtâmes; et coulant ma tête jusqu’au bord de la fissure qui, en cet endroit, lignait d’un rais blême la confuse paroi, sous moi j’aperçus, en une plongée de gouffre, — ainsi le testudinement d’une armée s’avançant sous ses boucliers, — la mêlée des toits dont à l’infini s’imbriquait la perspective. Puis, dans les profonds échos qui nous renvoyaient le bruit de nos pas, comme si d’autres, descendus du ciel, arrivaient à notre rencontre, ta marche reprit; et de nouveau, après cent
LE CARILLONNEUR
degrés, je regardai par l’étroite barbacaiie. A présent, dans la cuve encore approfondie qui sous nous s’incurvait, les plus hauts pignons, en ce dardementdes gables et des cheminées partout hérissant les jets d’une futaie de pierre, décroissaient et n’étaient plus, à la base de la cathédrale, sous l’apic des formidables contreforts, que comme la projection en tous sens ramiculée des racines que la tour et le chevet prolongeaient dans le sol.
— Montons, dit la voix du carillonneur.
Et sous les rafales, de moment en moment plus violentes et embouchant la tour comme un buccin, encore plus haut, toujours plus haut notre montée s’alentissait, faisant fléchir mes jarrets, m’étourdissant du vent des espaces.
Quelquefois une porte ouvrait sur une galerie en pleine région des oiseaux, et par-dessus la balustrade, me venait le vertige de la ville s’engloutissant plus avant
dans le recul et bourdonnant aux terrestres fanges, — si loin de nous, passagers d’une céleste traversée ! — son ronron de vie précaire. Enfin, après des spires sans nombre en des cercles et dès cercles, il me parut, — quand mes pieds touchèrent la plate-forme où, en un coin, à l’abri entre des cloisons de planches, s’érigeait le banc du maître-sonneur — pénétrer dans ^l’étroit logis départi, sur quelque hauturier et par-dessus tes vagues écumantes, au chef de l’équipage. C’était un aussi exigu espace, celui que de ses frustes pédales et de son triple clavier emplissait la rudimentaire machine dont les câbles en acier torsé allaient, un étage plus bas, s’emmancher aux timbres et aux cloches du tonitruant et musical mécanisme.
Tandis que Jan-Peter, dépouillant l’habit et le gilet, rapidement inclinait entre ses dents, selon la coutume de ses pareils, le goulot d’un flacon de genièvre, de l’une
LE CAUILLONNEÜR
à l’autre des quatre énormes baies qui à torrents versaient la lumière dans l’aérienne arène, j’errais, regardant sous moi, aux quatre faces de la tour^ s’arrondir la circonférence gigantesque des cadrans.
Comme en uji cirque, les Heures, sous la pulsation des aiguilles longues de vingt pieds, s'y livraient carrière, mais des heures qui, pour le gothique pilier symbolique de la foi ancestrale, semblaient marquer des siècles. Ensuite, d’étage en étage, l’envol des pinacles, l’infinie efflorescence des dais, le fleuronnement des clefs, le vermillement des fabuleuses animalités aux gargouilles et aux chapiteaux me suggérèrent comme l’imprévue et tentaculaire vie d’un colossal organisme terrestre. Gela montait, jaillissait, s’épanouissait, se tordait, rampait, se vrillait, — • lianes, trompes, mâchoires, vertèbres, — par-dessus les nefs et le choeur pareils à une démesurée échine dont les arcs-boutants à droite et à gauche dessinaient et
maintenaient l’ossature. Tout au fond , dans le trou où définitivement la ville avait sombré, plus rien que des taches roses et brunes, d’informes masses échouées au bord des carrefours et le confus évidement des rues comme les fissures d’un madrépore.
