Dames du grand siècle
«La grosse Sévigné et son odieuse fille», a dit Jules Lemaître, indigné que l'une eut condamné Bajazet, et que l'autre, Payant d'abord trouvé bon, se fût déjugée en considération des critiques venues de Provence: Saint-Simon, admirateur de Racine, mais né trop tard ou trop tôt pour avoir eu l'occasion de prendre rang parmi ses partisans, Saint-Simon, qui n'en voulait ni à Mme de Sévigné ni à Mme de Grignan d'avoir boudé Bajazet, est aussi dur pour la belle comtesse que M. Jules Lemaître. Quant à la marquise, nous savons, non par Saint-Simon, mais par ses portraits et son propre aveu, qu'elle était, en effet, un peu replète ; 1), ce qui
(1) A Mme de Grignan qui désirait d'être oiseau pour voler jusqu'en Bretagne : « Vous me parlez de voler un peu dans les airs comme un oiseau, la jolie chose ! Je n'oserais vous présenter une pareille vision de la taille dont je suis. » Et encore: « Vou< avez peur que les loups ne me mangent; il est vrai qu'ils feraient un assez bon repas de ma personne. » Ayant maigri à Vichy en lb;6:«Jenesuis plus une grosse crevée ; j'ai le dos d'uneplateur qui me ravit. »
ne l'empêcha pas d'être belle, d'avoir été très admirée, et recherchée en mariage jusques et au delà même de la soixantaine.
Racine a pâti de son inimitié et du sec intellectualisme de Mme de Grignan : mais c'est le Racine mortel, celui qui s'est éteint le 21 avril 1699, en souhaitant d'aller reposer auprès des Solitaires, ces bons messieurs de Port-Royal, qui l'avaient j#dis exécuté, lui et son théâtre, avec une âpreté et une autorité qui passaient les moyens réunis de la mère, de la fille et de leur coterie. L'autre, l'impérissable, est ce qu'il est, ne pouvant rien gagner aux panégyriques, rien perdre par l'effet des mauvaises chicanes; celles-ci, même, sont à peine regrettables puisqu'elles suscitent des réfutations et tiennent en haleine les dévots de Racine.
La personne de Mme de Grignan n'est pas audessus des controverses comme le génie de Racine. Elle a été malmenée en vertu de textes connus de tout le monde: ne saurait-elle profiter de quelques réflexions suggérées par les mêmes sources? La fille peut monter sans que la mère descende, et si, d'aventure, la première, en un point ou deux, semblait emporter l'avantage sur la seconde, on pourrait le dire sans manquer à Mme de Sévigné. C'est encore lui faire sa cour que de louer à ses dépens Mme de Grignan.
LE FILS DE Mrae DE GR1G>'AX
Saint-Simon a parlé deux fois seulement de Mme deGrignan : en tout, une dizaine de lignes des Mémoires. Sa beauté sauve encore lui attribue-t-il de petits yeux), il n'en dit que du mal, et prétend « qu'elle fut peu regrettée de son mari, de sa famille et des Provençaux, quoi qu'en ait dit Mme de Sévigné dans ses lettres» (1). Voilà bien un raccourci à la Saint-Simon! Mme de Sévigné était morte depuis plus de neuf ans lorsque sa fille décéda et, par conséquent, n'eut aucune connaissance des sentiments privés et publics qui s'attachèrent au souvenir de Mme de Grignan. L'erreur est superficielle : Saint- Simon sait ce qu'il veut dire, et c'est que, sciemment ou non, Mme de Sévigné s'est abusée, et aurait bien voulu abuser les autres, sur le compte de sa nlie.
Saint-Simon a-t-il, personnellement, connu Mme de Grignan ? Ce n'est pas invraisemblable; mais il n'a pu connaître qu'une quinquagénaire usée et aigrie par les tracas et la maladie.
(1) Mémoires. IV. 274, éd. Chéruel.
A partir de 1699, Mme de Grignan semble avoir constamment résidé en Provence; il est probable qu'on ne parla plus d'elle à la cour, si ce n'est au moment qu'y arriva la nouvelle de sa mort mentionnée, sans plus, dans le Journal de Dangeau. La note que, par la suite, Saint-Simon ajouta à cette mention, est la première forme du portrait placé dans ses propres Mémoires. Pour ne passe copier servilement, sans doute, Saint-Simon crayonna une réplique encore moins flatteuse que l'original.
