DU JOURNAL DES SAVANTS
« Mme de Motteville écrivait ce qu'elle entendait dire à la Reine, et ce sont les matériaux dont on s'est servipour former les Mémoires qui paraissent sous son nom. » Telle est l'assertion au Journal des Savants-, elle est précise, mais ne s'étaye d'aucune preuve. Qui est cet « on » ? quelle est cette « autre personne qui a remanié l'ouvrage et dont il semble qu'elle aurait pu mieux faire » ? Le Journal des Savants ne s'en explique pas, et, à défaut de démentis ou de rectifications de la part de ceux qui pouvaient être fondés à soutenir les droits de Mme de Motteville, on ne peut discuter que sur des vraisemblances.
Acceptons l'information pour vraie. L'arrangeur pourrait être Conrart; c'était un ami de Mme de Motteville. Notablement plus âgé qu'elle, il mourut en 1675; mais, à cette date, les Mémoires étaient achevés puisqu'au
témoignage de la Mère le Vayer, Mme de Motteville consacra la fin de sa vie à l'étude des vérités éternelles. On s'accorde à penser que Conrart, érudit et bel esprit, lui donna des conseils, et il est certain qu'une partie des Mémoires — une très faible partie — se trouve, écrite de sa main, à l'Arsenal. N'a-t-il fait que transcrire le manuscrit qui lui avait été communiqué oul'a-t-il un peu revu? De toutes façons, cette copie fait double emploi avec le texte de la première édition : ainsi qu'il a été dit plus haut, il existe deux « leçons » du commencement des Mémoires de Mme de Motteville. Si Conrart n'a remanié que la partie copiée de sa main — 180 pages imprimées sur 1796 pages que contiennent les quatre volumes de l'édition Riaux, — sa collaboration demeure insignifiante, et, d'ailleurs, ce n'est pas cette leçon-là, mais l'autre, qui fait corps avec le manuscrit laissé par Mme de Motteville et imprimé en 1723; de façon que M. Petitot estime que la version de l'Arsenal est une ébauche modifiée plus tard. Au contraire, M. Riaux, l'éditeur de 1869, prétend que la version de l'Arsenal est bien préférable à celle qui avait été imprimée jusqu'alors. Il n'y a pas contradiction si l'on est d'avis que le remaniement a gâté l'ébauche. Mais cela rend la collaboration
effective et définitive de Conrart assez douteuse, même en supposant qu'elle se soit étendue à tout le manuscrit, puisque le début copié par Conrart n'est pas le début retenu par Mme de Motteville (1).
Une chose paraitcertaine, c'est que c.eion qui a remanié l'ouvrage et qui aurait pu mieux faire, n'est pas Conrart pour le rédacteur du Journal des Savants : celui-ci aurait montré plus de déférence à l'égard d'un « savant », père de l'Académie française.
Ce rédacteur avait su encore que Mme de Motteville n'avait écrit que « pour sa propre satisfaction ». C'est exactement ce que dit Mme le
(1) L'édition Petitot reproduit le texte de 1723; des additions o contenant ce qu'il y a de plus intéressant dans le manuscrit de l'Arsenal y ont été mises en notes au bas des pages auxquelles ces additions se rapportent ». Nulle part il n'y a mélange entre les deux versions; c'est parfaitement clair. M. Riaux avertit qu'il a établi son édition d'après le manuscrit de l'Arsenal aussi loin qu'il va (180 pages imprimées) et le reste, naturellement, sur l'édition de 1723. C'est fort bien. Mais alors, pourquoi trouve-t-on à la page 32 (1er volume) un fragment très long et très important : celui-là qui a imposé d'autres dates relativement à la naissance de Mme de Motteville et à l'époque de son entrée chez la reine, pourquoi le trouve-t-on en note et en petits caractères, comme une addition ? Le texte de la page 33 est conforme à celui de l'édition de 1723 et contredit la version de l'Arsenal rejetée en note. Il ne fallait pas avertir que cette édition était imprimée sur le manuscrit de l'Arsenal ; tout au moins devait-on une explication d'anomalies qui déroutent le lecteur. Cette remarque faite, l'édition Riaux coupée en chapitres précédés de sommaires, et renfermant nombre de détails biographiques, est excellente.
Vayer des traités tirés par Mme de Motteville de l'étude des saints Livres ; mais aussi, voyonsnous qu'elle prit des dispositions afin qu'ils demeurassent inconnus du public, et n'en prit pas de telles au sujet de ses Mémoires «...pour sa propre satisfaction, sans style et sans arrangement ». Ce rédacteur est celui qui a si mal conduit son enquête sur Mme de Motteville, et cela ne laisse pas de porter tort aux révélations touchant la manière dont furent composés les Mémoires (1).