Et, tout d’une fois, les cordes se délièrent, une artillerie de sous se déchaîna, je me sentis emporté dans l’ouragan des grandes voix de la tour. Derrière ses cloisons, Jan-Peter, arc-bouté sur son banc, corps à corps se prenait avec son instrument, d’abord plaquait de larges et profonds accords, ramassait sous ses poings armés de maniques de cuir les timbres épars. Et s’éveillait dans le choc des pierres, à chaque coup de ces poings broyeurs de tonnerres, un bruit d’écroulement, comme si avec les volées des cloches roulaient et rebondissaient, projetés par la nuée des anges exterminateurs, les moellons de la cathédrale même.
LE CARILLONNEUR
Mais, bientôt, commencèrent à voler les arpèges ; les cordes, sous les coups plus pressés, tintaient, bruissaient, ronflaient, se multipliaient, prises et reprises dans l’agile travail des poings comme les fils sous les doigts du tisserand, — et des fils qui tisseraient des vocalises et des trilles ! Ils escaladaient — ces arpèges — l’échelle entière des sons, ascendaient aux plus ténus cristallins, dégringolaient aux timbres graves, mélodieux Ariels dont les voltiges s’accompagnaient de la vibrance des harpes, du grisollis de l’alouette, des grêles ou basses rumeurs du v^ent dans les forêts. Cognant des pieds et des paumes, tout le corps projeté eu des bonds et des ressauts comme aux saccades d’une furieuse danse de Saint-Guy, le maître carillonueur^ en sa gymnastique évocative des plus acharnés combats, se suscitait tel que les Saint-Michel rués aux griffes et aux gueules du légendaire dragon. Aboyant et criant sous le martèlement de ses pilons,
l’instrument n’était plus qu’une bête sur laquelle il s’acharnait et qui, à travers les poumons de la tour, hurlait sa peine et sa défaite.
Volière tout à la fois d’où s’égrenaient les gazouillis de raille oiseaux chanteurs, et férine ménagerie battue du rauquement des rouges carnassiers, elle grondait, susurrait, vibrait, cette tour que nous sentions du faîte à la base résonner et qui, aux mains de l’organiste-acrobate, trépidait comme le buffet d’un orgue qui eût retenti jusque dans les paradis. Et c’était maintenant, après les foudres du Jéhovah exterminateur et les mois cantiques des anges intercesseurs , c’était avec leur branle de clairs airains aux timbres d’or et d’argent, hymen des plus riches métaux assonnant sous l’allégresse des marteaux, — oui, c’était comme le chant surgi des abîmes, le chant des multitudes clamant un surhumain hosannah vers le Sei-
gneur.
LE CARILLONNELR
Alors les chemins qui, des quatre vents, par les plaines illimitées déroulées à travers les hautes baies sous nos yeux, arrivaient s’entre-croiser, comme au but de tous les humains pèlerinages, autour du sacré pilier, les poudreux et mornes chemins tout à coup, en ma songerie, s’investirent d’un cheminement d’âmes qui, de partout attirées par le triomphal alléluia, s’en venaient en troupes lumineuses adorer en ses voix l’Eternel.
Apoplectique et tout ruisselant de sueurs,
— les muscles encore tordus et nervant de leurs rêts ses bras nus jusqu’aux coudes,
— l’admirable artiste se leva enfin de son banc. Entre ses sourcils, — restée en sa prunelle des sublimes clartés sans doute entrevues pendant qu’il jouait, — une flamme brûlait qui lui illuminait tout le front.
— Ah! maître, lui dis-je, mon âme, tandis que vous chantiez, était elle-même pareille à cet orgue que vous ébranlez de vos poings.
Il me sourit, modeste, ce musicien du ciel qui jusqu’aux seuils étoilés avait fait retentir son génie — comme si l’humaine vanité avait peine à réintégrer la demeure où seul avait régné un surnaturel penser. Puis, par-dessus le rebord d’une des fenêtres avançant le torse sur le gouffre :
— Tenez, me dit-il, c'est pour eux que je joue !
