‹ DanaëChapitre 14 sur 14 · TOCS LES CHEMINS VOM A I.\ MORT · texte numérisé non relu

TOCS LES CHEMINS VOM A I.\ MORT

Andronic n'était plus au camp des Prétoriens , lorsque les officiers du Guet y apportèrent l'ordre de l'Empereur d'arrêter la cohorte des Archers. Quoique la retraite de Danaë fût mystérieuse, et dût la dérober, pour les premiers momens, aux recherches

du comte Crispidole , il craignait , avec raison , que cette retraite ne vînt à être découverte y surtout a cause de la haine du Sénat , qui poursuivait alors les chrétiens. Il pensa donc que le seul moyen de sauver Danaë, c'était de la faire sortir de Rome, et de la ramener , sous quelque déguisement , dans son pays. Comme cette idée était évidemment la plus sage , il s'y arrêta sur-le-champ. Il alla trouver le Tribun de sa cohorte , un seigneur gaulois de l'Aquitaine, dont il était aimé pour sa conduite et pour son courage , et il lui demanda , pour aller voir son vieux père ^ un congé de deux mois , qu'il lui accorda. Il alla sur-le-champ se loger dans la ville , vers le quartier solitaire de la porte Capène , pour faire en sûreté les préparatifs de son voyage , et pour dérouter les espions que Crispiciole chargerait peut-être d'observer ses démarches. Cette résolution , prudemment prise et rapidement exécutée, le sauva.

n remontait la Voie Appia , vers le quartier de la Piscine publique, pour aller chez des marchands d'habits , qui étalaient aux environs du Grand-Cirque , lorsqu'il rencontra les crieurs et les hérauts , annonçant au peuple les chasses de panthères , les combats de gladiateurs et les criminels jetés aux lions , dans l'amphithéâtre de Flavius, à la quatrième heure.

Comme cette nouvelle subite causait de grandes rumeurs parmi le peuple, il s'arrêta , et il lut une longue affiche apposée contre une muraille. Cette affiche expliquait la conspiration qui venait d'être découverte par Son Excellence le comte Crispiciole , et l'arrestation de plusieurs sénateurs , d'un grand nombre de chrétiens , de tous les comédiens de Rome , et de la cohorte entière des Archers gaulois, entourée subitement, dans la nuit, par toute la légion Prétorienne. Andronic soupçonna tout d'un coup que cette effroyable

tragédie (leva il èlre une vengeance de Crispiciole. (Connue il était près de l'Argilète , il courut chez Fabiola.

La maison de Fabiola était tout en désordre. Les esclaves pleuraient et se lamentaient. Il apprit d'eux que des soldats du Guet étaient venus saisir Fabiola , pendant la nuit ; qu'ils avaient tout bouleversé, pour trouver Danaë, la croyant cachée chez elle ; qu'un très grand nombre de chrétiens, amis de Fabiola , avaient été arrêtés également, dans le quartier du Grand-Cirque ; et que , dans quelques instans , ces chrétiens et leur bonne maîtresse allaient être jetés aux lions.

U sortit éperdu , et sans prendre garde à une litière aux insignes consulaires, portée par quatre Maures , et escortée de Licteurs , qui s'arrêtait en ce moment devant la maison de Fabiola. Il y avait une matrone qui ordonna à deux Licteurs de garder la porte , et qui dit à l'officier :

— C'est là, m'a-t-on assuré , que demeure l'esclave Danaë : amenez-la-moi, morte ou vive. Allez !

Epouvanté de la nouvelle qu'il avait apprise, Andronic se dirigea, à l'instant, vers les Thermes de Caracalla. La rue où était cachée Danaë était pleine de gens qui couraient au Cirque. Des groupes se succédaient pour lire l'affiche appliquée contre la maison de Fabiola, et il rôdait aux alentours des hommes à figure sinistre, qui considéraient attentivement Andronic, et qui devaient être des espions du Guet. Il s'avança vers la porte de la maison de Fabiola , qui était fermée. Il frappa plusieurs coups avec le maillet de bois ; personne ne vint. Il était dans un trouble extrême, craignant d'être saisi, craignant bien plus encore, s'il continuait à frapper, d'attirer l'attention des

hommes de police sur cette maison , et

de perdre Danaë et les eh relions, qui sans doute devaient s'y trouver eneore.