Si « arrangeur » il y eut, ne serait-ce pas le conseiller François Bertaut de Fréauville ? Il se mêlait d'écrire (et en était fort capable). Dix ans après Fambassade du maréchal de Gramont qu'il accompagna, M. Bertaut publia un Journal de voyage en Espagne contenant la description de ce royaume, dont la lettre adressée à sa sœur fut peut-être le point de départ. Cet écrit est estimé, aussi bien que le manifeste pro domo sua paru en 1701 : les Prérogatives de
(1) N'est-il pas singulier qu'aucun des éditeurs des Mémoires de Mme de Motteville fau moins, en outre des éditeurs du xvm« siècle, MM. Petitot, Michaut et Poujoulat, Riaux), n'ait fait la remarque qu'ils débutent par une étourderie sans importance, mais inexplicable. Mme de Motteville n'ignorait pas qu'Henri IV avait été assassiné le 14 mai 1610 ; à la page 8, elle dit que Louis XIII naquit le 27 septembre 1601, ce qui est exact, et elle commence ainsi : « Le roi Louis XIII n'avait qne neuf ans, huit jours quand il vint à la couronne. » Il n'avait que huit ans et sept mois.
la robe. François Bertaut avait connu la Reine et la cour; il connaissait la façon de penser et la façon de sentir de sa sœur; il serait assez naturel qu'il eut pris dans son affection fraternelle le droit de revoir l'ouvrage, et même qu'il eût été de manière expresse ou tacite, autorisé à le faire : de quoi le Journal des Savants avait pu recueillir quelque indice; dans ce cas, Mme Bertaut de Fréauville et son neveu, M. de la Garde, qui, mieux que personne, savaient qu'en penser, n'avaient rien d'autre à faire que de garder le silence. C'est, apparemment, ce qu'ils firent.
Néanmoins, l'affirmation que Mme de Motteville n'avait écrit que pour elle est erronée. Mme de Motteville a écrit pour sa propre satisfaction, c'est le fait de tous les auteurs; elle a écrit pour « revoir un jour comme dans un tableau tout ce qui était venu à sa connaissance des choses de la cour » (tableau dont elle détourna volontairement les yeux quand elle jugea plus utile de considérer l'avenir que de se remémorer le passé) ; elle a écrit pour être lue : « Je laisse à ceux qui écriront l'histoire de la reine Marie de Médicis le soin de .... mon dessein n'est que de marquer ce qui peut regarder la reine Anne d'Autriche. » Et encore : «.... par là, on peut voir si la Fronde se faisait pour
le bien public... il en faut laisser le jugement à ceux qui liront quelque jour ces Mémoires ». Et plus loin: «... Ceux qui liront un jour [la fin de ces Mémoires] n'y trouveront pas de si grands événements que dans le reste... en récompense, ils y trouveront la vie particulière de la Reine mère à quoi je me suis principalement attachée. » (1) Ce n'est donc pas envers Mme de Motteville que le premier éditeur des Mémoires se serait rendu coupable « d'une espèce de vol ».
Les Mémoires de Mme de Motteville sont des Annales ; la suite des faits est exactement observée sans être émiettée comme dans un Journal, et de manière que Fauteur ne s'interdit ni les vues générales, ni les appréciations politiques, ni les réflexions morales : le tout forme un ensemble très uni n'ayant pu être réalisé que par la personne même « qui avait vu et ouï » ce qui faisait le sujet des notes « prises autrefois sans ordre presque chaque jour ». Nous savons en outre par Mme le Yayer que Mme de Motteville écrivait avec beaucoup de
(1) Mémoires, I, p. 6. —II, p. 405. — IV, p. 312.
facilité; ainsi, le travail attribué par le Journal des Savants à un collaborateur anonyme serait, tout au plus, la dernière façon dont on ne sait même pas si elle a été bienfaisante, donnée à la « tenue » d'un ouvrage qui tire sa valeur de sa seule matière.
Supposons les Mémoires de Mme de Motteville moins bien composés et moins bien — ou encore moins bien — écrits, ils seraient ce qu'ils sont puisqu'ils contiendraient toujours « des particularités assez curieuses qu'on ne voit point ailleurs », et qu'on devrait toujours « convenir à leur louange qu'ils ont un air de vérité que d'autres Mémoires mieux écrits n'ont point». — Ceux du cardinal de Retz, par exemple.
Ces trois lignes du Journal des Savants compensent ses sévérités à l'adresse des Mémoires de Mme de Motteville, sévérités réprouvées par Sainte-Beuve et qui, néanmoins, sont justes, pourvu qu'on les adoucisse. « Pour grossir le livre, il paraît (i) qu'on y a inséré bien des morceaux de l'bistoire générale qui se trouvent partout et qu'on ne demandait point. » C'est une réflexion que le lecteur fait de lui-même, en y joignant celle-ci : que l'ouvrage se serait
(1) Il parait, c'est-à-dire, il est visible. Aujourd'hui, ilparaît n'est plus usité qu'au sens dubitatif, sauf dans la locution : il y parait.
mieux trouvé de coupures que de compléments. Mais, dans ces échappées hors de son domaine, Mme de Motteville se garde ave c tant de soin de faire la capable, sa petite politique est si honnête, qu'on lit sans fatigue des pages qui ne vous apprennent rien.
Quant aaux moralités dans le goût espagnol», il est certain qu'elles sont « fréquentes et longues»; pour «ennuyeuses », c'est trop dire: leur démodé est caractéristique ; où Mme de Motteville les a mises, elles font bien.