Il fallait que le fils de Mme de Grignan fût, en tout, l'opposé de sa mère, car Saint-Simon n'a pour lui que des louanges. Il se plaît même à dire qu'ils ont été élevés ensemble (1); mais les dates y résistent. Louis-Provence, dit marquis de Grignan, fils unique du comte et de la comtesse de Grignan, naquit le 17 novembre 1671, et Saint-Simon, le 15 janvier 1675. La jeunesse passée, une différence d'un peu plus de trois ans ne compte point ; dans l'enfance, c'est une barrière. On ne voit pas le jeune Grignan, qui fut amené à Paris à l'âge de neuf ans, faire société avec le petit Saint-Simon qui en avait cinq et demi. De camaraderie dans leurs études, il n'y en eut aucune. Au mois d'octobre 1684,
{\) Mémoire*. IV. 178.
n'ayant pas encore atteint ses treize ans. Louis- Provence entrait en rhétorique T ; Saint-Simon faisait sa philosophie en 1691, alors que, depuis 1688, le marquis de Grignan était aux armées.
Le marquis de Grignan avait commencé son stage obligatoire aux Mousquetaires en 1087: « ce stage, dit Saint-Simon, que le roi s'était raidi à imposer à tous, sauf aux princes du sang ». Le jeune Saint-Simon n'entra aux Mousquetaires qu'à la fin de 1691 ; il fit ses premières armes aux Pays-Bas en 1692 et 1693: à cette époque, Grignan était en Alsace, et comme il mourut en 1704, n'ayant jamais cessé de figurer aux armées, tandis que Saint-Simon avait, en fait, quitté le service depuis 1697. leur liaison fut de courte durée. Elle dut se former ou se développer dans les intervalles des campagnes que le marquis de Grignan passait à Paris chez son richissime beau-père (2).
Quoi qu'il en soit, Saint-Simon regretta sincèrement « ce très galant homme qui promettait fort ». Savait-il que ce jeune Grignan qui avait conquis l'estime de tous les gens qui le connurent, fut élevé, dirigé, suivi de très
(1) Frédéric Masson. — Le marquis de Grignan, p. 42. 2) En 169i, Saint-Simon et Grignan firent tous deux partie de l'armée qui opérait au Palatinatoù Ion retrouve Saint-Simon en 1695,1696 et 1697. Mais en 1696, Grignan était à l'armée du Piémont, et en 1697 à celle de Flandre.
près par sa mère à laquelle on n'accorde pas la juste part qui lui revient dans le bon renom qu'a laissé Louis-Provence de Grignan, le dernier né de sa famille, mais non point le dernier de sa race (1).
ce qu'était au juste le savoir de de sévigne et celui de mms de grignan
Il est au moins un goût que Mme de Grignan ne réussit pas à éveiller chez son fils : c'est celui de l'étude, et cette rhétorique faite entre treize et quatorze ans dut être bien faible. Le jeune Grignan n'aimait pas le travail intellectuel, il n'aimait pas même à lire, en quoi il ne se montrait pas le petit-fils de sa grand' mère. Mais était-il, sous ce rapport, si différent de sa mère ? La docte Mme de Grignan ne fut pas une grande liseuse; un long ouvrage la
(1) Les Adhémar de Monteil de Grignan s'étaient éteints au xvie siècle. Leur nom passa par mariage, en vertu d'une substitution, à Gaspard de Gastellane; de façon que le gendre de Mme de Se vigne était, en réalité, un Gastellane. L'ancienneté de noblesse desAdbémar et des Castellane était égale.
rebutait; elle ne savait pas relire. Son tour d'esprit était plus scientifique que littéraire ; une discussion sur quelque subtilité philosophique l'intéressait vivement; mais elle réprouvait la lecture des romans, et les ouvrages d'histoire la lassaient : elle ne les finissait pas. « Auriez-vous la cruauté de ne point achever Tacite ? Laisserez-vous Germanicus au milieu de ses conquêtes ? » lui écrivait sa mère.
Les poèmes épiques lui déplaisent. L'Iliade, en particulier, lui parait grotesque ; à l'épopée, elle préfère les fables, et comme ce sont celles de La Fontaine, on ne peut pas trop s'en fâcher; pourtant, elle y trouve parfois quelque chose de forcé ; le vrai motif de cette prédilection, c'est, peut-être, la brièveté, qui est ie propre de l'apologue : il ne faut pas un grand effort pour aller au bout d'une fable. L'effort ne répugnait pas à Mme de Grignan pourvu qu'il fût dirigé dans le sens de ses aptitudes; ce n'est assurément pas sans peine qu'elle s'était assimilé les doctrines cartésiennes, qu'elle était devenue une savante, une vraie, telle qu'on se figure Armande échappée de la scène, et libérée de l'invraisemblable solidarité avec la sottise et l'ignorance à laquelle Molière l'a condamnée.