— Vous êtes fou , l'ami , lui dirent quelques personnes qui lisaient l'aiïiche, d'aller faire vos visites a un pareil moment ! Qui voudrait rester à vous attendre , tandis que tout le peuple va voir jeter les bateleurs et les chrétiens aux lions , à l'amphithéâtre de Flavius?

— Vous croyez donc qu'il n'y a personne ici ? dit Andronic ^ d' un air contraint et embarrassé.

— Non certes , reprit en riant le groupe , à moins que les enfans en nourrice , qui ont encore peur des lions.

— J'ai vu ce matin sortir tout le monde, ajouta d'un air fort dégagé un individu qui était là , de cette espèce fort répandue , qui a toujours tout vu et tout entendu , principalement lorsqu'il ne s'est rien fait^ et qu'il ne s'est rien dit.

Andronic s'éloigna , rêveur et l'âme brisée.

Où était Danaë ? Les chrétiens étaient-ils en effet sortis , le matin , de la maison de Fabiola, comme venait de le dire cet homme ? s'étaientils cachés ailleurs ? étaient-ils pris ? étaientils sauvés ? Toutes ces interrogations poignantes se présentaient à la fois dans son cœur, et il ne savait qu'y répondre. Comme il remontait tout pensif la Voie Appia , il tourna machinalement à main droite , au Septizonium, et il se mit à suivre la foule , qui se précipitait vers l'amphithéâtre , par la Voie Triomphale. Lorsqu'il fut arrivé sous la colonnade du Cirque, il entendit hurler les tigres, et il revint à l'affreuse réalité de sa situation. Que devenir, et que faire ? Tous ses camarades allaient être jetés aux lions; Danaë était peut-être prise aussi; et, dans une heure , les hyènes d'Afrique se disputeraient ses lambeaux ! Une fois sa cohorte anéantie , et sa fiancée morte, Andronic ne comprenait plus le sens et le but de la vie. Il s'assit, désespéré, sur un degré du

portique , le visage dans ses mains ; et le brave soldat pleura amèrement sur la chute de toutes ses alFections dans ce monde.

Comme il était réduit aux douleurs et aux résolutions suprêmes, il se leva tout à coup. Il lui était venu une idée monstrueuse ; l'idée de tuer l'Empereur. Il pensa qu'une révolution subite et terrible , dans l'empire, arrêterait sur-le-champ la célébration des jeux du cirque, ce qui peut-être sauverait Danaë, si elle était prise , et avec elle Fabiola et les Archers. Homme d'exécution et d'audace irrésistible, il s'arrêta décidément à ce parti. Il entra parmi la foule, dans l'amphitéâtre, et il se glissa, à la faveur du tumulte et des exclamations qu'excitèrent les gladiateurs, jusqu'aux degrés qui dominaient la tente impériale. Il était là, lorsque les bourreaux amenèrent les Sénateurs, les Chrétiens , les Archers et les Bateleurs. Il vit clairement que Danaë U' avait pas été prise, ce qui inonda son coeur

de joie, et lui fil modifier ses projets. C'est alors qu'il imagina de jeter le nain au lion, se confiant à l'enthousiasme qu'un pareil fait , simplement et noblement expliqué, exciterait dans la multitude.

De leur côté , les chrétiens qui habitaient avec Danaë la maison de Fabiola , apprirent avec une profonde terreur l'horrible nouvelle que les hérauts criaient par les rues, et qu'une grande affiche, appliquée contre leur muraille, ne leur permit pas de révoquer en doute. Comme ils étaient plongés dans la stupeur profonde causée par cette catastrophe, un esclave fidèle de Fabiola , qui venait souvent leur porter, par une entrée secrète , les avis ou les secours de sa maîtresse, arriva éploré et désespéré, et leur raconta comment Fabiola et un grand nombre de chétiens, qui habitaient aux environs du Grand Cirque , avaient été arrêtés pendant la nuit, et allaient, dans quelques instans, être jetés aux lions. Les chrétiens

questionneront encore l'esclave sur ce qu'on disait des Archers gaulois et des sénateurs ; et l'esclave leur répondit qu'il était bien vrai, en effet, que la cohorte des Archers avait été désarmée et saisie tout entière, et que parmi les sénateurs condamnés à mourir, se trouvait le maître de Fabiola , le noble et généreux Cornélius.