La mieux justifiée des sévérités du Journal des Savants est relative au style de Mme de Motteville. «Tout le monde convient qu'en général ce livre, quoique rempli de faits intéressants, est assez mal écrit.» Tout le monde n'en convient pas. Sainte-Beuve trouve le style de Mme de Motteville « excellent bien qu'assez peu correct dans l'arrangement des phrases ». Ce sont deux propositions qui s'étonnent d'être ensemble. La correction ne suffît pas à rendre le style excellent; mais où elle manque, l'excellence manque également.
Saint-Simon fait bon marché de l'arrangement des phrases; aussi n'est-ce pas un excellent écrivain, c'est un écrivain génial; seulement, ce quelque chose qui le met au-dessus de la grammaire, Mme de Motteville ne l'a pas ;
donc, la correction était pour elle une obligation. Quand elle se relâche sur ce chapitre, elle se condamne à l'obscurité, voire à l'équivoque, et ce n'est pas une fois, mais dix, mais vingt fois, qu'au cours de cet ouvrage, il faut s'arrêter, relire, réfléchir, se débrouiller entre les mêmes pronoms, sujets ou régimes, appliqués dans la même phrase tantôt à celui-ci, tantôt à celui-là, et s'en tirer avec le doute d'avoir mis le doigt sur le vrai sens (1).
Les Mémoires de Mme de Motteville ne sont pas « en général » assez mal écrits, ils le sont •en maints endroits. Mais, des compensations, le Journal des Savants ne tient compte. C'est un tort réparé par Sainte-Beuve qui note les trouvailles : « la Renommée qui est une grande causeuse... les injures tournées en nourriture par Mazarin comme jadis, le poison, par Mithridate... les bourgeois infectés de l'amour du bien public... », de beaux portraits (2).
Mme de Motteville use bien rarement de l'ironie; quand elle le fait, elle y réussit à souhait.
(1) Il serait puéril de citer des exemples : renvoyons seulement au récit du duel entre le duc de Guise et Coligny. l«r roi., pp. 158 et 159.
(2) Et cette trouvaille encore : « L'étoile était alors terrible contre les Rois » (vol. II, p. 104), mais Mme de Motteville veut faire resservir sa « trouvaille », et voici ce qu'elle en tire : « Le$ étoiles qui dominaient alors étaient trop contraires à la paix pour laisser la cour en repos. »
« ... on avait cru que le duc d'Orléans viendrait enlever le Roi ; la Reine le regardait déjà comme un ennemi déclaré qui voulait aller bien loin. Cependant l'effet était fort éloigné des apparences. Ce prince, au lieu de se mettre dans le chemin de la guerre civile, s'était mis au lit. » Ceci n'est qu'un joli mot. Le récit de la séance où le parlement, toutes chambres réunies, chanta pouilles parla bouche du président Viole au duc d'Orléans et à M. le Prince, est empreint d'une ironie discrète qui en fait une très jolie page et effleure comme il convient tous les personnages de la comédie.
Le long détail de la mort d'Anne d'Autriche a été jugé fastidieux parle Journal des Savants qui n'a pas songé, d'ailleurs, à lui opposer le récit de la mort d'Henriette d'Angleterre écrit par Mme de la Fayette. C'eût été une grande injustice. Dans l'une ou l'autre relation, l'histoire, en réalité, n'est pas en cause : Mme de Motteville perd donc le seul avantage qu'elle ait sur Mme de la Favette, et celle-ci, meilleur écrivain, triomphe d'autant plus aisément que son sujet « prêtait » beaucoup, et que celui de Mme de Motteville était fort ingrat. Henriette s'en alla d'une mort décorative, sauvée par sa rapidité des détails avilissants ; Anne d'Autriche lutta dix-huit mois contre une maladie dont le
lecteur ne peut s'empêcher d'avoir la nausée (1). Sainte-Beuve relève encore des observations sorties d'un esprit clairvoyant : elles foisonnent dans les Mémoires de Mme de Motteville, mais est-ce bien celle-ci qu'il fallait louer? « Les cabinets des rois sont des théâtres où se jouent continuellement des pièces qui occupent le monde; il y en a qui sont simplement comiques; il y en a aussi de tragiques dont les plus grands événements sont toujours causés par des bagatelles. » Une révolution causée par un verre d'eau : c'est une théorie bien croulante. Mme de Motteville ne se trompe-t-elle pas sur le lieu? N'a-t-elle pas, cette fois, pris l'antichambre qu'elle connaît fort bien pour le cabinet dont les procédés lui échappent? — « Mme de Motteville, dit le Journal des Savants en conclusion de ses critiques, ne parle pas à beaucoup près aussi justement du cabinet que de l'antichambre. »
{1) Un cancer au sein pour lequel la pauvre reine fut journellement « charcutée » : il n'y a pas d'autre mot, et d'ailleurs, la chirurgie du temps ne pouvait mieux faire. Anne supporta avec un courage héroïque et simple qui ne se démentit jamais, non seulement la cruauté delà maladie et de la médication, mais encore les humiliations que l'une et l'autre imposaient à son raffinement et à sa décence qui étaient extrêmes.