LES INCONVENIENTS DE LA SAGESSE
Il y a des personnes auxquelles le sérieux ne réussit pas. Leur tenue irréprochable les fait tout juste estimer et les rend antipathiques quoi qu'elles fassent.
Toutes les personnes sérieuses ne sont pas victimes de la mauvaise chance qui leur assure pile à chaque coup, mais seulement celles qui sont timides, parce que, perdant facilement la tête, elles font tout à contre-temps. On peut se troubler sans cesser d'être naturel lorsque la raison ne cherche pas querelle à l'émotion; mais une personne réfléchie entame la lutte, joue l'assurance pour se donner du courage, l'exagère pour dissimuler sa déroute, ne trouve plus un mot juste, un geste aisé, une intonation agréable et, sans qu'il y ait de sa faute, est légitimement taxée de raideur et de suffisance. Que faire là contre?
D'après Sénèque, la timidité dont les effets capricieux ne peuvent être ni provoqués, ni prévenus, est soustraite à Faction de la sagesse.
Il en donne des exemples; et, de nos jours, n'a-t-on pas vu un historien, homme d'Etat et bon orateur, passer pour irréductiblement fier quand il n'était que timide désespérément ?
La comtesse deGrignan se trouvait dans le même cas. A quarante ans sonnés, rompue au monde depuis si longtemps, elle se trouble de façon absurde à Marly, complique sa mésaventure par son agitation, et la prolonge par les reproches dont elle s'accable. Quelle part la timidité indéniable de Mme de Grignan a-t-elle eue dans sa sécheresse, sa hauteur et son affectation peut-être exagérées par ses ennemis de cour, c'est impossible à déterminer; mais il est hors de doute que la timidité consciente et combattue ne rend personne aimable. La mère et la fille avaient une extrême facilité à rougir; ce devait être charmant chez Mme de Sévigné qui, n'étant pas timide, n'en perdait pas son aisance, et pénible à observer chez Mme de Grignan qui se raidissait contre cette faiblesse.
Mme de Sévigné a bénéficié, et c'est tout simple, de sa rare sociabilité. Lescontemporains n'ont pas incriminé ses inconséquences : la postérité lui en fait presque un mérite. Mais, supposons que Mme de Grignan se fût liée avec des femmes décriées comme M m es de Montglas et de Fiesque, sa réputation en aurait été ternie
pour toujours. Si elle avait été assez étourdie pour correspondre avec Fouquet que ses galanteries rendaient un personnage très compromettant, aurait-on cru, rien que sur sa parole, et croirait-on encore, comme on le fait pour sa mère, à la parfaite innocence des billets retrouvés dans la cassette aux poulets du Surintendant ?
Le jeu que Mme de Sévigné mène avec son cousin Bussy passe ce que le badinage et le rabutinage ont licence d'excuser (1). Ena-t-elle pâti? Au contraire. On l'admire d'avoir si bien joué avec le feu en compagnie de Bussv-Rabutin et de quelques autres.
Cette femme, très honnête et médiocrement sérieuse, a trouvé partout de l'indulgence (2);
(1)-I1 s'y mêle aussi de la préciosité enfantine, témoin le billet trop vanté du 15 mars 1648 : « Je tous trouve un plaisant mignon.. » La parité d'esprit (rabutinage; que Mme de Sévigné et Bussy se plaisent à remarquer en eux. serait plutôt l'effet du hasard que de la parenté. La première femme de Bussy était cousine germaine de Mme de Sévigné et, comme elle, petitefille de sainte Chantai : d'où vient que Mme de Sévigné traite de nièces (à la mode de Bretagne | les filles de Bussy «t même celles du second mariage, pour ne pas faire de différence entre les sœurs, sans doute: quant à Bussy, il n'est pareut de Mme de Sévigné qu'au septième degré. Nonobstant sa religion fort douteuse, Bussy avait la vanité de se poser en petit-fils de sainte Chantai : a Saint-François de Sales et notre grand'mère n'ont pas seulement demandé à Dieu toutes mes disgrâces... » écrit-il à Mme de Sévigné. Or, il n existait aucune parenté entre Bussv et sainte Chantai, femme du cousin germain du père de Bu*sv.
