Danaë
réussir du premier coup aux matières d' invention et de poésie. Il a certes mis ici, comme partout, ce qu'il peut y avoir en son esprit de parti pris de travail , et d'envies de style; mais il sait que la bonne volonté est un sentiment plus moral que littéraire; et il n'y a que Dieu pour qui vouloir, ce soit pouvoir.
Ce n'est donc point de ce que l'auteur a fait qu'il demande la permission de dire quelques mots, mais de ce que, avec une intelligence infiniment plus grande que la sienne, un autre aurait pu faire, dans l'ordre des idées critiques où il s'est engagé. Il n'a pas d'ailleurs la prétention de considérer les vues générales* d'après lesquelles il s'est guidé comme un champ qui lui soit propre , et sur lequel, en seigneur magnifique, il daigne faire des concessions et offrir des fiefs aux poètes ses vassaux. Il y aurait, même dans ce cas , un abîme entre la matière que Ton
fournit à Fartiste, et l'œuvre que l'artiste crée avec cette matière. L'amour est un sentiment qui appartient à toutes les créatures humaines ; mais avec ce sentiment commun h tous , Virgile a fait l'amour de Didon, qui n'appartient qu'à lui. La seule prétention de l'auteur , s'il en pouvait avoir une, ce serait donc d'avoir signalé une riche carrière de marbre, où toute main qui tient un ciseau pourrait tailler ses fantaisies.
Il en est de l'idée première des œuvres littéraires comme de la graine des plantes : elle ne peut pas germer partout. Il y a des époques où les grands sentimens et les grandes idées se trouvent naturellement dans les cœurs et dans les têtes ; et d'autres où la stature morale de l'homme semble avoir diminué : comme il y a des terres qui portent le chêne, et d'autres qui portent le genêt. Toute idée de roman ou de drame ne peut donc point être placée et développée en toute époque et en
tout pays. La tragédie grecque , avec ses demidieux, et avec ses crimes si magnifiquement effroyables ^ qu'ils en paraissent augustes , serait impossible au milieu des temps et des peuples modernes : le commissaire de police arrêterait Melpomène , et le gendarme empêche ce que punissait la Fatalité.
Les temps et les nations antiques sont en effet un milieu où l'art littéraire est plus luxuriant et plus splendide, parce qu'il y trouve pour matériaux de son œuvre des hommes plus grands commandant h des hommes plus petits, c'est-à-dire de plus vives oppositions, et de plus véhémens contrastes.
Dans la société grecque et dans la société romaine, les pouvoirs de la famille et de la cité étant concentrés aux mains de quelques uns, la part de ceux qui en étaient revêtus s'en trouvait d'autant plus considérable. Aujourd'hui , les pouvoirs de la famille et de la cité étant distribués entre tous^ la part de
chacun s'en trouve d'autant plus diminuée. Il y avait donc, parmi les peuples antiques, des hommes revêtus d'une puissance et d'une gloire incomparables; parmi les peuples modernes au contraire , il n'y a personne qu'on puisse beaucoup craindre , ou beaucoup envier. Un père grec ou romain, c'était un homme qui avait le droit de vendre son fils , et de condamner à mort sa femme ; un père français, c'est un homme auquel son fils désobéit légalement , au moyen d'un acte de respect, et auquel sa femme, après l'avoir déshonoré , arrache légalement une pension alimentaire.
Les hommes éminens des temps modci nés sont donc inférieurs aux hommes éminens des temps anciens. Le plus grand empereur de l'Europe actuelle n'aurait pas le pouvoir de faire mourir le plus obscur mendiant, pour son seul plaisir ; le plus chétif empereur romain , Gallien par exemple , faisait mourir ,
quand il lui plaisait, quatre mille citoyens dans sa matinée. Le richard le plus opulent d'aujourd'hui ne serait pas en état de lever, d'équiper et d'entretenir dix régimens avec toute sa fortune ; Crassus levait et soudoyait une armée de quarante mille hommes avec ses revenus. Le propriétaire le plus riche de nos jours n'a pas en terres l'étendue d'un canton ; six propriétaires du temps de Néron possédaient la moitié de l'Afrique.