Pendant que l'esclave achevait ces paroles, les chrétiens entendirent frapper à leur porte , avec le maillet de bois ; mais comme la rue était pleine d'hommes de police, et que celui qui frappait n'observait pas une certaine espèce de signal, qui servait h désigner les frères, ils n'ouvrirent pas. Celui qui frappait ainsi , c'était Andronic ; et l'esclave de Fabiola n'avait pas pu le rencontrer, parce qu'il était déjà parti du quartier de l'Argilète, quelque temps avant qu' Andronic n'y fût arrivé lui-même.

La première impression des chrétiens , ce

fut une impression d'angoisse. Ils avaient pour Fabiola un respect profond et un attachement extrême. Cette sainte femme ^ qui était esclave, avait encore trouvé le moyen de témoigner de son humilité, en refusant toujours d'être affranchie. C'était aussi une idée d'épouvante , de songer que, dans quelques instans, plusieurs centaines de chrétiens, l'honneur et l'espoir de l'église de Rome , allaient expirer sous la dent des tigres, au milieu d'un peuple idolâtre , qui n'aurait pour tant de vierges pures , pour tant de veuves irréprochables , pour tant de diacres éprouvés par l'étude, et qui devaient porter dans la postérité le nom de Pères, que des huées et des malédictions.

La seconde impression des chrétiens, ce fut un céleste orgueil , et une joie mystique. Ils songèrent au bonheur de ces martyrs agréés de Dieu , qui allaient partir pour ce monde impérissable , où le cœur ne désire

pas , et où les yeux ne pleurent jamais ; et quelque retentissement qu'eût, dans leur imagination, le cri des ours et des hyènes, il leur semblait qu'il était encore dominé et couvert par les hymmes des Trônes et des Anges, qui chantaient la gloire des nouveaux élus sur des harpes d'or. Quelques-uns d'entre eux , les plus jeunes, et les moins parfaits , voulaient aller se dénoncer eux-mêmes, sur-le-champ, au Préteur, et partager ainsi le sort de leurs frères ; mais un vieux solitaire du désert de la Syrie , qui se trouvait parmi eux de passage , leur dit que les bons serviteurs , c'étaient ceux qui n'arrivaient qu'à la voix du maître, et qu'il ne fallait mettre d'ostentation à rien, pas même dans la mort.

Dans un coin obscur de la salle commune , où les chrétiens se réunissaient pour prier, et où ils étaient alors , il y avait en ce moment une jeune fille, pâle et morne, qui avait tout écouté, et qui n'avait rien dit. C'était Danaë.

La nouvelle de l'arrestation des Archers gaulois, de Fabiola et de Cornélius, et par conséquent l:i mort prochaine^ imminente , inévitable , de tous ceux qui avaient son amitié , son respect, son amour, l'avaient foudroyée. Ce malheur avait en lui-même quelque chose de trop grand, pour que , du premier abord , son ame pût bien le comprendre. Pendant quelques instans, elle demeura comme anéantie. Elle souffrait trop , pour penser. Lorsque la réflexion la rendit peu à peu au sentiment de la réalité et de la vie ; lorsqu'elle se dit que tout son bonheur était bien fini sur la terre, et qu'elle y restait seule, pour pleurer ceux qui l'avaient aimée, et qui étaient tous morts ; lorsqu'elle se rappela ses doux rêves d'enfant, recommencés la vieille, et au milieu desquels la réveillaient à présent , comme un redoutable coup de tonnerre, les rugissemens des lions; lorsqu'elle vit, avec les yeux de son ame, son Ândronic si beau , si tendre et

— Wi — fidèle, qui lui parlait, il n'y a qu un instant, avec sa voix chérie, de leurs amours ineffables sous les ombrages de leur pays, et qui maintenant, traîné et déchiré, laissait des gouttes de son sang et des lambeaux de sa chair à toutes les pierres du cirque ; elle se leva par un mouvement convulsif, sans espoir dans le cœur, sans idée dans la tête, sans larmes dans les yeux ; et elle se demanda tout haut , les deux mains jointes: Mon Dieu! mon Dieu! que ferai-je donc aujourd'hui?