Mme de Grignan n'est pas « un pauvre
esprit », elle n'a pas « la tête tournée», comme le lui écrivait, d'ailleurs bien affectueusement, son frère , parce qu'elle ne s'intéresse qu'aux petits corps (les atomes), à Uindéfectibilité de la matière, aux négations non conversibles (1) ; mais il est très vrai que le développement des sujets d'imagination ou de sentiment ne touche point Mme de Grignan, et donc, elle n'est pas une liseuse.
Est-elle même, classiquement, instruite?
En d'autres termes, a-t-elle une connaissance étendue ou seulement moyenne des langues et des littératures anciennes? La langue grecque, elle l'ignore ; mais elle pourrait, néanmoins, goûter les chefs-d'œuvre de la littérature grecque; or, nous savons qu'elle s'avise — deux cents ans avant les auteurs de la Belle-Hélène — de ridiculiser les héros d'Homère !
Remarquons en passant que Mme de Sévigné qui, elle non plus, ne sait pas le grec, et n'a pas besoin de s'en excuser, ne semble pas entrer mieux que Mme de Grignan dans l'esprit des épopées anciennes : « .... il est vrai, ma fille, que ce mélange des dieux et des hommes cependant, il faut respecter le
(1)23 juillet 1677.
P. le Bossu » (1). De sorte que si le P. le Bossu n'avait prôné avec plus d'ardeur même que Despréaux les mérites du poème épique... Mme de Sévigné plaisante, soit. Mais elle dit encore : « tous les grands esprits sont dans le goût de ces anciennetés », ce qui marque assez qu'elle les admire par tradition, en conséquence d'une sage discipline littéraire dont Mme de Grignan s'affranchit sans façon.
On pourrait bien aussi s'étonner que Mme de Sévigné ne fasse jamais d'allusions aux trois tragiques grecs. Nous n'avons pas toutes ses lettres, et elle n'a pas fait entrer dans ses lettres tout ce qu'elle a pensé ou dit; mais elle a souvent parlé de Racine, et si des rapprochements entre lui et Euripide ne sont pas venus au bout de sa plume, n'est-ce pas parce que les « anciennetés grecques » lui étaient mal connues? Pourtant, elle avait eu pour maîtres Chapelain et Ménage-Yadius : celui-ci sachant du grec « autant qu'homme de France ».
Ils lui enseignèrent le latin, de manière, disent les notices, qu'elle put, « selon ses propres expressions, lire Virgile dans toute la
(1) Auteur d'un traité du poème épique paru en 1675 que Corbinelii mettait « cent piques au-dessus de l'Ait poétique de Boileau », dit Mme de Sévigné.
majesté du texte » (1). Mme de Sévigné, qui ne se vante jamais, a écrit : « Nous (c'est-à-dire, elle-même, l'abbé de Coulanges et l'abbé de La Mousse) lisons Virgile dans toute la majesté du latin et de l'italien. » (2) Apparemment, les abbés n'avaient que faire d'une traduction de Virgile ; à qui était-elle utile, sinon à Mme de Sévigné ?
Dans une autre lettre on voit ceci : « Corbinelli (un des fidèles de Mme de Sévigné, fort érudit) m'a fait admirer Virgile. » N'est-ce pas en l'aidant à le mieux comprendre? Dans une autre encore : « Nous lisons des maximes (tirées de Tite-Live) que Corbinelli m'explique. »
Ce même Corbinelli écrivant de chez Mme de Sévigné à Bussy-Rabutin, cousin dà la marquise et excellent humaniste, sème dans sa lettre quelques citations latines « en les traduisant à mesure pour Mme de Sévigné » (3). C'est
(1 ) P. Mesnard. Notice (p. 25) précédant le* lettres de Mme de Sévigné, édition Régnier. Tous les renvois : tomes et pa^es, se rapportent à cette édition.
(2) lil. 150.