D'un autre côté, les hommes petits et faibles des temps modernes sont supérieurs aux hommes petits et faibles des temps anciens. Autrefois, ils étaient esclaves; aujourd'hui, ils sont libres ; autrefois , ils se mettaient sous le patronage d'un seigneur ; aujourd'hui , ils sont sous le patronage de la loi.
Le haut et le bas des sociétés modernes sont ainsi moins éloignés l'un de l'autre que le haut et le bas des sociétés antiques. On y a moins de chemin à faire , pour monter, quand
— Tn — on est petit ; pour descendre , quand on est grand. Il suit de là que les passions y sont moins véhémentes, parce que leur but y est plus rapproché ; les douleurs moins amères , parce que ce qu'on y peut perdre est moins considérable; les joies moins vives, parce que ce qu'on y peut obtenir est moins important.
La poésie et le drame ont donc plus de ressources dans les temps anciens , que dans les temps modernes. Les positions éminentes ont été chaque jour en s' abaissant , et avec les positions, les senlimens et les idées. Il est évident en effet que les opinions qu'on se fait des choses dépendent du point de vue d'où on les considère. Le grand et le petit, le pauvre et le riche , l'ignorant et le savant , ne reçoivent pas la même impression du même fait ; de même qu'on n'a pas le même horizon , selon qu'on regarde d'une colline ou d'une vallée.
Les poètes et les romanciers ont si bien senti l'amoindrissement graduel que subissent, par
leiïcl du nivcllcinont dos liommes et des choses, les élénicns de la poésie et du drame, qu'ils se sont rejelés dans le moyen-âge, cette petite antiquité, on se montrent encore les oppositions de puissance et de faiblesse, de commandement et d'obéissance , d'orgueil et d'humilité ; où le peuple a tout à gagner , les seigneurs tout à perdre ; où il y a matière aux ambitions immenses, aux crimes grandioses, aux amours impossibles , ces trois sources de la douleur, du remords, et de la joie, c'est-àdire du drame et de la poésie.
Quelques uns, voulant asseoir ledramedans les temps modernes, au milieu de nos sociétés de plein-pied, et ne trouvant plus de ces personnages élevés et souverains, qui dominent les hommes de leurs ambitions et de leur puissance, ont été conduits à prendre de ces personnages souterrains et désarmés , que la famille a dépouillés de leur valeur domestique , rétat de leur valeur civile, et qui sont tragi-
ques parce qu'ils n'ont rien, comme les autres étaient tiagiques parce qu'ils avaient tout. C'est donc la nécessité des oppositions et des passions contraires, seul fondement possible du drame, qui a donné, dans la poétique moderne, aux bâtards et aux forçats, la place qu'avaient dans la poétique ancienne Agamemnon et Thyeste. Il y a en effet deux moyens naturels de rompre la ligne d'un niveau, c'est de monter, ou de descendre ; et depuis que la société n'a plus de héros audessus d'elle, on en a cherché au-dessous. Le drame antique était sur une montagne; le drame moderne est dans un puits.
C'est le même besoin d'opposition et d'obstacle qui a porté certains poètes à donner au drame et à la poésie le laid pour base. Le laid est une négation, comme la bâtardise et comme la mort civile ; et Quasimodo est tragique, parce qu'il jette un regard d'envie et de désespoir vers le beau, du fond de sa difformité;
comme Antony, parce qu'il aspire en vain à la famille, du fond de son isolement , et Vautrin, à la société, du fond de son bagne.
Seulement, pour que la j)oésie et le drame aient dans le laid une base solide, il faut que ce laid, considéré à un certain point de vue , précisément au point de vue du personnage dans lequel il réside, puisse paraître beau.
L'auteur va s'expliquer.