Pendant qu'elle était plongée dans ces réflexions terribles, ne voyant et n'entendant rien de ce qui ne se passait pas dans son cœur, les chrétiens s'étaient tous réunis dans la grande salle, oii elle était assise. Ils avaient fermé les fenêtres et allumé un grand nombre de bougies, dans les torchères qui étaient attachées aux murs. Ils s'étaient déjà tous mis a genoux, et ils commençaient les prières des agonisans, pour Fabiola et pom- les chrétiens

du cirque, lorsqu'ils aperçurent Danaë, rêveuse et absorbée dans un coin. Un jeune Exorciste alla vers elle, au moment où elle se levai! , et lui parla doucement.

— Ma sœur^ liii dit-il , vous n'êtes encore que néophyte ; vous ne pouvez donc pas rester parmi nous. Veuillez rentrer quelques instans dans votre chambre ; nous allons prier pour les morts !

Ces derniers mots imprimèrent à l'ame de Danaë une secousse visible. Elle s'avança lentement , et la tète inclinée , vers une petite porte, qui était celle de la chambre où l'avait placée Fabiola. Quand elle l'eut ouverte , elle s'arrêta sur leseuil^ en regardant l'assemblée ; et puis, levant au ciel ses yeux où étaient venues quelques larmes, elle dit à voix basse, et sans que personne pût l'entendre : Vous, qui priez pour les morts, priez pour moi !

Il y eut quelques instans de silencieux recueillement, lorsque Danaë fut sortie. Puis, le

vieil anachorète rccila, d'une voix grave , ce psaume lugubre de David :

— Du fond de l'ahîme, j'ai crié vers vous, Seigneur ; Seigneur, exaucez ma voix.

— Que vos oreilles deviennent attentives à l'accent de ma prière.

— Si vous vous souvenez des iniquités , Seigneur, qui pourra soutenir votre justice?

Ici , toute l'assemblée des chrétiens tressaillit vivement, au retentissement de trois coups de maillet, frappés sur la porte, comme les frappait Fabiola. Le vieil anachorète se tut, et toute l'assemblée resta muette et tremblante. Bientôt les trois coups retentirent de nouveau et de la même manière. Le jeune Exorciste se leva, et alla ouvrir la porte. Des bruits de pas précipités se firent entendre , et l'assemblée des chrétiens entonna, par un élan sublime, le cantique de Moïse , après la sortie d'Egypte, au moment où Fabiola entratout éblouie, dans cette espèce de chapelle ar-

dente où déjà ses frères priaient Dieu pour le repos de son ame.

Fabiola , pénétrée de la miséricorde de DieU; qui seule Tavait conservée, sans doute pour quelque grande chose, tomba aussitôt à genoux ; et l'anachorète reprit le psaume funèbre, que les chrétiens répétaient après lui.

— Du fond de l'abîme j'ai crié vers vous , Seigneur ; Seigneur, exaucez ma voix.

— Que vos oreilles deviennent attentives à l'accent de ma prière.

• — Si vous vous souvenez des iniquités , Seigneur, qui pourra soutenir votre justice? Alors les chrétiens se levèrent , et demandèrent à Fabiola qui donc l'avait sauvée ?

— Dieu , répondit-elle , par le bras de cet homme. Et elle montra Andronic. Cet homme continua-t-elle , mon sauveur et le sauveur de tant d'autres, c'est le fiancé de Danaë. Où est Danaë ?

— Elle est là , dans sa chambre , répondi-

rent les chréliens. Elle s'y est retirée, au moment où nous allions priei^ pour nos Ircres trépassés.

Fabiola courut vivement vers la chambre ; et y après avoir ouvert la porte d'une main tremblante, elle tomba renversée clans les bras d'Andronic, en poussant un cri déchirant.

Tous les chrétiens se précipitèrent.

