‹ DanaëChapitre 2 sur 14 · XY · texte numérisé non relu

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prennent encore et aussi bien la comédie , car l'une ne va pas sans l'autre. Il y a donc un grand drame tragique et un grand drame comique à bâtir sur les passions et sur les ridicules de l'anliquité. L'auteur n'ose pas insister là-dessus , ne voulant pas faire injure à ceux qui ont lu ïérence et Sénèque , Aristophane et Sophocle.

Maintenant , et l'auteur demande qu'il lui soit permis d'insister vivement sur ceci , il ne faudrait pas juger du drame que contient l'antiquité par celui qu'il en a tiré lui-même. Tout plongeur qui va au fond de la mer, n'en rapporte pas les perles qui s'y trouvent.

Ce livre est l'essai, appliqué aux hommes et aux choses antiques , d'un ordre d'idées critiques nouvelles, différentes de la poétique suivie par les maîtres grecs et par les maîtres français.

C'était l'habitude des Grecs, et des Romains, imitateurs des Grecs, et des modernes, imita-

teurs des Romains, de construire le drame sur une légende Iradilionnelle. Toute la tragédie antique est ainsi de l'histoire. Cette donnée critique tenait à ceci : pour les grecs , l'histoire des demi-dieux et des héros était de la théologie, et la tragédie une composition religieuse. Hercule, Thésée, Cadmus, Agamemnon , étaient des personnages hiératiques, appartenant h la tradition sacrée , et sur lesquels les poètes ne pouvaient rien inventer. Les maîtres français, en empruntant au drame grec ses règles fondamentales, ne se rendirent pas bien compte des causes qui lui avaient donné sa base histoiique. Ils l'adoptèrent donc, mais sans réflexion et sans logique, on peut le dire, puisqu'ils la brisèrent plusieurs fois , même dans ses points les plus essentiels. Ainsi , dans sa tragédie A'Andromaque^ Racine prit sur lui de faire d'Hermione une jeune fille capricieuse, éprise tour à tour de Pyrrhus et d'Oreste, et mourant sans avoir

épousé ni l'un , ni l'autre ; tandis que , dans l'histoire grecque, elle les épousa tous les deux : Pyrrhus d'abord , Oreste ensuite. Elle eut même un enfant de ce dernier.

La tragédie française, à Timitation de la tragédie grecque, se donna donc l'histoire pour fondement. Le poète prit un événement sanglant dans la tradition, la mort de Polyeucte, la mort de Britannicus , la mort de César , et il le disposa selon la forme scénique. Ce fut là le procédé général suivi dans sa formation. Corneille , qui adoptait volontiers les données du théâtre espagnol , resté plus national que le nôtre , fit Cinna sans verser du sang au dénoûment. On compterait encore quelques exemples analogues ; mais ils sont rares , et la critique les a toujours considérés comme une exception.

11 y avait pourtant de nombreux et de grands vices dans ce procédé.

Premièrement , on ne remarquait pas que

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la vie et la mort d<'s demi-dieux et des héros ; qui avaient pour les païens un intérêt religieux , n'avaient même pas pour nous un intérêt historique.

Secondement , l'histoire n'est jamais par elle-même d'un intérêt bien saisissant ; et les poètes modernes étaient obligés , pour rendre les demi-dieux et les héros supportables, d'altérer leur légende théologique , et d'y mêler toute sorte d'événemens d'invention , qui en dénaturaient la portée.

Troisièmement , les catastrophes éclatantes des grands hommes, auxquelles les poètes empruntaient leurs tragédies, devenaient, une ibis consignées dans l'histoire , des faits immuables et absolus ; et il était fort grave et à la fois fort difficile d'y ajouter, ou d'en retrancher quelque point, pour les accommoder aux exigences d'une action dramatique.

Quatrièmement, la nature est une chose, et l'art en est une autre; la nature suit, pour

produire les évëneinens , de certains procédés qui lui sont propres , et qui ne ressemblent pas aux procédés de l'art ; elle a les siècles et l'univers , pour étendre les faits dans le temps et dans l'espace ; tandis que l'art n'a , pour espace, qu'un palais , et , pour temps , que quelques heures. Les événemens historiques n'ont donc pas le même caractère et la même forme que les événemens dramatiques ; et les poètes ne réussissaient jamais à les allier complètement. La date tuait l'invention , ou l'invention tuait la date.