Et m’étant à mon tour penché, je vis en une sombre cour encavée au pied du colosse, — et lointains comme une vision, — deux petits bras d’enfant qui, sur le sein de la mère, se haussaient vers la pluie dénotés où d’en haut avait parlé l’âme paternelle.
ESTHÉTIQUE
ESTHÉTIQUE
A dhlucuns.
— Ah ! je sais , dit avec mélancolie l’écrivain, on me reproche de ne me fixer en nul fauteuil, dans nulle académie. Mes confrères monocordes, habiles à agacer du doigt le même air pour un « mon ami Pierrot » ou « le bon roi Dagobert » — car n’est-ce pas d’ailleurs une spécialité honorable ? — dénoncent mon rêve ambitieux de moins restrictives musiques. Hors le galoubet, en effet, et le mirliton , pour lesquels je récuse la vocation, j’ai le tort de ne dédaigner, en vue des polyphonies vers lesquelles tend mon élan, non plus les hautbois et les flûtes que les cymbales et les
trompettes. Même je professe que le style aussi est un orchestre où les mots assument une valeur de timbres et qu’un seul le manie sagacement qui, pour des suggestions d’idées et de sons, sait en nuancer, comme des timbres, à travers d’infinies combinaisons d’accords — les vocables.
Le prodige d’un Paganini ou de tel autre diligent racleur fioriturant sur une unique fibre de chat les voix profondes d’une symphonie de Beethoven — (quand les hêtres et les chênes d’une forêt à peine, pincés par les doigts de l’ouragan, s’égaleraient aux douleurs de cette autre forêt d’une âme), — oui, le prodige me laisse sans enthousiasme. Mais en cette ère de virtuoses, ne voit-on pas exécuter tous les jours, sur un profane instrument, le Dies iræ et des marches funèbres ? Et n’estce pas le temps où un simple joueur de clarinette s’apparie, dans la réclame des journaux et pour la joie pâmée des foules, aux remueurs de foudres et de tonnerres ?
ESTHÉTIQUE
Mon cas, d’ailleurs, est grave. Je me refuse à planter uniquement des choux dans mon jardin; je n’entends pas être la vache broutant sa zone d’herbe autour de son piquet; j’honore, mais sans envier de lui ressembler, le casseur de pierres voué à l’entretien d’un rayon départemental.
Bref, quand il me serait lucratif et commode de me cantonner, à l’exemple d’autrui, dans un immuable périmètre — (les firmes fructueuses ne sont qu’à cè prix), — je m’évade vers de variables latitudes et rechigne à me laisser cataloguer sous une étiquette.
Rien, cependant, n’aide à l’industrie de l’homme de lettres comme une rubrique qui l’assimile aux plénipotentiaires du caoutchouc vulcanisé, des prothèses dentaires et du clysopompe hygiénique, détenteurs d’un indubitable brevet, « Mondeur X.., l'observateur bien connu des mœurs de barrières » , ou « Monsieur Y. . . , ledélicat analyste des ménages mal assortis »,
(( OU Monsieur Z ^ le 'psychologue raffiné à qui l'on doit tant d'études palpitantes sur l'état d'âme des marchands de pains d'épice et de saucissons », sont des adjuvants sans équivalent pour la propagation du format Charpentier et stimulent copieusement le gain d’un honnête trafic, si peu littéraire qu’il soit. Outre que l’attribution d’un domaine défini, pour tout scribe intelligent, finit par lui racoler des catégories intéressées au monopole qu’il détient, les frictions réitérées avec lesquelles opère ce système ingénieux de publicité surpassent les meilleurs massages pour inculquer aux crânes les plus obscurs les bienfaits de l’article manufacturé par l’adroit fabricant. 11 ne s’agit plus alors, pour aboutir à un productif soutirage d’écus et de renommée, que de sécréter avec ponctualité une encre débile, d’où préalablement tout principe tonique a été éliminé.