Danaë était renversée sur un lit de repos. Ses cheveux étaient dénoués et llottans autour de ses épaules. Sa main droite pendait le lon^ du ht jusqu'au plancher; et il y avait^ par terre , sous sa main, un petit flacon d'onyx qui était vide.

Elle s'était empoisonnée.

— Ma fille ! ma malheureuse fille ! s'écriait Fabiola , qui était revenue à elle , et qui mouillait de larmes le visage pâle de Danaë.

— Ma sœur ! ma fiancée ! ma Sylvula chérie ! s'écriait Andronic à genoux , la voix

pleine de sanglols, en tenant les mains froides et décolorées de la pauvre jeune fille.

— Oh ! mon Dieu^ disait Fabiola, avec l'accent du désespoir, vous savez que je vous ai prié pour elle ^ jusque sous la dent des lions. Mon Dieu, vous savez que je vous ai remercié, dans mon cœur, de m' avoir sauvée pour elle ; vous êtes juste , vous êtes bon , mon Dieu ^ rendez-la-moi !

— Oh ! ma Sylvula , ô ma chaste et sainte compagne , disait Andronic , avec des paroles étouffées, c'est pour toi que j'ai trouvé aujourd'hui tout mon courage ; c'est pour toi que j'ai été fort , que j'ai été hardi, que j'ai été brave ; oh ! ne meurs pas ! ne meurs pas î ne meurs pas!

Danaë était toujours étendue et inanimée ; ses yeux étaient fermés , ses joues livides , ses mains glacées. Elle ne sentait pas les larmes qui tombaient sur son visage ; elle n'entendait pas les cris déchirans qui ï*etentis-

saient à son oreille. C'était le néant en face du désespoir.

Cependant, Danaë n'était pas morte. Peu à peu j sa poitrine se souleva , ses joues se colorèrent ; elle prononça quelques paroles inarticulées , et ouvrit les yeux. Au bout de quelques instans , elle reconnut Andronic et Fabiola, poussa un cri, et fondit en larmes.

— Pardonnez-moi , dit-elle , ô vous , mes seules joies en ce monde, ma mère, mon époux ; je me suis tuée , parce que je vous ai crus morts, et que ma vie sans la vôtre n'avait plus de but sur la terre. Je vais mourir tout a l'heure , je le sens bien ; et je vous bénis d'être là, pour que mes dernières paroles vous soient adressées , comme vous sont adressées mes dernières affections.

— C'est Dieu qu'il faut bénir, ma fille, reprit Fabiola, d'une Aoix grave, car c'est lui qui m'a envoyé Andronic, comme son ange, pour délivrer mon corps des lions , afin que je

vinsse , h mon tour , délivrer Ion ame des ténèbres. Ma fille! ma fille! les lions étaient déchaînés, et la main de Dieu a fermé leur gueule béante. Ma fille , crois-tu à la toutepuissance de mon Dieu ?

— Je crois j manière, reprit Danaë, d'une Yoix solennelle, au Dieu qui vous inspire tant de vertus; je crois au Dieu qui vous a faite humble, simple, charitable; je crois au Dieu qui vous a dit de voir votre enfant dans une pauvre fille esclave , et vos frères dans tous ceux qui ont faim et dans tous ceux qui ont froid ; je crois au Dieu qui a mis dans votre cœur tant de nobles sentimens , et dans votre bouche tant de consolantes paroles ; je crois au Dieu qui vous a conduits, Ândronic et vous, au pied de mon lit de mort, afin que mes dernières pensées ne fussent pas des blasphèmes; ma mère , je crois , en votre Dieu !

— Consens-tu , ma fille , reprit Fabiola , à

abjurer le culte des Idoles , et h recevoir le

— '^n — baptême, ([ui l'appollera aux pçraces de ma religion?

— J'abjure, ma mère , répondit Danaë, toutes les eroyances que vous condamnez , et je désire , du fond de mon cœur , recevoir le baptême.

Alors un Diacre releva la tète de Danaë. Gomme la chambre où elle se trouvait était petite y on la porta dans la grande salle , encore tout illuminée de bougies. Les chrétiens, remplis d'émotions religieuses, se mirent à genoux, autour du lit de la mourante. L'anachorète de la Syrie , qui était le plus âgé de tous les assistans, répandit quelques gouttes d'eau sur sa tête , en disant : Je vous baptise , au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit.