(3) Mme de Sévigné, le 28 juin 1671, rappelait à sa fille leurs communes lectures de Tacite : a Je tous interrompais souvent pour vous faire entendre des périodes où je trouvais de l'harmonie. » S'aidant pour lire Virgile d'une traduction italienne, déroutée par les citations de Corbinelli et par les maximes qn'il avait eiira'tes de Tite-Live, Mme de Sévigné ne pouvait pas entendre Tacite, dans le texte, assez bien pour le faire entendre à d'autres. 11 s'agit évidemment d'une traduction française ou plutôt italienne. La lettre de Corbinelli fut écrite de Livrv, le 30 juillet 1677. (V. 249.)
significatif. II termine ainsi : « Vous traduirez mon latin à madame votre fille ; que ne le lui montrez-vous avec la méthode du Port-Royal ? Il n'y en a que pour quinze jours. » (Façon de parler, cela s'entend.) Il fallait que Ménage et le P. Rapin se fussent servis de cette méthode pour enseigner Mlle de la Yergne (Mme de la Fayette) puisque, si nous en croyons Segrais, elle savait au bout de trois mois, à peine, déjà plus de latin que ses deux maîtres. Mais nous n'en croyons pas Segrais.
Dans la bibliothèque des Rochers, se trouvait un Salluste, auteur facile : c'était une traduction. On peut inférer de tout cela que Mme de Sévigné savait assez de latin pour s'attacher et se plaire à la lecture des textes lorsqu'elle était soutenue par un bon guide : son fils ou Corbinelli. De connaissances classiques, Mme de Sévigné a, tout compte fait, un modeste bagage, et celui de sa fille est plus léger encore. Reprenant et raillant sa sœur du mépris où elle tient l'épopée grecque, Charles de Sévigné ajoute : « Si vous pouviez vous faire expliquer le sixième livre de Y Enéide et le neuvième, je suis sûr que vous y trouveriez du plaisir. » Vous faire expliquer, cela indique clairement que, pour se tirer d'un texte latin, il fallait à Mme de Grignan beaucoup plus qu'une aide.
La mère et la fille ont dans le goût des étrangetés et des lacunes : l'une n'a pas seulement remarqué la valeur incomparable de la forme des Lettres Provinciales dont elle n'approuve pas le fond, ce qui est permis ; l'autre, qui en admire tout — c'est Mme de Sévigné — , place Nicole au-dessus de Pascal. A propos des Essais de Morale : « Quel langage ! On croit n'avoir lu de français que ce livre ! » (1) Une érudition plus sérieuse les aurait-elle garanties des méprises et, finalement, transformées en Aristarques? Gela n'est pas sûr. Qu'on se souvienne qu'au dix-neuvième siècle, une élite universitaire, substantiellement « nourrie aux lettres», s'est acharnée sur Balzac, About en tête. Qu'on relise l'article de Sainte-Beuve sur les Mémoires d'Outre-Tombe, éclairé, comme il le dit lui-
(1) Charles de Sévigné dont le tact littéraire est très sûr, y relève « de l'obscurité, du sophistiqué, du galimatias en quelques endroits, et de l'ennui presque partout. » (IV. 336). La postérité a ratifié ce jugement : les oeuvres de Nicole sont délaissées. Mme de Sévigné, peut-être influencée par son fils, alors près d'elle, s'estemportée une fois contre Nicole, ses idées et son style. « Il y a le plus beau galimatias que j'aie encore vu au vingt-sixième article du dernier tome des Essais de morale... Mettre au jour tout ce qu'il y a de plus sévère, et puis conclure comme le P. Bauny, cela impatiente. Je veux mourir si je n'uime mille fois mieux les Jésuites : ils sont au moins tout d'une pièce, uniformes dans la doctrine et dans la morale. Nos frères (les jansénistes) ne sont point sincères. . . » Elle atténue aussitôt cette boutade : « Ma tille, vous voyez bien que je me joue et que je me divertis . » V. 215-216.
même, d'une page de George Sand : page qui, des Lundis, a passé en maint autre lieu, et ce n'est point Chateaubriand qui en pâtit. Cet article, en raison principalement de l'esprit dans lequel il a été écrit, est une exécution (l).Le mot delà fin, c'est le lecteur qui l'ajoute :
Les gens que vous tuez se portent assez bien.
Il arrive aux meilleurs critiques de se tromper dans leurs estimations, de se contredire sans rencontrer l'idée juste, de pousser trop loin les systèmes, d'élever des idoles et de méconnaître le mérite : tout cela n'est rien — ou plutôt, jusque dans les erreurs, peut être, parfois, très intéressant. — Ce n'est pourtant pas la plus belle partie de leur œuvre, puisque ia sagacité même n'en constitue pas la véritable valeur. Mais, de leur étroit commerce avec les auteurs et les ouvrages, sort une infinité d'idées offertes généreusement et dont il ne tient qu'à nous de tirer profit. Nous ne trouverions rien
(I) l,r vol. des Lundis. Sainte-Beuve a consacré aux Mémoires d'Outre-Tombe un second article qui est au vol. II. Dans l'un comme dans l'autre, il cherche à Chateaubriand d étranges querelles : on dirait qu'il lui en veut de s'être montré gentilhomme jusque dans les faiblesses de sa vie et dans les récit* qu'il en a laissés : de la part de Sainte-Beuve, c'est une singulière maladresse que de fournir aux lecteurs la matière d'une comparaison pour lui-même si désavantageuse.
