UN POINT DELICAT
On ne tenait pas expressément à savoir par Mme de Motteville ce qui se passait dans le cabinet; mais comme on lui aurait été reconnaissant de la plus légère contribution à l'histoire privée de la Reine relativement à Mazarin! Mme de Motteville avoue sans pruderie qu'Anne d'Autriche avait été près de faillir avec Buckingham, et, d'une situation ambiguë qui dura dix-huit ans, non seulement elle ne révèle rien de ce qu'elle sait ou suppose : discrétion obligatoire, mais elle ne fait pas même allusion à ce qui s'en disait dans le public : scrupule peutêtre exagéré. Du moins, les Mémoires de Mme de Motteville ne laissent aucun doute sur la piété réelle et régulière de la Reine, compatible avec un entraînement passager même beaucoup plus complet que celui qui avait troublé sa jeunesse , mais tout à fait propre à ruiner l'hypothèse d'une fausse position prolongée.
Et s'il y eut mariage secret (Mazarin n'ayant
pas été ordonné et pouvant sans doute être délié des engagements déjà pris préliminaires à la prêtrise), comment se fait-il qu'aucun indice n'en ait été recueilli ? Le mariage de Louis XIV avec Mme de Maintenon n'a jamais été douteux pour personne; cependant, ni l'officiant, ni les témoins n'en ont ouvert la bouche. L'union de conscience est donc improbable, le lien illégitime, inadmissible... et la question subsiste toujours.
Si Mme de Motteville ne souffle mot des sentiments vrais ou supposés de la Reine pour Mazarin, elle a écrit de Mazarin qu'il aimait la Reine « en ministre : son attachement n'était pas du n ami jaloux qui aurait appréhendé de perdre ce qu'il aimait puisque l'attachement qu'il avait pour la Reine n'était pas de cette nature, mais bien comme un avare à qui on veut ôter son trésor ».
Les preuves d'un attachement tout autre que l'on prétend tirer de certaines lettres de Mazarin se dissipent à la lecture de cette petite phrase : un avare à qui l'on veut ôter son trésor. Mazarin vivait en crainte perpétuelle d'être supplanté dans sa charge par quelque créature des cabales princières ; il ne pouvait compter que sur la Reine : doit-on s'étonner qu'il ait pris ombrage des moindres faveurs accordées à des
rivaux même imaginaires et, qu'étant italien, il parle sans cesse à la Reine de son cœur, lui dise qu'il se meurt pour elle, que son amitié ne finira pas même dans le tombeau? Les réponses d'Anne d'Autriche seraient plus troublantes si nous ne savions par Mme de Motteville que son tempérament la portait à « toujours parler fabuleusement », outre que Mazarin lui rendait d'assez grands services pour qu'elle ne regardât point à forcer un peu la note afin de lui mettre l'esprit en repos. Tout ce qui est, pour nous, très clair, dans les lettres de la Reine, n'est pas plus probant que les effusions de Mazarin. Les phrases énigmatiques pourraient être mal prises; mais a-t-onle droit de les tourner à sa guise parce qu'on ne les comprend pas ?
L'éditeur de Mme de Motteville, M. Riaux, dit, en se couvrant de l'autorité de M. Chéruel, que de pareilles lettrés dispensent de tout commentaire (1). Le contraire serait plus sûr : elles appellent les commentaires, elles nécessitent une étude conduite avec d'autant plus de circonspection qu'il y a dans cette correspondance de quoi mettre en défaut les esprits les plus sagaces.
Certes, si Mme de Motteville eût été en la
(l) Mémoires, vol. III, p. 92.
place d'Anne d'Autriche, sa correspondance avec le ministre serait une pauvre pâture pour les gens friands de scandale. Mme de Motteville détestait le Mazarin et le méprisait plus encore, ce qui ne l'empêche pas de blâmer ses adversaires quand ils ont tort, et de dénoncer le mauvais goût de leurs impertinences. Mazarin ayant prudemment refusé Pont de l'Arche au duc de Longueville, s'en excusait auprès de Condé, beau-frère de l'intéressé, sur la nécessité de conserver cette place à la disposition du Roi en raison de son importance stratégique qu'il s'efforçait de faire valoir : « Adieu, Mars! lui jeta le prince de Condé, et le traitant de ridicule, il alla se vanter de cette parole comme si elle eût été digne de l'immortaliser. » D'autres chroniqueurs l'ont rapportée, cette parole, et depuis, combien l'ont répétée ! Il n'y a que Mme de Motteville qui en ait levé les épaules.
La légèreté de l'esprit, défaut de notre nation, lui inspire de sévères réflexions. «... au lieu de penser sérieusement à ce que Mazarin conseillait de faire, lors même que c'était avec assez de raison, on ne faisait que rire de son accent italien ; les choses raisonnablement dites par quelque bouche qu'elles le soient, devraient être estimées. » C'est que Mme de
Motteville n'est pas superficielle ; elle ne se laisse pas duper par les mots non plus que par les phrases dont elle discerne aussitôt le vide et la vanité (i). Mettons-nous donc à son école pour y apprendre à mépriser la blague intempestive et les rodomontades.
