‹ Dames de voluptéChapitre 18 sur 19 · LA. HAINE DANS L AMOUR · texte numérisé non relu

LA. HAINE DANS L AMOUR

en l’écrivant, — des cycles en lesquels acluellement encore évolue cela, comme aux spirales d’un ténébreux mécanisme fonctionnant pour des fins imprescriptibles.

Voici.

Quand j'assumai devant l’autel, pour un espoir d’beureuse longévité, la Vierge timide et charmante que me conférait un mutuel malentendu , je me persuadai qu’elle m’était départie comme une âme congénère où la mienne se répercuterait en de jumelles et égales résonnances. Un entraînement délicieux, sans calcul ni défiance, ou plutôt la douceur d’une sorte d’assoupissement de mon être engourdi au magnétisme du désir, m'avait fait dériver comme en songe vers les lacs d’amour ouverts en ses yeux d’eau de perle et de lumière, les plus beaux qui jamais aient illuminé devant l’homme la promesse des routes fleuries vers des horizons de bonheur.

Nos premières aimées ne démentirent pas ma certitude d’avoir trouvé dans Annie la terre bénie, promise aux semailles de blandices, le Chanaan des rêves du cœur après le pèlerinement des déserts et où très tard, à travers une vapeur de soir rose, sourit la vision de la tente enfin repliée dans la paix des définitives ténèbres. Elles se succédèrent, ces années, comme les étapes d’une marche la main dans la main vers les montagnes et les jardins du bonheur — (puisque la brièveté du bonheur sans cesse le nie et que toujours plus avant, comme un inaccessible mirage, il se recule derrière les cimes vermeilles !).

Déjà toutefois se remuait en moi, comme un frère douloureux, le germe des contradictions qui au fond dépareillaient nosâmes uniquement assorties dans la parité des baisers. L’un à l’autre nous nous étions révélé les ardeurs de la plus folle et de la plus constante passion. Nos corps, instruments accordés pour de délirantes mu-

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siques, vibraient à l’unisson sous les électriques archets d’un désir que nulle possession n’assouvissait. Mais nos âmes, à travers le vertige des caresses, demeuraient étrangères, comme des essences différentes qui récusent l’alliage, comme des figures voilées qui, par delà le mur des sens, regarderaient se consommer dans la profondeur une obscure et démentielle lutte, — nos âmes n’étaient liées que par les frêles attaches de nos lèvres. Partout ailleurs, elles restaient séparées de toute la vastitude des steppes où hennissait et bondissait la cavalerie de notre luxure.

Annie et moi, pour notre malheur, étions deux créatures inquiètes, mais d’une inquiétude impareille. La sienne s’engendrait des oscillations de l’esprit de la femme, agité sans cause comme une eau sur le vide des gouffres et régi par des orages qui déçoivent tout espoir de stabilité. La mienne, au contraire, s’inférait d’une sensibilité exagérée par d’anciennes

souffrances et la prédisposition à ressentir jusqu’à la douleur les heurts qui résultent de l’inégalité des caractères. Mon humeur taciturne et concentrée répugnait à sa nervosité bruyante que les moindres contrariétés exaltaient et inclinaient à la controverse. Je tâchais alors de l’apaiser avec des paroles réfléchies; mais elles demeuraient sans effet sur sa mobilité mièvre et fantasque jusqu’au moment où son irritation se détendait en des crises de larmes qui finissaient par des baisers dont elle semblait s’humilier et me donner raison.

Ce n’était qu’un leurre , puisque à l’exemple de toutes les femmes, en paraissant garder les torts pour elle seule, elle condescendait uniquement à ne pas exiger qu’ils fussent tout entiers de mon côté. Une telle joie de volontaire abdication doublait en ces instants son charme d’humide contrition que, en un élan de gratitude, ma bouche s’appuyait plus passionnément à la sienne, comme pour la payer de s’être violentée.

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A la longue, ces scènes dont l’issue m’amollissait mortellement, excitèrent ma rancune pour les intermittences qu’elles jetaient dans mes études. Rien qu’à l’entendre pénétrer de son pas léger dans mon cabinet, une peur indéfinissable me paralysait, les rouages de ma pensée s’immobilisaient, il me semblait que ce même pas léger allait broyer un peu de l’intellectualité répandue à travers mes laborieuses atmosphères.

Pourtant notre amour n’avait pas varié; nos corps en lianes se nouaient en de toujours neuves alliciances ; personne n’aurait pu soupçonner que pour l’un au moins de nous deux, l’étape était franchie par au delà laquelle le bonheur ne s’aperçoit plus en avant mais en arrière.

C’est qu’en effet l’aspiration au bonheur diverge de l’homme à la femme ; tandis qu’elle la limite à une équation des sens et du cœur qui se résoud dans l’idée de la possession, l’homme hanté par d’autres

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paradis, se suggère le bonheur comme un état psychique, déterminé par l’accord des esprits vainqueurs de l’agitation des sens. La ^femme, toujours serve de son sexe, ne peut détacher sa conception de la félicité dans la vie des contingences que les prédominances sensorielles invétèrent en elle. L’homme seul perçoit une condition de bonheur iusexuelle, soustraite aux aléatoires fermentations de la chair et conséquemment supérieure, puisque rien ne peut l’altérer, à la relative et variable perception de la femme.