(2) Le fameux portrait que Bussy a fait d'elle est désobligeant, mais non injurieux.
elle fut ménagée jusque dans les petits vers qui circulaient à la dérobée. Mme de Grignan, aussi vertueuse que sa mère, et qui ne s'est jamais départie des plus sévères convenances, a été outragée dans d'ignobles épigrammes. Négligeons-les, c'est vraiment trop bas. Mais voici un reproche avec lequel il faut compter; La Fontaine lui a donné place dans Tépître dédicatoire du Lion amoureux (1).
« Vous qui naquîtes toute belle A votre indifférence près. »
Ainsi, Mlle de Sévigné, à la veille de devenir Mme de Grignan, était indifférente. Mais à quoi ou à qui? La suite nous l'apprend : à l'amour et aux galants.
« Amour est un étrange maître...
Quand on en parle devant vous, La vérité vous offense. »
Il paraît que la belle Madelonne (2) ne permettait pas aux soupirants de s'émanciper en fadeurs et déclarations. Mais elle avait raison ;
(1) Une fable bien ordinaire, mais sauvée par la moralité si prestement et si joliment tournée !
(2) Comment ce nom, qui semble être une déformation de Madeleine, est-il venu à Mlle de Sévigné qui s'appelait Françoise- Marguerite ?
c'était très bien fait. Quant au reste, convenons qu'il est difficile de décider que telle ou telle est insensible aux « passions de l'amour », bien que l'on puisse souvent décider du contraire. Mme d-e Grignann'avaitpasd'inclinationpour les « passions de l'amour », ou elle la tint bien en bride par prudence et vertu : ce sont ses affaires. Pour nous, louons-la sans réserve de sa sage jeunesse et de sa vie exemplaire d'épouse (1).
l'humeur de ma fille, l humeur de ma mère
Mme de Grignan est véhémentement soupçonnée d'un autre genre d'insensibilité. Celuilà, on peut le discuter avec utilité et sans indiscrétion. Textes en main, sa froideur pour sa mère, son indifférence pour ses enfants, sa dureté pour ses belles filles et pour sa bru, lui ont été reprochées, et la matière du réquisitoire étant extraite, en majeure partie, des lettres
(1) Ne marchandons pas non plus les éloges à M. de Grignan 9i étranger aux désordres privés dont la noblesse d'alors ne se faisait point scrupule. Non seulement le mari et la femme furent personnellement très honnêtes, mais ils eurent encore le sens> infiniment rare dans leur milieu, de former un vrai ménage.
de Mme de Sévigné, celle-ci, sans l'avoir pu prévoir, a fait à sa fille un tort considérable.
Cependant, il est certain que Mme de Grignan s'entendit parfaitement avec son frère dont l'affection profonde, désintéressée, charmante, prenait fort bien, à l'occasion, le ton du conseil et celui de la raillerie. Sa conduite envers la famille de son mari est au-dessus de tout éloge. Au lendemain de son mariage, elle se montre une vraie Grignan pour tous les Grignans et alliés des Grignans, et cela dura jusqu'à sa mort.
La bonne intelligence avec ses beaux-frères était, assurément, facilitée par le renoncement que, de tout temps, les cadets de cette maison s'imposèrent au profit de l'aîné, se faisant d'Eglise ou, dans la condition laïque, renonçant au mariage, pour la plus grande considération et richesse du chef du nom. Au lieu d'affaiblir le tronc, les branches lui versaient leur propre sève : revenu des charges, et surtout des grosses prébendes ecclésiastiques.
On préférerait voir deux des Grignans : l'un, archevêque d'Arles après avoir été longtemps coadjuteur de son oncle Grignan (un vrai prêtre, celui-là, de vocation divine et non sociale), l'autre, évêque de Carcassonne, dépenser leur argent en bonnes œuvres plutôt qu'en bâtisses; mais c'est le château de Grignan, symbole
MÈRE ET FILLE lo
extérieur et témoin séculaire de la gloire familiale, qu'ils réparent et agrandissent. De ces fonds d'Eglise, biens virtuels des pauvres, ils aident leur frère à payer ses dettes; mais c'est qu'il n'y a pas pour eux de besoins plus intéressants que ceux de la maison de Grignan. Le comte de Grignan doit faire honneur au roi de France, à Louis XIV, qu'il représente en Provence. 11 doit faire honneur à ses ancêtres, jadis indépendants sur leurs domaines : deux souverainetés à soutenir, et la fierté des Grignans est encore plus exigeante que le service du grand Roi.