Or, je décline le parquement en un district limité par les géomètres de la critique ;
ESTHÉTIQUE
il ne me plaît pas de me clôturer dans les circonscriptions d’un cadastre. Je n’exerce nul mandat de député littéraire, représentatif des beurres et des fromages d’un arrondissement prévu. Et mes terres — (car, hélas ! je ne suis pas même le haut seigneur d’un petit domaine dont l’affouage et le cens me nourriraient) ! — s’étendent à tous lieux où je chasse, où j’abats mes proies, où le soleil projette mon ombre devant moi. J’ai chaussé, pour ingresser les étables et les purots, les lourds sabots terreux du paysan. Pour m’ingérer parmi les effrois de l’usine, j’ai endossé le bourgeron suant de l’ouvrier. J’ai, jusqu’où pouvaient plonger mes mains, fouillé le viscère animal. Et ses excrétions (ne vat-on pas jusqu’à extraire des potasses de l’égout la margarine qui beurre notre pain?) — bravement je les ai mises en tas au pied du mur social.
Alors, toutefois, car il faut tout dire, j’échappais moins à la classification;
DAMES DE VOEDPTÉ
j’étais, par les entomologues, épinglé dans la famille des pétalocères, avec l’aimable renom d’un bousier paisseur d’excréments. Nous étions plusieurs d’ailleurs qui, à la queue d’un plus vorace coléoptère de la même série, assumions le déblayage des sentines publiques. Mais généralement on convenait que nous nous gavions des restes de la putride cuisine dont se regoulait ce puissant .scatophage.
Par malheur, je touchai avec des mains blanches à ce qu’il y a de l’ange encore sous une candeur de petit enfant. Je visitai, comme on entre en une paix de dortoir, de bonnes âmes ignorantes du péché. Je m’oignis de charité les paumes de peur d’endolorir le mal de certaines plaies du cœur. Après les plantes vénéneuses je cultivai dans mon jardin, pour les collyres et les dictâmes, les herbes secourables — (une ironie de jeune cuistre ajouterait : et toutes les herbes de la Saint-Jean!). Dès lors, il y eut un notoire désappointement.
ESTHÉTIQUE
Je déjouais les atrabilaires pontifes des groupements congénères : mon ubiquité décevait l’obtus labeur des chimistes pour m’agglutiner en leurs mastics; la clef n’était plus sur ma porte ou du moins j’en avais changé la serrure.
Il fut avéré que je me soustrayais à la cristallisation et que le macérage dans l’alcool d’un inamovible bocal — (de plus gros cornichons pourtant s’y confisaient) — cadrait mal avec les poussées de mon humeur. Un censeur, incrusté en d’austères parti pris, parmi les plus notables, me contamina de l’épithète caméléon. Un autre (cette image hippique m’agréa) utilisa la comparaison d’un écuyer de cirque chevauchant plusieurs selles à la fois.
Ah ! mes enfants, jusque dans la littérature, la propriété est morcelée. Un Balzac pouvait étendre ses bras aux quatre horizons et proférer orgueilleusement : Tout ça est à moii Mais aujourd’hui, même les forts ne sont plus les colons que d’un bref
arpent. Ils défrichent juste l’espace compris dans le cercle de leur bêche. Leur labour n’excède pas un sillon qu’ils versent et reversent jusqu’à ce que la terre sous le soc s’émiette en poussière filiforme.
L’OEuvre, au temps des vastes périples, était un navire carguant ses voiles à travers les atlantiques, vers des contrées toujours plus loin et l’espoir des îles inconquises. Aujourd’hui, c’est un bac de passage et qui, de l’une rive à l’autre, de l’éditeur au public, fait la traversée.
Mais prenez-les donc, ces livres à réclames et à tapages; prenez-les par quinze et par vingt du même moulin; et s’ils sont émulsifs, après la décantation inévitablement vous recueillerez les mêmes sédiments, le même résidu de petite humanité éventée, car la mouture en fut triturée selon d’inexorables et sûres recettes qui, en fin de compte, constituent pour le négociant sa marque de fabrique et Tacha landent sur le marché.