Annie, à travers les vicissitudes de notre existence, ne cessa pas un instant d’être heureuse, alors que depuis longtemps, j’avais résigné tout espoir de bonheur. Il arriva un moment où, exaspéré de sa fébrilité, désespérant de l’initier aux calmes certitudes d un idéal de vie pensive, je ne sus plus maîtriser ma colère pour les futiles accès qui , perpétuellement, ravageaient notre ménage. De lamentables con-

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flits mirent aux prises nos âmes hostiles et entre-croisèrent par-dessus leur intime et foncier divorce les épées de sans cesse renaissantes querelles. Elles se terminaient par les larmes à travers lesquelles Annie s’humiliait et me mangeait de baisers, amoureuse jusqu’en ces crises qui nous mettaient à un doigt de la mort, et subordonnée à l’exclusive fonction d’aimer plus encore que les autres femmes.

Ce n’étaient là toutefois que des trêves : au fond de moi, l’être contradictoire grandissait, s’alimentait de mes croissantes animosités , lentement s’incorporait en l’idée et le pressentiment de l’Acte final. Sitôt qu’elle ouvrait la bouche, mon âme, conjecturant l’ennemie, se mettait en garde et s’agitait sourdement ; j’étais obligé de me contraindre pour ne pas refouler d’un geste violent les paroles que, comme une flèche à la corde de l’arc, j’y sentais en suspens. Le sentiment de mon injustice à son égard, — hormis cette incom-

patibilité de nos esprits, elle était en tous points irréprochable, — en outre me torturait comme un mal dont elle était la cause et qui me semblait pire que mes autres souffrances.

Je finis par la haïr en m’avéraot que cette haine était imméritée, et pour cette injure, je cessai de m’estimer moi-même, je compris que ma probité à jamais s’annulait. Ne m’aimait-elle pas de toutes les puissances de son immuable cœur et, après tout, comme seulement elle pouvait m’aimer? Moi-même je continuais à subir l’attrait de son corps charmant ; mes soifs de caresses et de baisers se rafraîchissaient aux fontaines de sa grâce; nos nuits, après des jours cruels, s’alanguissaient de voluptés. En suis-je vraiment venu à cette duplicité? me disais-je. Se peut-il que le même homme qui l’accable de son mépris et ne l’affronte que comme le plus exécrable malheur soit celui qui dans l’alcôve s’assigne son amant soumis et la désire avec ardeur?

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Je m’aperçus bientôt de la coexistence de deux hommes en moi, bifurquant vers des pôles contraires ; l’un était l’homme de mon âme, l’autre était l’homme de mes sens ; et cette antinomie inouïe de la passion persévérant à travers ta haine s’ajouta, pour me supplicier, aux maux que j’endurais déjà. Je fus convaincu, dès ce jour, que rien de durable ne s’accomplissait avec l’amour qui n’est pas l’hymen des esprits et que la vie, comme un organisme, porte en soi le ver dont elle doit se consumer. La nôtre, mal commencée, m’apparut vouée à s’achever dans un désastre.

Je ne pouvais plus modérer la force aveugle qui, par représailles de nos dissensions quotidiennes, projetait mes mains vers cette beauté de son corps qu’ensuite, en une étrange démence, elles adulaient. Oui, j’en vins à frapper comme une bête furieuse l’Annie à la fois adorée et abhorrée qui, après m’avoir fait croire au bon-

heur, me rejetait à la plus sombre désillusion et dont l’amour alternait pour moi le miel et le vinaigre.

— Que ta main frappe au bon endroit, me disait-elle à travers ses larmes; je ne demande qu’à mourir de tes coups puisqu’on mourant, c’est pour toi que je mourrai !

Vainement je la suppliai de se résigner à une séparation qui du moins eût conjuré l’inévitable accomplissement de nos destinées. Elle s’y opposa au nom même de son bonheur.

— Pourquoi nous quitterions-nous, me répétait-elle avec obstination, puisque je suis heureuse ainsi et que je n’ai pas cessé de t’aimer comme au premier jour, puisque, expirant sous tes mains, je serai encore la femme amoureuse et heureuse que je suis ?

Aucune loi humaine, en effet, ne pourrait disjoindre une union que défend contre toute enquête une scrupuleuse et

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réciproque observance du Devoir et qui pourtant, dès l’instant où elle nous souda l’un à l’autre, se dénonça non avenue, car se peut-il que l impossible soit?

Et maintenant, mon vieil ami, tu sais tout, puisque tu n’ignores plus que la mystérieuse gestation de l’Acte en moi est arrivée à terme et que seulement je puis retrouver la paix de l'esprit et l’estime de moi-même si cet Acte s’accomplit.

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