COMMENT Mme DE MOTTEVILLE s'EST MISE DANS SES MÉMOIRES
C'est un grand signe ^e médiocrité de louer toujours modérément, a dit Vauvenargues ; et de blâmer avec mollesse, pourrait-on ajouter. Il faut avoir des opinions et savoir les soutenir. Mais c'est la marque d'un bon esprit de se garder des préventions et des engouements. Mme de Motteville sait voir les qualités des gens qui lui déplaisent, et les défauts de ceux qu'elle aime, de façon que ses antipathies et ses attachements
(1) Voir au vol. II, p. 176, ce qu'elle pense de l'ostentation maladroite de Jarzé disant à la Reine tandis que l'émeute grondait auprès du Palais Royal démuni de gardes : « Madame, nous sommes ici ane poignée de gens qui mourrons à votre porte ! »
n'empiètent pas sur sa liberté. Mme de Motteville se conduit, elle n'est pas menée.
Mademoiselle, qui appréciait et enviait l'intelligence et la belle culture de Mme de Motteville, aurait dû lui envier surtout la possession de soi-même ; car, pour la conquérir, il en eût été comme de l'espagnol que Mademoiselle voulut apprendre et, de son propre aveu, « quelque soin qu'elle y put mettre, n'y sut parvenir ». Ces deux femmes'si différentes lièrent pourtant une jolie amitié où la tête eut plus de part que le cœur et dont il nous est resté un témoignage malheureusement incomplet et dénaturé. D'une « correspondance assez développée pour faire un petit volume », quatre lettres seulement : deux de Mademoiselle et deux de Mme de Motteville ont échappé à la destruction ayant été imprimées, mais « estropiées et gâtées » (1).
Selon son habitude, Mme de Motteville a gardé le silence sur un épisode étranger à l'histoire d'Anne d'Autriche ; c'est Mademoiselle qui, écrivant la sienne propre, s'y attarde, h notre satisfaction, et nous informe que Mme de
(1) Ces quatre lettres, à l'insu de leurs auteurs, furent publiées à Cologne en 1667 dans un recueil de pièces nouTelles, et « si fautives, dit Mademoiselle, que le nom de Madame de Motteville en faisait tout le mérite. » A nous, qui ne connaissons pas le texte original, elles plaisent cependant beaucoup. Le texte de Mademoiselle ne fut sans doute pas mieux respecté ; Mademoiselle n« fait aucune allusion à l'impression de ses propres lettres.
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Motteville «étant fort savante, ce qu'elle écrivait était admirable ; pour moi, ajoute-t-elle, je n'écris que des bagatelles ». Mademoiselle fait la modeste ; elle eut du moins le mérite, avec ses rêveries et « force choses qui lui passèrent dans l'esprit », d'amorcer la correspondance et de fournir à Mme de Motteville l'occasion de défendre par de bonnes et belles raisons la prose du mariage. Sa persistance dans le veuvage les démentait un peu, car ce n'est pas uniquementpar humilité chrétienne, ainsi que l'avance Mme le Yayer, que Mme de Motteville refusa d'écouter « les propositions des personnes de la plus haute qualité qui la recherchaient autant pour son mérite personnel que parla considération de sa fortune ». Son indépendance lui était chère ; elle l'avoue sans détour ; au surplus, la société n'était pas intéressée à ce que la présidente de Motteville se remariât ; mais elle est intéressée en tout temps et en tout pays, à ce que des chimères de fausse élévation morale ne corrompent pas les mœurs sous prétexte de les ennoblir.
« La vie est réelle, la vie est sérieuse » : Mme de Motteville l'a senti bien longtemps avant qu'un grand poète ne l'ait dit (1). Si, tout
(1) « Life is real, life is earnest. » Longfellow, A Psalm of life.
nouvellement revenue à la cour, elle ne songea d'abord « qu'à s'y divertir de tout ce qui s'y passait », elle fut vite rassasiée d'un plaisir qui fait tort à l'observation et détruit le bénéfice de l'enseignement.
Ce n'était pas une dilettante que Mme de Motteville, pas davantage une âme inquiète ou chagrine. Elle ne fut pas exigeante envers la vie, mettant son bonheur dans l'observance complète et tranquille des devoirs particuliers à ses vocations successives : désintéressée dans un mariage d'intérêt d'accord avec les mœurs de l'époque ; à la cour, dédaigneuse des intrigues, des profits et des vengeances. Mme de Beauvais, qui lui était hostile, avait été chassée du service delà Reine : « Eh quoi ! vous ne pleurez pas son absence, madame de Motteville ? dit malicieusement Anne d'Autriche. — Non, madame, je n'ai pas besoin de mouchoir pour essuyer mes larmes ; mais je puis assurer Votre Majesté qu'on ne m'entendra point parler de ses défauts, comme je l'ai pu faire en un autre temps, o
Invariablement discrète, vertueuse sans ostentation et franche sans rudesse, son commerce devait ressembler à son ouvrage : plu» attachant que prenant, plus sensé qu'original, parce qu'elle se refusait le coup de langue comme elle
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s'est refusé le trait brillant. Enfin, ayant toujours réservé à Dieu la meilleure part d'elle-même, Mme de Motteville finit par se donner à lui tout entière.
Point de crises dans cette existence, point de déchirement moral : des épreuves acceptées comme étant le lot commun, la préoccupation du bien, un faible attachement aux avantages temporels. Aujourd'hui que les agitées, les révoltées, les jouisseuses s'imposent à la société et régnent sur la littérature, il est réconfortant de se tourner vers Mme de Motteville qui a été aimée ou estimée de tous ceux qui l'ont connue pour son bon sens, sa simplicité et son honnêteté.
Mme de Motteville ne s'est pas racontée dans ses Mémoires, mais elle leur a communiqué ses propres qualités, et c'est ce qui les a fait vivre.
Mère et fille
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