L'ATTENTAT DU 5 JANVIER
Le 5 janvier 1757, la famille royale était à Versailles. Madame Adélaïde était un peu enrhumée, et comme il faisait très froid, elle était obligée de garder la chambre.
Le soir, vers 5 heures, le roi venant du Petit- Trianon, se rendit au château pour prendre des nouvelles de sa fille. II y resta peu de temps. C'était la veille de l'épiphanie et Louis XV devait retourner à Trianoh pour aller tirer les rois. |
Vers 5 h. 3/4, il descendit de ses appartements par le petit escalier, entouré de ses courtisans. Âu moment de monter en carrosse, dans la cour de Marbre du château, un individu, vêtu d’un grand chapeau noir et d’une redingote brune, se précipita sur lui.
x Voilà un ivrogne qu'il faut arrêter »,/cria le due d’Ayen qui l'avait vu passer près de lui.
< Mais cet ivrogne m'a donné un furieux coup de poing ! » répartit le roi en se retournant.
Instinctivement, il porta la maâain à son côté et la retira ensanglantée.
«Je suis blessé », dit-il, et, désignant le Crimi-
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nel : « C’est cet homme qui a fait le coup, qu’on l’arrête et surtout qu’on ne lui fasse point de mal ».
Le duc d’Ayen releva la basque de l’habit de Sa Majesté, sa chemise était pleine de sang. On arrêta le criminel tandis que le roi regagnait rapidement ses appartements.
Tout en montant, il fit cette réflexion : « Eh ! pourquoi veut-on me tuer ? Je n’ai fait de mal à personne. » Il gagna sa chambre et se jeta sur son lit. Ses courtisans l’aidèrent à se déshabiller pendant qu’on courait chercher un chirurgien.
Le premier arrivé fut M. Hérin, premier chirurgien de la dauphine puis survinrent, Messire Jean Senac, le premier médecin de Sa Majesté, et M. de La. Martinière, son premier chirurgien. On fit venir le sieur Moreau, de l'Hôtel-Dieu, réputé très habile pour les coups de couteau et d’épée.
Les praticiens examinèrent la blessure et la sondérent. Un seul coup avait été porté. La plaie se trouvait à la partie latérale, inférieure et postérieure de la poitrine du côté droit, entre la 4 et la 5 côte, pénétrant obliquement de bas en haut à une profondeur de 4 travers de doigt environ. Elle paraissait faite avec un instrument piquant et tranchant. Aucun organe essentiel n’était atteint. Un appareil fut appliqué et le roi fut saigné sur le champ. Une deuxième saignée fut pratiquée à 10 heures du soir.
Sa Majesté avait demandé un confesseur. Le
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Père Desmaretz, jésuite, son confesseur habituel, fut mandé en hâte à Paris. En attendant son arrivée on fit venir un prêtre du Grand-Commun (1). Toute la famille royale était accourue au chevet du blessé avec un grand nombre de courtisans. : Tout le monde pleuraïit. Le roi se croyant en danger de mort, dit les choses les plus touchantes à la reine. I nomma Mgr le Dauphin lieutenant général et ordonna de prendre ses ordres en toutes choses. I lui fit une harangue comme s’il devait lui remettre les rênes de l’Empire et termina par cette phrase : « Mon fils, je vous laisse un royaume bien troublé, je souhaite que vous gouverniez mieux que moi ».
Pendant que cette scène se passait dans la chambre du roi, une autre se déroulait dans le Salon des Gardes. On y avait amené le criminel et commencé à l’interroger. Il avait déclaré s'appeler Damiens, natif d'Arras et âgé de 40 ans. Sur lui, on avait trouvé un couteau à deux lames d’inégales longueurs. La plus petite, longue de quatre pouces et large de cinq à six lignes correspondait exactement à la forme et aux dimensions de la blessure.
Le criminel avoua sans peine qu’il avait frappé avec cette lame. On redoutait qu’elle fût empoisonnée. Malgré les affirmations contraires de l’as-
(1) Ensemble des officiers s’oceupant de la nourriture des autres officiers de la Cour.
sässin, on l’essaya sur un chien et le roit prit un contre-poison. à
Au dehors du château la nouvelle s'était répandue rapidement. On l’apprit trois heures après à Paris. En une demi-heure, elle s'était répandue daps toute la ville.
Tous les princes, seigneurs et grands du royaume se rendirent à Versailles. Le premier président, les présidents à mortiers et d’autres membres du Parlement y furent à onze heures du soir.
Mgr le Dauphin tint conseil, une première fois à une heure du matin, une deuxième fois à sept heures. On redoutait que des troubles n’éclatassent dans le royaume. Des courriers furent dépêchés à tous les commandants de province, leur ordonnant de rejoindre leur poste « tant on craignait par le mécontentement des magistrats ct Ia méchanceté
dès prêtres ».
Dans le public, la nouvelle de lattentat fut accueillie différemment. « Les bons bourgeois témoignaient HA de douleur, mais le bas peuple restait muet.
Des placards et + libelles affreux furent affichés aux portes du Luxembours, de l'Hôtel de Ville, aux carrefours même de Versailles. « On ne sait ce qui doit faire plus d'horreur, ou les énormes injures vomies contre un roi qui les mérite si peu ou l'esprit de fureur et de ligue qui paraît impatient de mettre en feu toute la France. »
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Dés hiéroglyphes furent envoyés chez les notaires à Paris, sur lesquels on voyait des poignards ou d’autres armes, des lys renversés et des couronnes brisées. Par contre, les protestants du Languedoc, les. juifs portugais de Bordeaux et de Bayonne et. beaucoup d’autres affirmèrent leur fidélité au roi et firent des prières pour son rétablissement. Certains écrits anonymes étaient flatteurs pour le roi.
« Sauve cette tête si chère,
Pour obtenir un si bon Père
Dont nous chérissons tous les lois, Nous t'offrons mille et mille têtes, Choisis, les victimes sont prêtes,
Mais rends-nous le meilleur des Rois. »
Sur un point, l'opinion publique fut unanime. Elle ne voulut voir dans Damiens qu'un instrument inconscient. On accusa les Anglais, le roi de Prusse, les parlementaires, les jansénistes et surtout les jésuites. Tous les motifs étaient bons pour les accuser.
Jean Chatel et Ravaïllac n’avaïent-ils pas été inspirés par eux ?
Le criminel avait été domestique dans leur collège pendant deux ans et avait, disait-on, communié chez les jésuites d'Arras aux dernières fêtes de Noël. L’Archevêque de Paris avait envoyé des ordres pour qu’on récitât des prières de 40 heures pour la guérison de Sa Majesté. Les jésuites, pour les annon-