Pour un chrétien , aux yeux duquel l'ame est tout, et le corps peu de chose, la difformité de Quasimodo n'existe pas. C'est un homme , c'est un frère, qui a des idées dans sa tête, des sentimens dans son cœur, des passions dans son ame, qui comprend, qui aime, qui désire, et qui aurait dans l'estime, dans les affections et dans la gloire du monde la même place que tous les autres, s'il suffisait de la mériter. Quasimodo a donc raison dans sa lutte et dans son désespoir. Voilà pourquoi il est poétique. Il en est de même d'Antony. Pour un chrétien, aux
yeux duquel le mérite est tout, et le bonheur de l'origine peu de chose , naître dans la famille, ou hors delà famille, ne constitue ni une gloire, ni une honte. Le bâtard a toujours pour frères tous les autres hommes, qui sont comme lui fds de Dieu. Antony n'a rien fait pour n'avoir à nommer ni un père, ni une mère; il a donc aussi raison dans son désespoir et dans sa lutte ; voilà pourquoi il est également poétique.
Vautrin n'est point placé dans le même ordre d'idées. Il n'y a rien en lui sur quoi il puisse honnêtement et fièrement s'appuyer , pour lutter contre le monde qui le repousse. Quasimodo et Antony ne sont que la négation du beau selon les opinions des hommes ; Vautrin est la négation du beau selon les hommes et selon Dieu. Quasimodo et Antony peuvent dire : Qu'ai-je donc fait? qui est le cri de toutes les grandes et nobles douleurs humaines ; Vautrin ne peut pas le dire. Il n'y aurait qu'un côté par lequel Vautrin pourrait être beau ;
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c'est le repentir ; mais alors Vautrin ne serai! plus Vautrin.
L'auteur a déjii dit (jue Vautrin luttant contre la société du fond de son bagne était néanmoins tragique ; mais la tragédie a plusieurs nuances, depuis l'idée jusqu'à la sensation; depuis Talma, l'acteur Jusqu'à Montes, le matador.
• C'est principalement, au moins à l'avis de l'auteur , le nivellement des sociétés modernes qui a porté les romanciers et les poètes , quelques-uns peut-être à leur insu , à remplacer , par la recherche des types abaissés ou dégradés , les grandes personnalités morales de l'antiquité , peu à peu détruites par l'histoire. Peut-être eût-il été plus naturel et plus logique de revenir à l'antiquité elle-même ; mais les esprits en ont été détournés par le discrédit dans lequel les Grecs et les Romains étaient tombés, après les tragédies du dix-septième et du dix-huitième siècle.
L'auteur est persuadé qu'un examen plus attentif de la question l'eût fait résoudre dans un sens contraire.
C'est une erreur de penser qu'il y ait quelque chose de grec ou de romain dans l'œuvre tragique des grands maîtres français. La critique littéraire n'imposait pas aux poètes, du temps de Louis XIV et du temps de Louis XV , la reconstruction exacte des époques évoquées au théâtre. La question n'est même pas de savoir si Racine eût pu^ avec les ressources que l'histoire offrait au dix-septième siècle^ reproduire dans leur vérité grandiose et un peu sauvage les héros d'Homère ou les empereurs de Tacite : il suffit de savoir qu'il n'y songeait pas. Racine était un homme trop savant pour avoir fait de la tragédie grecque (Y Ion, sa tragédie juive d'Athalie, s'il avait pensé qu'il fût nécessaire de mettre au théâtre des mœurs exactes. Pourvu qu'on reconnût Louis-le-Grand dans Achille, et mademoiselle de La Vallière dans
Junie, son but était rempli. Or, il est douteux (juc le roi eût voulu être représente sous les traits d'un soldat ayant des bottes d'étain, s'asseyant par terre, et mangeant du bœuf grillé avec ses doigts, comme l'Achille d'Homère ; et Voltaire demandait pardon aux marquises de Versailles de les comparer à TuUie , à Cornélie , et aux autres héroïnes romaines, qui avaient, dit-il, les jambes rouges , et qui ne portaient point de bas.
Les Grecs et les Romains, avec leurs vraies idées , avec leurs vraies croyances , avec leurs vraies passions, sont donc, l'auteur ose l'affirmer, complètement inconnus; et ce serait, quelque air de paradoxe qu'il y ait h le dire, une chose absolument neuve dans un roman ou dans un drame, qu'une véritable peinture de Tibère ou d'Agamemnon.
C'est encore un préjugé, au sens de l'auteur , de s'être imaginé que les temps antiques ne comprenaient que la tragédie : ils cpm-