C'est, néanmoins, une belle chose que ce dévouement de tous les hommes d'un même sang à une même œuvre. L'aîné, non plus que les cadets, ne songe à vivre sa propre vie : il la fond dans les destinées de sa race.
La noblesse de France n'était pas uniformément taillée sur ce patron. L'esprit de famille n'en gouvernait pas tous les membres : témoin le chevalier de Gramont disant de son aîné : « il crèvera sans que je l'aide ou que je l'en empêche... » (1) Nos Grignans sont meilleures
(1) Il creva, en effet, avant l'âge, laissant ses biens à cet indigne cadet, un de nos meilleurs conteurs, s'il est Trai qu'Hamilton n'a été, comme il l'assure, que le scribe des Mémoires du chevalier de Gramont.
gens. Mme de Sévigné les aima tous, pénétrée d'une sorte de respect pour la parfaite union qui régnait entre eux.
En outre de ses quatre beaux-frères, la comtesse de Grignan avait trois belles-sœurs; l'une était religieuse, mais ne laissait pas de compter dans la famille ; les deux autres étaient établies dans la vallée du Rhône. Mme de Grignan va chez elles, les reçoit; sa préférence pour Mme de Rochebonne qui ressemble au comte, son frère, ne fait point tort à Mme de Saint-Andiol. Un billet écrit par Mme de Grignan, trente ans au moins après son mariage, ne permet aucun doute sur l'intimité qui existait encore entre elle et Mme de Rochebonne. Le comte de la Garde, cousin germain des Grignans, est en relations amicales et suivies avec Mme de Grignan. A moins de supposer que tous les membres de cette famille étaient doués d'une invraisemblable douceur de commerce, comment admettre que Mme de Grignan fût difficile à vivre? (1)
(l)Le refroidissement qui survint entre elle et M. de la Garde en 1680, dura peu, et le souvenir n'en troubla point leurs bons rapports ultérieurs. De même, quelques froissements passagers avec ses beaux-frères, les prélats, ne tirent point à conséquence, étant sortis de difficultés pécuniaires très propres en tout temps à irriter ceux qu'elles concernent. Dans combien de familles, si leur privé nous était pareillement dévoilé, trouverait-on, tout
Sitôt mariée, elle s'entendit mal avec sa mère, c'est un fait acquis ; et, chose singulière, les querelles dérivaient la plupart du temps d'une sollicitude réciproque et touchante pour leur santé. Mme de Grignan était délicate; elle mangeait peu et, de préférence, ce qu'on lui défendait; ces façons n'étaient ni nouvelles ni rares, mais elles faisaient « sauter en l'air » Mme de Sévigné. Mme de Grignan négligeait des précautions sans doute nécessaires : Mme de Sévigné harassait sa fille de représentations, de supplications, de pleurs. Mme de Grignan écritelle à sa mère une trop longue lettre : « Et votre poitrine, ma fille?... Ma très chère fille, figurez-vous que je suis à genoux devant vous et qu'avec beaucoup de larmes, je vous demande, par toute l'amitié que vous avez pour moi et par toute celle que j'ai pour vous...» (1) Mme de Sévigné garde-t-elle plus de mesure dans le tête-à-tète que la plume à la main? Le contraire est probable. Revenant sur leurs pénibles désaccords, elle écrit : « Je ne crois point m'être jamais rendue pesante», et c'est une demi-preuve qu'elle l'a été.
compte fait, l'équivalent d'une Mme de Grignan, un don de soi aussi complet à sa famille d'adoption? « Je suis persuadée, lui écrivait sa mère, que vous êtes aimée dans voire famille, à la manière dont vous vous y êtes transmise et livrée et abîmée. » (1) VI. 159.