— Ma fille, reprit le vieux prêtre, Dieu vous pardonne d'avoir désespéré de sa miséricorde. Il vous retire une vie de quelques jours , pour vous donner une vie dans laquelle les myriades de siècles ne comptent pas. Vous

(Hes maintenant la créature la plus sainte de toutes celles que peut considérer sur la terre le regard des anges, puisque vous êtes comme si vous n'aviez point de péché. Souvenez- vous, ma fille, quand vous serez à la droite de Dieu, de nous tous , qui restons ici dans nos fautes et dans nos misères , et qui pourtant vous avons ouvert le ciel !

Danaë , qui se sentait défaillir, regarda Andronic, debout à son chevet, morne et anéanti. Elle réfléchit im instant, et puis elle se tourna vers l'anachorète.

— Pensez-vous, mon père, dit-elle, que ce soit une pensée coupable , de désirer mourir la femme d' Andronic ?

— Non , ma fille , répondit le Solitaire ; car alors vous mourrez épouse et vierge , comme la Sainte Mère de Dieu.

— 0 mon Andronic , dit alors Danaë, d'une voix éteinte, il m'en coulait de ne pas te donner ma dernière pensée et mon dernier regard.

-- 32Zi — Lorsque mon père nous promit l'un à l'autre, un jour (le printemps^ parmi les fleurs de nos fraîches vallées, ce n'était pas pour que nous fussions unis à la lueur des cierges mortuaires. Alors, j'étais belle, et tu me nommais de noms si tendres, que les anges , qui me parleront tout à l'heure , n'en prononcent pas de plus doux dans le ciel. Maintenant, mes yeux s'éteignent, mes forces s'en vont, et je ne pourrai bientôt plus le voir et t'offrir ma main. La veux-tu encore, o mon Andronic, cette main qui n'a jamais tremblé dans aucune autre que la tienne? Prends-la vite, ô mon ami, situ veux y sentir encore le dernier élan de mon

cœur!

— Oui, oui, répondit Andronic, la poitrine brisée par les sanglots.

— Ce n'est pas tout encore, ô mon époux ! Maintenant , le dieu que j'adore , et qui me pardonne mes fautes, nest plus le tien. Si tu mourais, comme je meurs, nou$ ne nous se-

rions aimes qu'un instant sur la terre , et nous nous regretterions pendant l'Eternité. Tu n'as pas eu près de toi, pour t' aimer , pour teconsoler, pour te faire croire à toutes les choses divines dont elle est un exemple et une image, une femme sainte comme Fabiola : tu ne peux donc pas reconnaître encore le Dieu que je reconnais ; mais je te demande, avant d'expirer, que tu te fasses instruire de ma religion , qui est surtout la religion de ceux qui aiment et de ceux qui souffrent ; et que, lorsqu'on t'aura fait comprendre et aimer ses vérités simples et sublimes, tu demandes le baptême , pour l'amour de Dieu, et en souvenir de moi. Me le promets-tu ?

— Je te le promets, répondit Ândronic.

— Unissez-nous, mon père, dit alors Danaë à l'anachorète. Je conduis au troupeau de Dieu une brebis nouvelle , pour ma bienvenue dans le ciel.

Le Solitaire fit mettre Andronic à genoux ,

et prononça sur eux les paroles du mariage. Fabiola retira de son doigt un anneau, qu' Andronic mit à celui de Danaë. Lorsque l'anneau fut mis , Danaë laissa retomber sa main.

Elle était morte.

Alors , tout le monde s'agenouilla de nouveau j et l'anachorète reprit le psaume du roi David.

— Du fond de l'abîme, j'ai crié vers vous , Seigneur ; Seigneur, exaucez ma voix.

— Que vos oreilles deviennent attentives à l'accent de ma prière.

— Si vous vous souvenez des iniquités, Seigneur, qui soutiendra votre justice ?