de semblable chez Mme de Sévigné, qui a des opinions en littérature, mais n'est point un critique, non plus qu'elle n'est un historien parce que, sous le coup d'un deuil national, elle a écrit de belles pages au sujet de Turenne, ou un philosophe, pour avoir disserté sur le mystère de la destinée humaine au sortir d'un sermon de Bourdaloue.Mme de Sévigné n'est qu'un écrivain, et c'est déjà bien joli. Brunetière a dit : « on apprend à penser ; on n'apprend pas à écrire », c'est-à-dire, à écrire de façon personnelle et selon le génie de la langue ; car il est certain que la correction, qui est l'orthographe du style, s'enseigne aussibien que l'orthographe des mots. Donc, pour écrire avec charme, originalité, et sans rien accorder aux procédés ; pour écrire, à la fois, comme tout le monde et comme personne, il faut être né écrivain. Mme de Sévigné était née écrivain; Mme de Grignan aussi, probablement.
Mme de Sévigné avait des connaissances plus variées que Mme de .Grignan parce qu'elle lisait davantage et lisait toute sorte de livres. Son sens critique ne paraît pas avoir été très supérieur à celui de sa fille. Pour leur temps, c'étaient des savantes, dit-on. Quesavaient-elles vraiment bien, en outre de leur langue ? — L'italien. L'espagnol devait leur être moins
familier; elles lisent Don Quichotte, mais dans une traduction (1).
Aujourd'hui, les plus modestes des gradées de Sorbonne, des bachelières « latin-langues vivantes », sont plus instruites que ces deux femmes, et cependant, une Sévigné, même une Grignan, car ce qu'on sait de Mme de Grignan et le peu qu'on a d'elle suffisent à la placer encore assez haut, sont des « accidents » aussi rares qu'autrefois.
Un littérateur moderne et moderniste écrivait naguère : « dans ce pays fertile en élites pensantes, à l'heure actuelle où cent poètes versifient mieux qu'Hugo, cent physiciens déduisent mieux que Lavoisier, où beaucoup
(1) Mme de Grignan parlait l'italien très couramment, mais non pas Mme de Sévigné (Voir m, 23, et y, 64) . Etant à Livry (1676), Mme de Sévigné consulta le médecin du couvent de Chelles, un Italien nommé Amonio, personnage équivoque que le visiteur du couvent fit partir d'autorité . «Je ne lui dis jamais un mot d'italien, écrit Mme de Sévigné, mais aussi il ne m'en dit pas un de français : voilà ce que nous aimons ». Chacun d'eux entendait fort bien la langue qui lui était étrangère, et la parlait mal. De même, Ménage, bon versificateur italien, était incapable de parler une langue qu'il écrivait très purement. « Quand quelque homme de lettres italien venait à Paris, il ne manquait pas de rendre visite à Ménage lequel ne pouvait pas lui répondre deux mots en italien quoiqu'il fût membre de l'Académie délia Crusca » (Journal des Savants, année 1724, p. 48).
Ce n'est pas Ménage qui a pu enseigner l'italien à Mme de Sévigné comme l'écrit P. Mesnard (Notice de lédition Régnier p. 24), si lui-même ne l'apprit que pour complaire à ?>Ille de la Vergue, plus jeune que Mme de Sévigné de huit ans (Voir Mme de la Fayette par le comte d'Hau«sonville, p. 17).
d'hommes instruits, s'ils voulaient cet effort, seraient capables d'écrire l'histoire comme le fit Taine, de régir l'Etat comme le sut Richelieu... » Eh ! la volonté stimulée par l'ambition est aujourd'hui le fonds qui manque le moins; mais le savoir et le génie, cela fait deux. Le savoir, en tout genre, n'est qu'un mécanisme; s'il n'est pas actionné par le génie, son rendement est mo}Ten ou nul.
La diffusion de l'instruction répond à une nécessité sociale: donc, sa valeur pratique est considérable. Hors de là, son utilité est difficile à établir. Nous sommes généralement bienplus instruits qu'au xvne siècle : produisons-nous en nombre supérieur ou seulement égal d'excellents écrits ? Il est au moins assuré que le genre épistolaire ne comptera plus de Sévignés, car il se meurt, et cela fait regretter d'autant plus la perte des lettres de Mme de Grignan.