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Il importe, en effet, pour l’écoulement du produit, que le client soit rassuré quant à l’homogénéité et à la perdurabilité du mode de fabricat. On se fournit chez un auteur pour s’octroyer^ selon une hygiène en rapport avec le tempérament , un sédatif ou un cathérétique déjà expérimentés. Et quel déchet si d’abusifs et aléatoires ingrédients risquent d’aliéner la vertu des habituels dosages!
Eh bien ! c’est contre cette commerciale notion de la personnalité que je m’insurge! L’art répugne à médicamenter les gastralgiques indolents d’après un codex stimulateur de bonnes digestions et nie toute analogie avec les officines vénales. L’hermétique artiste toujours, au lieu d’enfourner pour de nouvelles cuissons ses scories, visera à résigner toute connivence avec l’antérieur ouvrier qu’il fut, et en décortiquant le vieil homme — et ses attitudes de pensée — pour d’autres conjectures idéales, à s’ingérer, de
peur d’un cas rédhibitoire, un variable et volontaire altruisme. Sa personnalité itérative et routinière (avec telles modalités de forme et de fond déjà exploitées), il l’abdiquera pour se déporter hors de soi dans l’âme et les sens d’un vierge artiste requis par la divergence du labeur.
En chaque oeuvre pour lui recommence la genèse, chaque est l’effort d’un autre homme pour lequel il lui faut se muer dans un renouveau de personnalité (car il sait que tout concept est régi par des lois spéciales); et ces complexes personnalités, modelées surl’illimitédes choses humaines, finissent par se fusionner dans une sorte d’impersonnalité cyclique et grandiose.
Non seulement la substance foncière, mais les matrices dans lesquelles il la coule, non seulement la dense matière intérieure, mais l'enveloppe dont il la vêt, se modifient selon les rites du thème. Voiton que le chêne s’imbrique de la même écorce que le platane ou le peuplier? Tout
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terreau ne fermente-t-il pas pour des arômes et des floraisons distincts? Le glorieux Eté n’accorde-t-il passes décors pour le triomphe des roses, et l’aride Hiver ne vide-t-il pas l’espace afin d’y faire danser jusqu’aux étoiles, sur ses raquettes dégivré, le vol des neigeux papillons?
Ah ! c’est ici que le symphoniste se révèle, ici que, pour transférer la volupté et l’etfroi aux âmes, les violons et les cuivres entrelacent leurs rameaux d’harmonie, ici qu’éclatent et planent les mélopées du chœur, ici qu’à l’infini, sur le dessin de la trame, selon les exigences mystérieuses du Drame, vont se nouer et se combiner les grandes voix de la polyphonie. Car, en vérité, — (seuls s’y opposent les bonzes ossifiés derrière leurs châsses de vénérateurs de leurs propres reliques), — un rythme essentiel ne règle-t-il pas la variable mécanique de l’idée? Telle n’exiget-elle pas la véhémence^lyrique et les plus magnifiques couleurs? Telle autre le si-
DAMES DE VOLL'PTÉ
lence des nuances comme en songe et d’assoupies musiques pour être entendues des âmes très faibles et convalescentes?
J’ai fait de mon esprit une maison dont les fenêtres s’ouvrent sur des couchants de pourpres et de métaux, dont les fenêtres s’ouvrent aussi sur de mois clairs de lune. Et dites que je suis un prince sans territoires, ceux que je convoite se reculent toujours plus loin devant mes pas. Je suis chez moi partout où s’éveille une sensation d’inconnu, partout où me réclame un peu de mystère. Nulle paternité ne me parle plus en mes livres, une fois leur zone explorée.
Le jour où, résigné à me confiner, maître d’un lopin, dans mon enclos, je ne regarderai plus vers l’horizon, là-bas, qu’on ferme sur moi ma bière : les vers, comme un fromage, auront mangé ma cervelle.