Un homme était entré pendant ce désordre, et se tenait debout, sans être remarqué, dans un angle de la salle. 11 y resta morne et immobile, pendant le baptême, le mariage et la mort de Danaë. Au moment où le Solitaire terminait le troisième verset du psaume , cet homme tira de sa ceinture un stylet dont il

mit la pointe sur son cœur. Puis, réfléchissant un instant; il dit tout haut : Qui ne peut aimer, ne peut vivre ! et il enfonça vigoureusement le stylet, ce qui le fit tomber raide mort. Le bruit de sa chute fit retourner les chrétiens , qui relevèrent le cadavre. Comme personne ne le reconnaissait, Fabiola s'approcha, le regarda , se pencha sur son pâle visage , et se sentit défaillir.

C'était CornéHus.

— Grâce! grâce! ô mon Dieu! s'écria la pauvre femme ; je n'ai plus de forces dans mon ame, ni de larmes dans mes yeux. Danaë, Cornélius , mes beaux , mes malheureux enfans, ne m'abandonnez pas le même jour !

Fabiola, qui s'était précipitée sur le cadavre de Cornélius, essayait de le ranimer. Quand elle vit que le sang ne coulait plus , et que la vie était éteinte, elle leva les mains et les yeux au ciel, avec une expression de résignation sublime , et dit : Mon Dieu, que votre volonté

-■ ;r28 — soit laite , sur la terre eoinme dans le ciel !

Quatre Licteurs, portant les haches et les couleurs consulaires , entrèrent en ce moment dans la chamhre où étaient les chrétiens. Ils se rangèrent des deux côtés de la porte , et Lollia Paulina parut sur le seuil.

-^ Il y a dans cette maison, dit Lollia, mie esclave qui se nomme Danaë. Au nom du consul , je viens réclamer cette esclave. Hommes et femmes qui êtes ici au mépris des Dieux et des lois, où est cette esclave? remettezla moi.

— La voici, dit le Solitaire, en faisant écarter les chrétiens qui cachaient le lit où était étendue Danaë : elle est morte î

— Morte ! reprit Lollia , avec une expression visible de joie. C'est bien là l'esclave Danaë? Mais alors, pourquoi donc le sénateur Cornélius Céthégus serait-il aussi dans cette maison? Chrétiens, je vous ordonne de me dire où est Cornélius !

— • Le voici, dit Fabiola, en montrant le cadavre qui était à terre. Il l'aimait, et il est mort , parce qu'elle était morte.

Lollia Paulina demeura foudroyée par la vue du cadavre et par les paroles de Fabiola. Ainsi donc Cornélius n'avait pas même donné une pensée à leurs amours , et il était mort sans la pardonner. Le désespoir contractait ses traits, et elle paraissait toute convulsive. Elle s'avança vers le lit, où était étendue Danaë, endormie dans sa mort , un anneau au doigt, et une croix dans sa main. Elle la considéra un instant sans rien dire ; et puis, comme si elle cédait à un esprit de frénésie, elle étendit les bras sur le cadavre, en s'écriant, d'une voix altérée :

— Esclave chrétienne , qui m'as tué mon amant, je te maudis!

Puis, elle se retourna, la fureur dans le regard, et elle se dirigea vers la porte. Comme elle passait devant le cadavre de Cornélius,

— 3S0 — Fabiola , qui était toujours agenouillée , . se leva j et lui dit :

— Femme adultère y qui m'as tué mon enfant ^ je te pardonne !

ÏUNIBVS DATE LILIA PLEMS.

Le lendemain , à minuit , deux hommes et une femme descendirent dans les Catacombes de Saint-Sébastien^ hors de la Porte Latine. La femme portait une torche , et les hommes , une bière.

Ils arrivèrent, après une marche assez Ion-

-^ 552 — gue, dans une caverne spacieuse , où le sol était planté de petites croix. Il y avait une fosse, qiii était fraîchement creusée. Les deux hommes y descendirent la bière, pendant que la femme priait tout bas. Quand la bière fut au ij fond de la fosse, les deux hommes et la femme la comblèrent en pleurant. Lorsque tout fut fini, un homme dit à l'autre:

— Quand serai-je baptisé, mon père?

L'autre homme répondit :

— Demain, mon fils.

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