La poétique des maîtres grecs, modifiée par les maîtres français du dix-septième et du dixhuitième siècle, avait ainsi une donnée générale fausse, qui arrêtait les développemens de l'art. Employant à la fois l'invention et l'histoire, elle les combinait d'une manièi'e si malheureuse , qu'elles se détruisaient mutuellement. Walter-Scolt lui-même , cette grande poésie au service d'une grande science, n'avait

pas pu échapper au vice de la théorie ; et les hommes intelligens et instruits qui étudiaient son œuvre immortelle , regrettaient amèrement de voir son imagination ^ même en se modérant et en réglant son essort, trébucher fréquemment aux anachronismes ; de telle sorte que la poésie perdait , là même où la science ne gagnait pas.

La France pourra revendiquer l'honneur d'avoir réparé la faute qu'elle avait du reste commise elle-même ; et la génération littéraire d'aujourd'hui, malgré la répugnance naturelle aux hommes de saluer les gloires présentes, recevra le prix de ses idées fécondes et nouvelles. « Rome , s'écriait Martial , tu lisais Ennius , du vivant de Virgile , et Ovide n'était connu que de Corinne ! » Les hommes^ ne sont pas changés depuis Martial. On niait les grands poètes du dix -septième siècle, au profit des anciens ; on nie les grands poètes d'à présent, au profit de Racine et de Corneille; mais

la justice de l'avenir se lève pour toutes les gloires, comme le soleil pour tous les yeux.

Les maîtres de l'art nouveau , qui donnent un si grand lustre aux lettres françaises, ont profondément modifié, avec raison selon l'auteur, la poétique des anciens , altérée par le dix-septième siècle. La révolution qu'ils ont faite consiste dans un emploi si bien combiné de l'invention et de l'histoire , que , loin de se nuire et de se combattre, elles s'appuient et se complètent.

Tout l'effort à faire pour atteindre ce but, consistait à ne pas employer, ainsi que l'avaient fait les maîtres français , l'invention et l'histoire au même objet ; et comme le drame contient deux choses , les événemens et les mœurs , il fallait appliquer l'invention aux uns, et l'histoire aux autres.

C'est ce que les maîtres d'aujourd'hui ont fait.

Ainsi, la règle était d'emprunter à l'histoire

révëneiueiit capital du diame , el de grouper autourde lui des ëvénemens secondaires ia ventés : maintenant, la règle est d'inventer Tévéinent dans tout son ensemble, et de n'emprunter à l'histoire que le cadre d'idées, de mœurs, de langage, de topographie et d'architecture , dans lequel il est exposé. De cette manière , rimagination et la science demeurent parfaitement libres. Le poète, maître dans son domaine , donne aux faits tout le grandiose et toute la complication que comporte son idée ; et rhistorien , juge suprême des choses accomplies , veille à ce que les événemens aient tous les caractères de la tradition.

La poétique nouvelle du roman et du drame peut donc se résumer, ainsi :

Le possible, dans le réel.

Lauteur s'est déjà excusé de la pensée qu'on aurait pu lui attribuer d'avoir voulu faire de ce livre la juslihcation du système qu'il vient d'exposer. Le système lui est com-

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mun avec les artistes de ce temps-ci qui ap-* portent quelque réflexions a l'étude de questions littéraires; le livre n'est que son œuvre propre , et il se connaît trop , pour vouloir qu'ils en aient la responsabilité.

En ce qui touche l'élément dramatique de ce livre, Tauteur doit se borner à dire qu'il est bien réellement fourni par la société romaine sous les empereurs. La puissance des nains favoris est fréquemment et longuement racontée dans les biographes ; et le Code de Théodose porte la trace des lois faites contre les vieux comédiens, qui allaient racoler dans les provinces les jeunes filles vaniteuses, dont ils peuplaient ensuite les théâtres en plein vent et le Sommoenium.

En ce qui touche son élément historique , l'auteur en garantit la scrupuleuse exactitude. La théologie, le cérémonial, les moeurs domestiques, la topographie, l'architecture, les costumes, jusqu'à l'art culinaire, tout a été

rigoureusement reproduit. Quc^lques personnes, amoureuses des souvenirs de l'antiquité grecque et latine, l'avait fortement engagé à publier les textes sur lesquels ils s'est appuyé ; mais il n'a pas osé croire que son livre fût digne d'un tel déploiement d'érudition.

Paris, 10 avril 1840.

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