Une tendresse si bourdonnante énervait Mme de Grignan naturellement calme et concentrée. De son côté, Mme de Sévigné était froissée qu'à ses objurgations de prendre soin d'elle, sa fille répliquât, comme on dit, du tac au tac, en manifestant pour la santé de sa mère des inquiétudes injustifiées. Enfin, sur toute espèce de choses, elles se prenaient de travers. Nous avons de Mme de Grignan une phrase reprochée avec gémissementspar Mme de Sévigné à la fille trop perspicace qui l'avait écrite : « Vous ne sauriez plus rien faire de mal, car vous ne m'avez plus; je suis le désordre de votre esprit, de votre santé, de votre maison ; je ne vaux rien du tout pour vous. » (1) C'était une dureté ; mais il fallait bien que ce fût une vérité, pour que Mme de Grignan l'osât dire. De plus, en assumant toute la responsabilité des torts de sa mère, Mme de Grignan nous oblige d'y croire. L'une ne se renfermait que trop dans son humeur ; l'autre sortait de son caractère.
Mîne D': GRIGNAN ET SES BELLES-PILLES
Mme de Grignan ne fut jamais brouillée, même pour un jour, avec sa mère. Elles se séparaient par impossibilité d'éluder les querelles et, le lendemain, les lettres couraient de l'une à l'autre; tandis qu'il est avéré qu'elle se fâcha pour toujours avec Tune des deux filles que son mari avait eues de sa première femme, Angélique d'Angennes, la fleur des Précieuses (1). Cependant, la jeune belle-mère était entrée généreusement dans un rôle tenu de tout temps pour assez ingrat.
(1) Il est probable qu'Angélique d'Angennes était plus âgée que son mari; c'était la dernière fiJle de la marquise de Rambouillet; Julie (duchesse de Montausier), l'aînée de la famille, était née en 1605 ou 1607 ; en admettant qu'il y eut entre les deux sœurs l'espace d'une vingtaine d'années, la naissance d'Angélique dont la date n'est pas connue, se rapprocherait de l'année 16^5. Le comte de Gïignan supposé âgé d'environ quarante ans lorsqu'il épousa Mlle de Sévigné en 1669, dût naître vers 1630. (Des dictionnaires donnent — ferme — la date de 1632 ; sur quoi la fendent-ils? On ne connaît aucune pièce propre à fixer les idées sur ce point.) La première Mme de Grignan n'était nullement belle; la petite vérole l'avait bien gâtée; elle était rousse : grande disgrâce à cette époque ; « en se coiffant de faux cheveux, cela peut aller », écrit Tallemant des Réaux.
Ces enfants avaient été élevées dans un couvent de Paris, et Mme de Grignan étant arrivée, à la fin de novembre 1677, à l'hôtel Carnavalet où sa mère venait de s'installer, écrivit à son mari attardé en Provence : « Envoyez-nous des lettres pour vos filles, afin que vous les trouviez ici (à l'hôtel Carnavalet) ; le coadjuteur y demeure et les ira tirer de prison. » Le coadjuteur d'Arles est l'oncle des enfants ; encore faut-il un ordre du père pour que la porte du couvent s'ouvre aux jeunes pensionnaires. Mais le comte de Grignan est attendu à Paris « avant un mois» ; il serait bien naturel de lui laisser le soin de délivrer ses filles. Point du tout. Mme de Grignan les veut tout de suite, et le procédé est particulièrement délicat, car ses propres enfants sont restés en Provence (1).
Le comte de Grignan ne fit que poser à Paris : « Il vient d'arriver de Provence et s'y en retourne sur ses pas », écrit Mme de Sévigné à Bussy-Rabutin, le 8 février 1678. Au printemps, la famille va s'installer à Livry, chez l'abbé de Coulanges. Le 20 mai, Mme de
(i) P. Mesnard (Notice I. 237) dit que Mme de Grignan amena son fils à Paris en novembre 1677. L'on n'en a aucune preuve, ainsi que le remarque Frédéric Masson : [Le marquis de Grignan, p. 34); et comme il est certain que cet enfant se trouvait en Provence au printemps de 1678, l'invraisemblance est grande de supposer qu'on lui a fait faire un pareil voyage, aller et retour, au coeur de l'hiver.
Grignan écrit une longue lettre au comte; par parenthèse, les quelques lettres de Mme de Grignan à son mari qui sont arrivées jusqu'à nous, justifient parfaitement le mot connu de Joseph de Maistre : « Si j'avais à choisir entre la mère etla fille, c'est la fille que j'épouserais. ., En vérité, de telles lettres sont l'honneur d'un ménage, et elles- ne déparent pas la littérature française, il s'en faut ! Des choses clairement et sobrement exprimées, sans redites ni babillage ; point de sécheresse, point d'apprêt; une correction parfaite et des échappées poétiques... «je vous quitte pour me promener au chant des rossignols qui m'appellent et vous charmeraient ».
Les jeunes Grignan sont mentionnées deux fois dans la lettre du 20 mai 1678. « Vos petites filles sont fort aises ici; je les prépare à ne pas trouver de si beaux jardins à Grignan. >, Vos petites filles : c'est façon de parler gentiment maternelle, car Mlle de Grignan a, au moins, seize ans, la cadette, dite Mlle d'Alerac, en ayant presque quinze (1). Tout cela ne sent pas la marâtre, il faut en convenir.
Quelques années passent durant lesquelles on ne relève aucune trace de mésintelligence
entre la belle-mère et les belles-filles, et Mlle de Grignan entre aux grandes Carmélites, à Paris ; elle en sort bientôt pour raisons de santé (1), prend pension aux Feuillantines, fait donation à son père de quarante mille écus, et les langues de s'exercer aux dépens de Mme de Grignan desservie, en cette circonstance, par une lourde faute de tactique échappée à sa mère (2). Cependant, est-il possible de douter des goûts monastiques de Mlle de Grignan qu'on voit, jusqu'à sa mort, prendre de la vie religieuse tout ce qui était compatible avec sa faible constitution, alors qu'aucune convenance ne s'opposait à sa rentrée dans le monde?
Trop de filles nobles épousaient le couvent de gré ou de force, pour que l'on se soit fort
(1) « Elle ne put, même dans le noviciat, supporter la rigueur de la règle ». dit P. Mesnard (Notice I,p. 249), d'après Mme de Sévi-né elle-même (VII, 522). Mais les novices suivent la même règle nue les professes, sans quoi le noviciat ne serait pas une véritable épreuve. Mlle de Grignan passa d'abord quelques mois à l'abbaye de Gif, près de Port-Koya), et comme elle était partie inopinément de cbez sa belle-mère, alors à Paris, de ce fait, et d'une phrase tirée des lettres de Mme de Sévigné, on pourrait conclure à une brouille de famille, qui dura bien peu, en tout cas. On pourrait se tromper aussi ; car il arrive souvent qu à l'heure de quitter le monde, même très volontairement, lame ,e trouble, le caractère s'aigrit; la sérénité ne reparaît que lorsque le pas est franchi.
(2) Le mal n'est pas d'avoir annoncé cette donation à des personnes qui, d'autre part, l'auraient apprise; mais de 1 avoir fait de manière inconséquente. (Lettres du 25 octobre 1686 et du 15 janvier 1687). Il en sera reparlé.
ému au sujet de Mlle de Grignan, dénuée de beauté et notoirement pieuse. Le nœud de l'affaire n'est pas là, mais dans la donation des quarante mille écus. Résolue à vivre dans le célibat et la retraite, Mlle de Grignan pouvait se dépouiller d'une partie de sa fortune; connaissant les embarras d'argent de son père, elle l'aida du sien et fit bien.
L'avoir des deux sœurs venait de leur mère. M. de Montausier, beau-frère d'Angélique d'Angennes, poussa les hauts cris : « Cette donation, arrachée par Mme de Grignan à Mlle de Grignan, coupait la gorge à Mlle d'Alerac-. » Le duc de Montausier — l'Alceste de Molière, peut-être, — n'est pas un homme sympathique (1). Il était dans son rôle en regrettant que ce qui venait des Angennes passât aux Grignans; il en sortait en incriminant de façon insultante l'influence que Mme de Grignan avait pu exercer sur sa belle-fille, outre que Mlle d'Alerac ayant quatre-vingt mille écus en propre, était assez riche pour se passer des générosités de sa sœur.
Mme de Grignan n'a pas soufflé à sa belle-
(1) On pourrait même dire qu'il est parfois à gifler; par exemple, lorsque se séparant de son royal pupille (dont il avait tiré le moins bon parti possible) il lui servit ce compliment : « Mon- •eigneur, si vons êtes honnête homme, vous m'aimerez ; si roua ne l'êtes pat, vous me haïrez, et je m'en consolerai. »
fille la vocation religieuse ; elle ne l'en a pas détournée non plus, mais elle n'avait pas à le faire. Pour la donation, il est vraisemblable que Mme de Grignan a fixé une bonne volonté peut-être hésitante (l). En tout cas, l'acte en lui-même est excellent, n'en déplaise à M. de Montausier, et il honore Mlle de Grignan. Les circonstances atténuantes sont donc acquises de plein droit à la belle-mère (2).
L'établissement de Mlle d'Alerac fut reproché à Mme de Grignan autant que le renoncement de sa sœur ainée. Mlle d'Alerac était très belle : il y avait de quoi indisposer Mme de Grignan dont la beauté tant célébrée déclinait. Pourtant, jusque vers 1687, rien n'indique que le bon accord entre elles eût été troublé. Arrive l'incident de la donation et, bientôt après, Mlle d'Alerac quitte sa famille pour élire domicile chez M. de Montausier : sa tante, Julie d'Angennes, n'existe plus; mais
(1) « Il fallait donner une forme à cette bonne volonté », ici it Mme de Soigné au président de Moulceau. Cette confl ience et celle qui précède : « Ma fille a si joliment contribué à cette petite manœuvre... », pour être mieux placées quelles ne le furent chez Bussy-Rabutin, sont néanmoins maladroites et inutiles, VII, 524.
(2) Afin de doter ses filles, Madame, femme de Gaston duc d'Orléans, sut bien obliger va belle-fille, la grande Mademoiselle, à faire abandon d'une partie de ses biens. Elle n'en fut point blâmée; et Mme de Grignan qui n'a jamais forcé une signature, qui n'a pas manœuvré dans l'intérêt direct de ses enfants, mais dans celui du chef de familU, ait traitée sans miséricorde.
M. de Montausier habite avec sa fille, la duchesse d'Uzès. Il est inadmissible que cette résolution n'ait pas été, au préalable, approuvée par M. de Montausier : qui sait s'il ne l'avait pas provoquée ? Il en voulait furieusement à M. et à Mme de Grignan à propos de la donation ; n'a-t-il pas excité sa nièce à demander la reddition de ses comptes de tutelle d'où naquirent des froissements et pis, peutêtre ? Supposition raisonnable ; car, sitôt que Mlle d'Alerac arriva chez son oncle, saisie fut mise, par les soins de M. de Montausier, sur les biens de M. de Grignan, avec excès de procédés vexatoires (1).
En 1689, Mlle d'Alerac contracta un mariage médiocre qui la brouilla avec son oncle de Montausier et sa cousine d'Uzès, et ne la raccommoda pas avec sa famille ; donc, Mme de Grignan, quoi qu'en dise Saint-Simon, est bien innocente de ce coup de tête de sa belle-fille, et quant aux traitements discourtois qui auraient contraint Mlle d'Alerac à chercher refuge chez son oncle, ils sont encore à établir.
Le mauvais génie de Mlle d'Alerac, ce n'est
(1) Désireux sans doute de s'en excuser, M. de Montausier, à la fin de cette même année 1688, combla de politesses le jeune marquis de Grignan. (lettre du marquis à sa mère, 15 décembre 1688)
pas Mme de Grignan, c'est Montausier luimême. Ce trop honnête homme avait fait rompre en 1685 un fort bon mariage vivement souhaité par M. et Mme de Grignan, parce qu'il ne voulait pas mettre sa signature au bas d'un contrat dont les engagements couraient risque de n'être pas exactement tenus, en raison de la position embarrassée du père de la future. Quelle intransigeance de loyauté ! Il y avait des notaires en France : c'était aux Polignac qui rechercbaientMlled'Alerac, à prendre leurs sûretés.
M. de Montausier soignait par trop sa réputation. On dirait toujours qu'il confond le devoir avec le désir de donner carrière aux scrupules de sa vertu.